Sécheresse et tempête : le changement climatique menace aussi l’Europe

Oliveraie espagnole. [persepic/Flickr]

Du ski en Italie aux olives espagnoles, en passant par les forêts allemandes et la côte de la mer Baltique en Pologne, le paysage et les activités sont partout menacés. Un article de notre partenaire, The Guardian, avec la participation de El País, La StampaGazeta WyborczaSüddeutsche Zeitung et Le Monde.

La plupart des Européens imagine le changement climatique ailleurs, loin : montée des eaux en Asie du Sud, cultures desséchées en Afrique, tempêtes toujours plus intenses dans les tropiques, sécheresse dans les pays en développement.

Pourtant, alors que le président François Hollande se prépare à accueillir la COP 21, les Européens sont déjà confrontés à de discrets signes avant-coureurs du réchauffement planétaire. Les risques au sein même de l’Europe sont pourtant nombreux, variés et de plus en plus difficile à ignorer, autant pour les mers, les forêts et les plaines que pour les villes. Témoignages de toute l’Europe.

Les oliveraies espagnoles dans le désert

Quarante pourcents de la production d’huile d’olive proviennent d’Andalousie, où la culture traditionnelle d’oliviers remonte à un millénaire. Aujourd’hui, les oliveraies occupent 1,5 million d’hectares dans la région, mais le changement climatique pourrait transformer son paysage et mettre un terme à la culture des olives andalouses.

« Les secteurs les plus touchés par le changement climatique seront ceux qui ne parviennent pas à s’adapter, comme la culture des olives ou du raisin », explique Ana Iglesias, ingénieure agronome à l’université technique de Madrid et l’une des chercheurs espagnols ayant participé à l’élaboration du dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de l’ONU.

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Les oliveraies et les vignes ne se renouvellent pas rapidement, parce que les plantes mettent des décennies à atteindre leur maturité complète. « Des investissements colossaux sont consentis dans les vignes, par exemple, en fonction des conditions climatiques actuelles, mais certaines zones en Espagne ne pourront plus être cultivées, ne seront plus habitées et se transformeront en déserts », souligne-t-elle.

En plus de l’augmentation de la température, les phénomènes climatiques extrêmes, comme les sécheresses ou les tempêtes de grêle, touchent directement les agriculteurs. « Je prévois une réduction de la productivité des cultures intensives », explique quant à elle Marta Rivera, spécialiste en sécurité alimentaire à l’université de Vic, en Catalogne, également membre du GIEC. « Il s’agit plus d’un problème de sécurité alimentaire global que d’un phénomène affectant certaines cultures. »

Les plantations d’agrumes ont déjà été victimes de la chaleur cette année, et la production de certaines mandarines et clémentines devraient chuter de 25 %.
Manuel Planelles, El País

La fin du ski en Italie

Au-dessus des bois de châtaigniers, trois pistes de ski dévalent un sommet couvert de sapins. Le point le plus haut de ces pistes culmine à 1 600 mètres et elles ne descendent pas en-dessous des 1 000 mètres. C’est la station de Viola Saint Grée dans les Alpes maritimes italiennes. Les trois remontées mécaniques, le télésiège et les deux tire-fesses ont un air esseulé. Pas de pénurie d’investissement, pourtant, à Viola Saint Grée, mais une pénurie de neige.

Saint Grée semble abandonnée, comme une station ancienne. Elle a poussé comme un champignon dans les années 1970, après qu’un entrepreneur ligure a décidé de miser sur le potentiel touristique de cette zone, où l’air humide de la mer entraine des chutes de neige abondantes.

Puis la neige a fondu. Une faillite et un renflouement de 700 000 euros plus tard, elle n’a toujours pas réapparu et les prévisions climatiques annoncent une augmentation de 2°C de la température d’ici 2100, réduisant à néant les chances de reprise de la station.

Saint Grée est l’une des 50 petites stations des Alpes qui n’ont pas d’avenir dans le ski, selon Laurent Vanat, l’un des plus grands experts mondiaux du tourisme de sports d’hiver. À leur point culminant, les pistes de Viola sont toujours 400 mètres en-dessous de l’altitude à laquelle la neige naturelle est garantie.

Les prévisions de la Fondazione Montagna Sicura, un centre de recherche alpin de Courmayeur, sont pour le moins inquiétantes : « Les Alpes occidentales feront face à une augmentation des températures de 2 ou 3°C d’ici la fin du siècle. La limite pluie-neige s’élèvera donc de 500 mètres et la durée d’enneigement diminuera de 20 %. »

« Les grandes stations de ski ont réalisé l’importance du changement climatique ces dix dernières années, et ont pris des mesures pour en limiter les conséquences. La production de neige artificielle fait notamment partie de ces mesures. Les Alpes sont une destination unique pour les skieurs, donc 30 % sont étrangers, mais l’avenir du marché du ski est ailleurs, en Russie, en Chine ou en Asie centrale », explique Laurent Vanat.
Enrico Martinet, La Stampa

La Pologne n’investit pas assez dans l’adaptation

La Pologne a déjà déboursé 13 milliards d’euros pour tenter de limiter les conséquences du changement climatique, et en particulier pour protéger les villes des vagues de chaleur et des pluies torrentielles qui se multiplient.

La zone la plus à risque pourrait cependant être la mer Baltique. « La plus grande partie de la côte est déjà en train de reculer et les habitants des régions côtières pillent déjà leurs ressources naturelles », explique Tomasz ?abuz, de l’université de Szczecin, qui étudie la côte polonaise depuis des années.

Depuis 100 ans, la mer Baltique est montée de 20 cm. Cela ne représente pas encore un danger, mais c’est très inquiétant pour la myriade d’hôtels et d’appartements construits juste à côté de la mer.

« Non seulement nous jetons des millions de zlotys dans la mer, mais nous créons également un précédent dangereux », estime Pawe? ?redzi?ski, de WWF Pologne. « Bientôt, vous verrez des investisseurs tenter de développer les zones sauvages de la côte. »

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L’an passé, une étude de TNS Pologne pour le ministère de l’Environnement a révélé que 86 % des Polonais estiment que le changement climatique est un sujet important. « Personne ne doute du changement climatique », confirme le ministre de l’Environnement, Maciej Grabowski.

Pourtant, dans un essai récemment publié sur un site scientifique dédié au changement climatique, Szymon Malinowski, physicien atmosphérique de l’université de Varsovie, déplorait l’ignorance des députés qui siègent dans les commissions parlementaires environnementales et le piteux état de la climatologie polonaise. En effet, seule une poignée de scientifiques mènent des études internationalement reconnues sur le climat dans le pays. « Le parlement reflète donc bien la société » dans ce cas, regrette le scientifique.
Tomasz Ulanowski, Gazeta Wyborcza

Les pieds dans l’eau au Royaume-Uni

Les graves inondations qui ont frappé le Royaume-Uni cette année sont peut-être un avant-goût de ce qui attend le pays si le changement climatique n’est pas freiné.  L’hiver 2013-2014 a été le plus pluvieux jamais enregistré en Grande-Bretagne et des tempêtes ont touché l’île dès le mois d’octobre. Avant fin février, plus de 7 800 habitations et 3 000 commerces avaient été inondés.

« Les inondations sont la menace principale pour le Royaume-Uni », confirme Daniel Johns, responsable de l’adaptation climatique au Committee on Climate Change (CCC), un organe indépendant qui conseille le gouvernement. « Les lois de la physiques établissent que le changement climatique augmentera les risques d’inondation. L’air chaud contient plus d’humidité, donc l’atmosphère sera plus chargée en évaporation des océans. Et un air chaud et humide entraine des tempêtes. »

Daniel Johns explique que le climat du Royaume-Uni s’est déjà réchauffé d’un degré depuis des années 1970. Depuis le début du 20e siècle, les mers qui entourent l’île ont quant à elles gagné 15 cm.

Les politiques de planification existantes empêchent la construction d’habitations dans les plaines d’inondations. Pourtant, tous les ans, 1 500 bâtiments voient le jour dans des zones très à risque, selon les estimations du CCC. Selon ces spécialistes, le nombre d’habitations ayant une chance sur 30 d’être inondées en Angleterre augmentera de 150 000 à 190 000 dans les dix années à venir.

Il ne faudra pas déplacer des communautés entières avant la fin du siècle, estime Daniel Johns, mais il est d’une importance cruciale que le réchauffement climatique soit limité.

« Voilà pourquoi il est tellement important que la conférence de Paris aboutisse. Pour le Royaume-Uni, il sera bien plus facile et beaucoup moins cher de s’adapter à un climat plus chaud de 2°C que de 4 [la COP 21 a pour objectif de limiter le réchauffement à 2°C par rapport des niveaux préindustriels]. »
Kate Lyons, the Guardian

Les forêts allemandes en danger

Pour l’Allemagne, la plus grande menace est sans doute la lente dégradation des forêts. Les plaines sont en effet touchées par la chaleur et la sécheresse.

Christopher Reyer, écologiste des forêts au Potsdam Institute for Climate Impact Research, explique que les hêtres sont en danger, parce qu’ils ne survivent pas bien dans les sols sableux. À l’inverse, l’augmentation des températures pourraient permettre la croissance d’arbres sur les plaines plus élevées, où il fait actuellement trop froid. « Les spécialistes s’accordent toutefois à dire que la plupart des conséquences du changement climatique seront négatives », indique-t-il.

La plus grande partie de l’Allemagne devrait être couverte d’arbres à feuillage caduc, de hêtres et de chênes, en particulier, mais il ne reste presque plus de forêts naturelles. Celles-ci ont en effet été remplacées par l’Homme, qui a planté des essences différentes, surtout des pins dans le nord et des épicéas dans le sud. Les épicéas pourraient cependant être très affectés par les changements climatiques, puisqu’ils souffrent de la sécheresse et que leurs racines courtes sont souvent endommagées lors des tempêtes. Cet arbre est également vulnérable face à certains parasites, comme la chenille processionnaire du pin, qui se nourrit de ses aiguilles.

D’autres insectes prospèrent avec quelques degrés supplémentaires. C’est par exemple le cas des scolytes, un coléoptère dont le cycle reproductif pourrait être multiplié par deux. Ils ont à l’heure actuelle un ou deux cycles par an ». De nouvelles espèces nuisibles pourraient également faire leur apparition sous des latitudes auparavant trop froides.

Autre conséquence prévue pour l’Allemagne : la multiplication des feux de forêt. Les scientifiques ne sont par contre pas encore sûrs que le sud-ouest du pays sera touché par davantage de tempêtes.

Certains spécialistes estiment qu’il est important que les forêts soient variées, et comparent celles-ci à des portefeuilles d’actions, pour lesquels on limite le risque en diversifiant les investissements. L’Allemagne pourrait donc tenter de diversifier ses forêts en encourageant la propagation d’espèces comme le pin d’Oregon (ou sapin de Douglas) ou le chêne rouge, qui ne poussent pas naturellement en Allemagne, mais résistent aux espèces nuisibles et à la sécheresse. Parmi les spécialistes, certains défendent toutefois l’idée de forêts « naturelles », dans lesquelles ne pousseraient que les essences propres à la région.
Tina Baier, Süddeutsche Zeitung

La mer envahit la Camargue en France

Un excavateur remue le fonds de l’étang du Fangassier, en Camargue, qui a été drainé afin d’être transformé en sanctuaire où les flamants roses pourront se mettre à l’abri des renards qui rôdent dans les marais. Il fallait en effet faire quelque chose : l’île qu’ils colonisaient est à présent sous l’eau.

La Camargue est un parc naturel situé sur la côte méditerranéenne dans le sud-est de la France, célèbre pour la diversité de ses espèces végétales et animales, ainsi que pour ses rizières et marais salants. La région est pourtant en danger. La mer devrait en effet recouvrir la plus grande partie des 6 500 hectares récemment ajoutés au parc par l’agence de protection et d’aménagement du littoral dans la région des Bouches-du-Rhône.

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Le groupe propriétaires des Salins du Midi a d’ailleurs commencé à vendre une partie des salins en 2008 parce que la mer montante rendait l’exploitation des étangs de plus en plus difficile, malgré l’utilisation de pompes électriques et de digues.

Les nouveaux propriétaires ont abandonné l’idée de tenir la mer à distance. « Nous estimons qu’un à deux milliers d’hectares vont redevenir des sansouires, autrement dit des prés salés, où, traditionnellement, paissaient des cheveux et des taureaux, tandis que les parties basses vont être submergées. Jusqu’où ? On ne le sait pas exactement », explique Gaël Hemery, garde du littoral au sein du Parc naturel régional de Camargue.

Gaël Hemery contemple ce qu’il reste de la digue du Veran, par grand-chose. Il y a cinquante ans, la plage qui la précédait faisait 300 mètres de large, mais la mer l’a tout à fait engloutie.

Martine Valo, Le Monde

D’autres migrants en Méditerranée

La Méditerranée d’aujourd’hui n’est plus la mer qui léchait les côtes européennes il y a un demi-siècle. En moyenne, la température de l’eau a augmenté de deux ou trois degrés, la couche d’eau chaude à la surface est plus profonde qu’avant et la mer reste chaude plus longtemps.

Les biologistes marins estiment donc que jusqu’à 700 espèces auraient fait leur apparition dans le bassin méditerranéen. Ce sont toutes des espèces tropicales. Nombre d’entre elles proviennent de la Mer rouge et sont arrivées en Méditerranée via le canal de Suez. De nouveaux poissons, comme les poissons-flûtes, mais aussi des algues et des méduses ont donc discrètement élu domicile dans la Méditerranée. Les eaux plus chaudes encouragent également des espèces de labres et de poissons-perroquets à s’aventurer de plus en plus au nord.

C’est une mauvaise nouvelle pour certains types de coraux, qui ne supportent pas la chaleur et se développaient en profondeur, sous la couche d’eau chaude. Les populations de poissons traditionnelles ont également souffert du changement climatique.

Nous n’avons pas prêté assez d’attention à la gestion de la mer méditerranée, pensant qu’elle serait éternelle. Elle ne l’est pas. La pêche traditionnelle est un bon indicateur de la santé d’une mer. Tant que les pêcheurs prennent la mer, celle-ci se porte bien. Aujourd’hui les pêcheurs méditerranéens disparaissent également, et nous avons de bonnes raisons de nous en inquiéter.

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Traductions vers l’anglais : Stephanie Kirchgaessner, Melanie Cura Daball, Nabeelah Shabbir, Tomasz Jurewicz/VoxEurop, Alberto Nardelli

Contexte

Les négociations sur le changement climatique ont commencé en 1992. Tous les ans, l'ONU organise une conférence internationale sur le changement climatique appelée la Conférence des Parties, ou COP.

La vingtième Conférence des Parties s'est déroulée à Lima, au Pérou, du 1er au 12 décembre 2014. En décembre 2015, Paris accueillera la 21ème COP.

Les États participants doivent y conclure un accord pour remplacer le protocole de Kyoto, dont le but était de réduire les émissions de CO2 entre 2008 et 2012.

La contribution de l'UE à l'accord de l'ONU sera basée sur un accord établi octobre 2014 entre les dirigeants européens. Elle prévoit un objectif contraignant de réduction des émissions pour 2030 d'au moins 40 % comparé à 1990. L'accord fait référence à un « objectif contraignant, applicable à l'ensemble de l’économie et couvrant tous les secteurs et toutes les sources d’émissions, y compris l’agriculture, la foresterie et les autres utilisations des terres ».

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D'ici la conférence, les États doivent impérativement décider du type de cadre qu'ils souhaitent mettre en place : volontaire ou légalement contraignant.

Prochaines étapes

  • 30 novembre - 11 décembre : COP 21 à Paris.