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27/09/2016

L’UE ferme les yeux face à la violence envers les migrantes

Sud & Méditerranée

L’UE ferme les yeux face à la violence envers les migrantes

Des réfugiés syriens en Hongrie. September 2015.

[Freedom House/Flickr]

Avec la crise en Syrie, la proportion de femmes a nettement augmenté parmi les migrants. Le Haut comité aux réfugiés, des ONG et des chercheurs alertent sur les violences auxquelles elles se trouvent exposées.

Plus vulnérables, les femmes migrantes paient un lourd tribut face à la crise des réfugiés, dans laquelle l’Europe ne reconnait pas ses responsabilité selon le Haut comité aux Réfugiés et des chercheurs européens.

Sur les 644.000 réfugiés arrivés en Europe depuis le début de l’année, 34 % sont des femmes et des enfants. Or ces derniers se montrent particulièrement vulnérables. Le HCR précise avoir eu des témoignages d’enfants livrés à la prostitution pour payer les passeurs. Les femmes sont souvent victimes de violence, que ce soit dans les camps de réfugiés ou sur le trajet qui les amène en Europe, au travers de l’Afrique ou via la Turquie.

Les femmes chassées de Syrie par la violence

Si une part croissante de ces réfugiés sont des femmes, dont certaines ont perdu leur mari dans le conflit syrien, c’est aussi que leurs conditions de vie se sont sérieusement dégradées que ce soit en Syrie, ou dans le camps turcs où résident actuellement 2 millions de réfugiés. « Ce qui fait partir les femmes, c’est justement la violence. Or sur la route qu’elles entreprennent, la violence est encore pire» souligne Jane Freedman, professeur de sociologie à l’université Paris 8, qui effectue des recherches sur le sujet depuis plusieurs mois.

Une fois la dangereuse traversée de la Méditerranée effectuée, les migrants syriens arrivés en Grèce reçoivent par exemple un permis de séjour de 6 mois, mais doivent replonger dans l’illégalité pour parvenir à leur destination : l’Allemagne, la Suède, ou le Royaume-Uni et la France.

Les passeurs, symptômes des frontières fermées de l’UE

L’UE, tout commes les chefs d’Etat européens, dénoncent souvent le phénomène des passeurs, accusés de profiter de la misère des migrants et parfois impliqués dans les cas de viols envers les migrantes. 

Mais selon Jane Freedman, chercheur à Paris 8, «les passeurs ont proliféré à mesure que les voies d’accès à l’UE se fermaient, et que le chemin vers l’Europe devenait de plus en plus périlleux».

Car c’est bien la fermeture des frontières européennes qui impose aux migrants de recourir à des passeurs.  En Grèce, c’est la fermeture de la frontière avec la Turquie, vers Evros, qui a conduit les migrants syriens à prendre la mer.

Selon le Haut Comité au réfugiés, 258.365 migrants sont arrivés en Grèce par la mer cette année, et plusieurs centaines ont déjà péri noyés en mer, dont le petit Aylan en septembre dernier. Au total, le nombre de morts ou disparus dans la Méditerranée depuis le début de l’année 2015 s’élève à 3440 migrants.

«Il faut arrêter de déplacer le problème : les passeurs ne sont qu’un symptôme, pas la cause du problème des réfugiés » souligne Jane Freedman.

Si des filières organisées font effectivement entrer des migrants sur le territoire européen, beaucoup de situations ne relèvent pas du crime organisé : d’anciens migrants trouvent là une soure de revenus. En Turquie, beaucoup de pêcheurs louent leur barque.

Ainsi au large de Kos, en Grèce, de nombreux migrants ont trouvé la mort parce que les embarcations partent la nuit, les garde-côtes turcs les empêchant de partir durant la journée, à la demande de l’Union européenne.

L’UE demande en effet à la Turquie de mieux controler l’immigration illégale, même si ses capacités sont limitées. L’Europe à 28 a accueilli moins d’un million de migrants, alors qu’il y a actuellement 2 millions de migrants en Turquie, un pays de 74 millions d’habitants.

>>Lire : Avramopoulos appelle les Etats-membre à mieux coopérer sur l’enjeu des réfugiés

Des centres de réfugiés dangereux pour les femmes ?

La chercheuse, qui a interrogé des migrants syriens et afghans en France et en Grèce, s’inquiète aussi des futurs centres de réfugiés.

« Il y a un vrai flou autour de la question des « hotspots » ; sur la nature et sur l’organisation de ces lieux. Le premier ouvert en octobre à Lesbos ne propose pas d’héberger séparément hommes et femmes » regrette la spécialiste.

La porte-parole du HCR, Mellissa Fleming, constate aussi que les migrants sont souvent « placés dans des centres de rétention sans espaces séparés pour les femmes seules ou les familles avec enfant ».

Interrogé sur le sujet, la Commission européenne a indiqué à EurActiv que les hotspots devaient répondre aux critères d’accueil définis dans la directive de juin 2013 sur l’asile. Le texte dispose en son article 21 que les personnes vulnérables doivent faire l’objet d’un accueil spécifique, après une évaluation médicale et non administrative. Les femmes ne sont pas identifiées comme personnes vulnérables dans le texte, mais les mineurs isolés et victimes de violence le sont. Problème : les conditions sont loin d’être réunies pour autoriser une application du texte en question.

Plusieurs « hotspots doivent être mis en place dans les mois qui viennent, soit 5 en Grèce et 6 en Italie, comme le précise ce document de la Commission. Mais concrètement, les Etats-membres n’ont pas les moyens d’assurer un accueil permettant la protection des personnes les plus fragiles. Et tous les pays d’Europe ne l’organisent pas. Selon un rapport de Human Rights Watch, les violences en Macédoine, un pays candidat à devenir membre de l’UE, les femmes sont particulièrement victimes de violence à l’intérieur même des centres de détentions.

Détresse psychologique

Les médecins sur place, dont Médecins sans frontières, déplorent l’absence de réponse européenne au désastre sanitaire, comme en témoigne ce message de l’équipe de MSF en Méditerranée, en date du 2 novembre.

La détresse psychologique des victimes de violence est rarement prise en compte, alors qu’elle commence à être documentée, de façon fragmentée. « J’ai parlé à des femmes à Lesbos qui ont été victimes de violence dans des prisons turques ; mais pour elles il n’est pas question de déposer plainte, elles sont bien trop vulnérables. Ce qu’elles veulent surtout c’est quitter le pays, avancer, pour rejoindre l’Europe » constate Jane Freedman.

Contexte

Les dirigeants européens se sont accordés sur les grandes lignes d'un plan sur deux ans qui permettrait à l'UE de mieux gérer le nombre jamais vu d'immigrants fuyant le Moyen-Orient et l'Afrique.

La concrétisation d'un système de réinstallation ou de relocalisation de quelque 60 000 réfugiés est cependant très problématique à l'heure où les partis anti-immigration jouissent d'une montée en popularité en Europe. De nombreux États, dont la France et l'Allemagne, ne s'opposent pas à l'idée de partager le fardeau de l'immigration, mais ne sont pas satisfaits du système de quota proposé par la Commission.

>> Lire : La France soutient la politique des quotas de réfugiés en UE

Au mois de juin, lors d'un sommet sur la question s'est prolongé jusque tard dans la nuit, les dirigeants européens, peu enclins à accueillir plus de migrants, se sont accrochés à ce sujet jusque tard dans la nuit. Ces désaccords reflètent bien les profondes rivalités nationales que l'Union devrait pouvoir transcender. Le Conseil devrait toutefois parvenir à un système de quotas bien défini d'ici la fin du mois de décembre

>> Lire : Le Conseil européen rejette les conseils de Juncker sur l'immigration

La crise des réfugiés s'est cependant encore aggravée. Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, espère convaincre les États membres d'accepter un système de redistribution de 160 000 réfugiés au sein de l'UE.

Pour ce faire, il faudrait modifier ou suspendre le règlement de Dublin, qui oblige les réfugiés à introduire leur demande d'asile dans le premier pays européen où ils mettent les pieds. Ce règlement a été vivement critiqué et est accusé de saper la solidarité entre États membres. L'Allemagne a d'ailleurs décidé de le suspendre pour les immigrants arrivant de Syrie.

>> Lire : Berlin renonce à renvoyer les réfugiés syriens vers la Grèce et l'Italie

Ce changement de politique à l'égard des réfugiés ne sera cependant pas aisé et nécessitera que les dirigeants européens changent d'avis, puisqu'ils ont refusé un plan de redistribution de 40 000 personnes en mai dernier.

L'urgence de la situation forcera aussi l'UE à revoir sa liste des pays d'origine dits « sûrs » et sa politique en matière de redistribution des réfugiés, deux sujets sur lesquels l'UE est embourbée depuis plusieurs années.

>> Lire : Juncker veut relocaliser d'urgence 160.000 réfugiés

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