EurActiv.fr

Actualités & débats européens dans votre langue

26/09/2016

Sûreté nucléaire : un enjeu désormais « préoccupant »

Santé & Modes de vie

Sûreté nucléaire : un enjeu désormais « préoccupant »

La centrale nucléaire du Tricastin pourra-t-elle fonctionner plus de 40 ans ?

Crédit : [ F. ENOT / Shutterstock.com]

Des industriels exsangues, une autorité de sûreté débordée, des dossiers complexes en pagaille : trois ingrédients pour une mauvaise cuisine atomique à la française. Un article de notre partenaire le JDLE.

C’est un président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) soucieux qui a présenté, ce mercredi 20 janvier, ses vœux à la presse. Soucieux car, de son propre aveu, « dans le contexte actuel, les enjeux de la sûreté nucléaire et de la radioprotection sont préoccupants », souligne Pierre-Franck Chevet.

Parent pauvre de l’atome, le nucléaire médical souffre encore de bien des dysfonctionnements. En novembre dernier, un malade de l’hôpital de Créteil a subi 22 séances de radiothérapie sur une partie saine de son corps. À cette erreur de « latéralité », il faut ajouter des erreurs sur les personnes, des dosages excessifs de rayonnement ou la mauvaise utilisation de nouveaux équipements, confesse l’ancien directeur de l’énergie et du climat. Autant de sujets récurrents que peinent à résoudre le corps médical et le gendarme du nucléaire français.

Problèmes anciens et complexes

Loin des établissements de soins, la situation du nucléaire industriel, notamment celui qui sert à produire de l’électricité, est tout aussi problématique. Allongement de la durée de vie des réacteurs de 900 mégawatts, incidents lors de la construction de l’EPR de Flamanville, mise en œuvre des prescriptions post-Fukushima, centre de stockage des déchets à haute activité et vie longue ; encore des thématiques anciennes et terriblement complexes. « Ce qui est nouveau, c’est que les industriels français du nucléaire sont désormais en difficulté économique et technique », avance Pierre-Franck Chevet. Et que les ennuis s’accumulent.

En cours de démantèlement, Areva peine à achever, avec 10 ans de retard, le chantier de la tête de série de l’EPR à Olkiluoto (Finlande). Le même groupe doit en outre répondre des anomalies dans la fabrication de la cuve de l’EPR de Flamanville (Manche), récemment mises au jour.

78 milliards d’euros

De nombreux incidents ont retardé de plusieurs années l’entrée en service de cet EPR normand, sans compter qu’EDF doit réaliser le grand carénage de ses plus anciens réacteurs, dans l’espoir d’allonger leur durée de vie au-delà de 40 ans. L’électricien doit aussi bâtir deux EPR au Royaume-Uni. Montant du devis : 78 milliards d’euros, que le groupe semi-public, déjà fortement endetté, aura bien du mal à financer. « Les capacités financières ne sont pas là », confirme le président de l’ASN.

Officiellement, nul industriel ne rechigne à investir dans la sûreté nucléaire. Pourtant, Pierre-Franck Chevet ne peut s’empêcher de rappeler que c’est bien le travail de l’ASN et de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), et non le contrôle de qualité d’Areva et d’EDF, qui a permis la découverte de la mauvaise qualité de l’acier de la cuve et du couvercle de Flamanville 3.

À Saclay, dans l’Essonne, c’est le fabriquant de radioéléments artificiels, CIS Bio, qui rechigne à se conformer aux injonctions du gendarme du nucléaire. Résultat : l’usine de l’ancienne filiale du CEA ne respecte pas la réglementation anti-incendie et les consignations pleuvent.

Montagne de dossiers

C’est dans ce contexte que se profile une montagne de dossiers complexes que l’ASN ne pourra traiter en même temps. Priorité ira donc aux installations existantes, au détriment de celles qui restent à construire [1]. Traduction : les gendarmes du nucléaire vont se focaliser sur la préparation de l’avis sur un possible allongement de la durée de vie des 34 réacteurs de 900 MW.

L’institut de Montrouge prévoit d’arrêter sa décision générique en 2018 [2], quelques mois à peine avant la 4e visite décennale de la première tranche de la centrale de Tricastin. L’enjeu est considérable. Si l’ASN n’accepte pas qu’EDF prolonge l’exploitation de ses plus anciens réacteurs, c’est tout le modèle d’affaires de l’électricien historique qui s’effondre. Dans l’immédiat, l’ASN va soumettre à consultation publique le programme de recherche qui devrait être mis en œuvre pour préparer cette décision importante.

Autre gros morceau : la mise aux normes « post-Fukushima » des principales installations nucléaires de l’Hexagone (centrales d’EDF, usines du cycle du combustible d’Areva, réacteurs et laboratoires de recherche du CEA). « Cela devrait nous prendre encore 5 à 10 ans », estime Pierre-Franck Chevet. Toutefois, les premiers éléments de cette stratégie imaginée par l’IRSN sont déjà posés : « La force d’action rapide nucléaire est opérationnelle depuis la fin de l’année 2015. Nous l’inspecterons en mars prochain, à l’occasion d’un exercice de crise », poursuit-il.

L’ASN pourra-t-elle éviter la surchauffe ? Pas sûr. Anticipant l’avalanche de dossiers en perspective, l’autorité de sûreté avait réclamé, lors du débat sur la transition énergétique, des moyens supplémentaires. « Sur les 200 postes que nous avons réclamés pour l’ASN et l’IRSN, le gouvernement nous en a accordé 30 », résume Pierre-Franck Chevet. Or les économies de bout de chandelle n’ont jamais permis la bonne marche du nucléaire.


[1] Le réacteur à fusion Iter, le réacteur Jules Horowitz (RJH).

[2] Cette décision est une décision de principe. Elle n’exonère pas l’examen au cas par cas de la situation de chaque réacteur.