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17/01/2017

L’inquiétude sur les données personnelles est-elle excessive ?

Société de l'information

L’inquiétude sur les données personnelles est-elle excessive ?

Robert Madelin

[Latvian Presidency of the Council of the European Union]

Robert Madelin, ex directeur général de la DG Connect désormais conseiller au think-tank de la Commission, juge qu’il n’y a pas lieu de craindre le traitement informatique des données personnelles.

Lorsque la Commission européenne a annoncé un remaniement des portefeuilles en juin dernier, une des nominations a surpris un grand nombre d’experts.

Robert Madelin, un haut responsable en charge de la DG Connect, le département de la Commission supervisant les télécoms et le numérique, a été nommé conseiller principal pour l’innovation au Centre européen de stratégie politique (CESP), un groupe de réflexion interne qui conseille le président de la Commission.

La décision a surpris Robert Madelin lui-même, qui aurait préféré rempiler pour un autre mandat à la DG Connect. Toutefois, il a déclaré être ouvert à d’autres postes.

« La fonction publique c’est comme l’armée, vous remballez vos affaires et vous allez ailleurs lorsqu’on vous le demande. Je n’ai donc pas de problème avec ça », a-t-il déclaré à EurActiv.

Révolution des mégadonnées

La grande expertise de Robert Madelin sur les questions numériques – notamment l’impact de la révolution des data sur tous les secteurs de l’économie – est probablement ce qui explique sa nomination au nouveau poste de conseiller principal.

« Je pense que la libre circulation des données, qui est l’objectif du marché unique numérique, est une nouvelle façon de voir les choses », a-t-il commenté.

« Le stockage des données [ou big data, en anglais] sera partout », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il était difficile de prédire quel est le secteur qui se développera le plus vite – l’énergie, la santé ou d’autres secteurs industriels.  « Grâce au numérique, les changements sont si rapides et les perturbations si généralisées que n’importe quel secteur pourrait être le prochain grand gagnant.  »

« Je pense que personne ne peut contester le fait que les notions de données et d’analyse de données sont bien réelles, pérennes, et atteignent tous les secteurs », a-t-il affirmé.

Le 1er septembre, Robert Madelin a rejoint le 13ème étage du Berlaymont, le bâtiment phare de la Commission, où se trouve le bureau de Jean-Claude Juncker. Il devra désormais se frotter à des enjeux politique plus nombreux qu’à la DG Connect, mais le numérique restera au cœur de son rôle de conseiller, qui se concentrera surtout sur l’innovation.

La plupart des données ne sont pas personnelles

Pour Robert Madelin, les questions de vie privée ne risquent pas d’entraver l’économie numérique.

« Tout le monde s’accorde à dire que la gestion des données est un élément essentiel de l’ère du numérique », a-t-il déclaré, ajoutant que le règlement général sur la protection des données (GDPR) ira dans ce sens. Le conseiller a toutefois admis que la confidentialité était une grande préoccupation pour l’ensemble de la société. « Nous sommes actuellement en train de vivre une phase de transition où une partie de l’angoisse est liée à une perturbation profonde de l’ère des données.  »

Selon lui, les questions de confidentialité ont été exagérées. Les règles sur la protection des données ne s’appliquent que pour les informations personnelles, mais la grande majorité des données générées à l’ère du numérique sont d’une tout autre nature, a-t-il expliqué.

« La plus grande quantité de données provient de systèmes comme le Grand collisionneur de hadrons [accélérateur de particules] », ce qui n’a rien de personnel, a-t-il précisé.  « Nous ne devrions donc pas croire que tous les émetteurs de mégadonnées sont des B2C qui relèvent de données privées. »

« Aujourd’hui, nous sous-estimons probablement la proportion de données disponibles dans dix ans qui ne seront pas des données à caractère personnel, mais qui seront soit anonymes, soit apersonnelles », a-t-il continué, citant par exemple les informations recueillies par des capteurs situés sur un pont routier.

Au moment où les données prennent un caractère personnel, elles seront soumises au règlement général sur la protection des données, en cours de négociations entre les institutions européennes, rappelle Robert Madelin. Cela signifie que les gens devront donner leur consentement « expressément, explicitement et au cas par cas », a-t-il ajouté.

Dans tous les cas, il espère que la technologie à elle seule « règlera la moitié du problème ». De plus en plus, les gens pourront contrôler leurs données personnelles « brique par brique », selon leurs préférences, permettant ainsi au principe juridique de consentement « d’être respecté à moindre coût et avec un meilleur contrôle de l’individu ».

Données sanitaires

Pour Robert Madelin, les données à caractère personnel ne devraient pas être traitées différemment, notamment les informations sensibles comme les dossiers de santé des patients.

« Il ne faut absolument pas que cela devienne sectoriel, mais plutôt mettre en place une règlementation horizontale, fondée sur des principes, au plus haut niveau possible », a admis Robert Madelin.

Le haut responsable de l’UE s’est demandé s’il était éthique de refuser de partager des données personnelles dans des domaines comme la recherche médicale.  « Si le stockage des mégadonnées, plus mon génome, plus le génome de tout le monde peut sauver des vies, ai-je le droit de dire ‘non je ne veux pas partager mon génome avec la société’ ? », a-t-il martelé.

Selon lui, les patients ne devraient pas pouvoir dissimuler des informations sensibles sur leur santé. Un ancien malade de cancer, par exemple,  ne devrait pas avoir à cacher son dossier médical quand il ou elle postule à un emploi ou souscrit à un régime d’assurance maladie.

Pour Robert Madelin, c’est un « problème social qui ne peut pas être résolu en déployant de plus en plus d’efforts pour dissimuler les données ». Une solution pourrait être d’imposer des limites dans la variation des primes d’assurance, a-t-il affirmé. Les prestations sociales pourraient être augmentées pour aider à couvrir les frais d’assurance supplémentaires que le marché ne fournira pas pour certaines personnes.   

« Poursuivre l’idée que la confidentialité vous sauvera et puis que la société n’aura pas à intervenir est très court-termiste. C’est utopique. On ne résoudra pas ce problème de société en permettant aux citoyens de se cacher, mais grâce à plus de solidarité.  »

Rapport sur l’innovation

La principale tâche de Robert Madelin sera à présent de produire un rapport sur l’innovation d’ici à l’été 2016. Une mission large, qui recouvre changements politiques, règlementaires et financiers.

De nombreuses initiatives ont déjà été prises par les précédentes équipes de la Commission dans le domaine de l’innovation, dont l’Union de l’innovation, l’Institut européen d’innovation et de technologie (EIT) et le programme Horizon 2020. La première tâche sera donc de répertorier les initiatives déjà mises en place, de repérer les éventuelles brèches et de créer des passerelles entre les différents domaines de travail.  « Une autre question pourrait être : y a-t-il des choses que nous faisons qui sont déjà connectées, mais nous ne les faisons pas assez rapidement ou nous n’en faisons pas assez ? C’est une question d’échelle ».

Comme la plupart des rapports du CESP, le contenu du rapport ne sera pas rendu public, et ne sera donc pas soumis à un examen public. Toutefois, certaines idées contenues dans le rapport pourraient se transformer en nouvelles initiatives politiques.

Robert Madelin a également minimisé les attentes relatives aux politiques d’innovation, expliquant que le processus d’innovation en lui-même est difficile à prédire et sujet à des cycles de réussite et d’échec.  « Mon objectif sera de trouver des choses qui sont faisables politiquement et efficaces à l’échelle européenne », a-t-il déclaré.

Robert Madelin sait qu’il n’est pas soudainement devenu un gourou de l’innovation.  « Je n’ai pas été nommé à ce poste parce que je suis un grand expert de l’innovation – je ne le suis pas – je pense que j’ai été nommé à ce poste pour être créatif », ce qui selon lui signifie produire de « bonnes idées ».

Pour lire l’entretien dans son intégralité, en anglais, cliquez ici