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17/01/2017

Silence de l’UE après l’intervention russe en Syrie

Sud & Méditerranée

Silence de l’UE après l’intervention russe en Syrie

Sergei Lavrov et Federica Mogherini la veille des frappes russes [Commission]

La guerre civile syrienne a un impact direct sur l’Europe, où arrivent des centaines de milliers de réfugiés fuyant les zones de conflit. Pourtant, Bruxelles n’a pas réagi aux frappes russes en Syrie.

Le 30 septembre, la Russie a mené ses premiers bombardements en Syrie, à la demande de Bachar al-Assad, en donnant un avertissement d’une heure aux autres forces armées opérant dans la région. La plus grande opération militaire en sol étranger lancée par la Russie depuis l’Afghanistan marque une nouvelle phase très instable de la guerre civile syrienne, qui dure depuis quatre ans.

Les États membres de l’UE ont jusqu’ici été incapables de s’accorder sur une position commune en ce qui concerne le conflit syrien, même si la France a commencé une campagne de frappes aériennes cette semaine, et que l’armée britannique est engagée dans des opérations menées par les États-Unis depuis quelque mois.

La Haute Représentante de l’UE, Federica Mogherini, a rencontré le ministre des Affaires étrangères russe, Sergei Lavrov, le 29 septembre, mais le communiqué de presse qui a suivi cette rencontre mentionne seulement la nécessité de « soutenir les efforts de l’ONU en vue d’une résolution politique » du conflit et de « réagir aux aspects humanitaires de la crise, et notamment la gestion urgente des réfugiés et des flux de migrants ».

L’annonce par Moscou que ses forces armées avaient touché des membres de l’État islamique (EI) a immédiatement été contestée par Washington et des rebelles sur le terrain.

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L’attaque russe implique également que Washington et Moscou mènent à présent des frappes aériennes dans la même région sans qu’il existe de coopération entre les deux puissances. Cette situation soulève des inquiétudes encore aggravées par la présence dans l’espace aérien syrien d’avions des forces israéliennes, habituées à une certaine liberté de mouvement dans la zone.

À l’issue de discussions à l’ONU, John Kerry, le secrétaire d’État américain, et Sergei Lavrov ont déclaré que leurs pays allaient se rencontrer rapidement pour parler de la gestion du conflit syrien. « Nous sommes d’accord qu’il est impératif d’avoir une discussion technique entre militaires très rapidement, peut-être dès demain et en tout cas le plus vite possible », a expliqué John Kerry.

Il est en effet nécessaire que les deux armées communiquent et échangent des informations pour éviter des incidents entre leurs appareils qui interviennent sur un même théâtre d’opérations. Un membre du ministère de la défense américaine a confirmé que des représentants des deux armées pourraient se rencontrer le 1er octobre. Le Pentagone entend y envoyer des représentants militaires et civils.

Le département d’État américain a indiqué qu’un diplomate russe à Bagdad avait informé les États-Unis de l’opération militaire russe une heure avant qu’elle n’ait lieu, avertissant que les avions américains qui mènent une campagne contre l’État islamique devraient éviter l’espace aérien syrien. John Kerry a expliqué que l’armée américaine n’avait pas tenu compte de cet avertissement et que les frappes aériennes avaient continué comme prévu ce mercredi 30 septembre.

Vladimir Poutine a expliqué que son implication dans le conflit avait pour but de freiner l’EI et d’aider le président syrien Bachar al-Assad, allié de longue date de Moscou dans la région. Washington craint cependant que la Russie n’ait l’intention de renforcer la position du président syrien – que les États-Unis souhaitent voir renoncer au pouvoir – que de vaincre l’EI. La guerre civile sanglante en Syrie oppose Bachar al-Assad à une série de groupes armés, dont certains combattent également l’EI et sont soutenus par les États-Unis et certains autres pays occidentaux.

Le ministère de la Défense russe a expliqué avoir mené une vingtaine de vols au-dessus de la Syrie, touché huit cibles de l’EI et détruit un poste de commandement et un centre d’opération de l’organisation, selon la presse russe.

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Les Syriens vivant dans la province de Homs, sous le contrôle des rebelles, ont affirmé que les frappes russes ont provoqué une vague de destruction sans précédent dans la région, où se sont pourtant déroulé des affrontements acharnés. Les avions russes volent à une altitude supérieure à ceux de l’armée de l’air syrienne et on ne les entend donc pas venir, ce qui rend les frappes bien plus dangereuses. Au moins 33 civils auraient été tués.

Il y a quelques mois encore, le conflit syrien était une guerre par procuration, combattue par des Syriens entrainés et armés par des pouvoirs étrangers. L’intervention russe vient de le transformer en conflit international impliquant directement les principaux pouvoirs militaires du monde, à l’exception de la Chine. La Russie rejoint ainsi les États-Unis et ses alliés arabes, la Turquie, la France, l’Iran et Israël, tous directement impliqués en Syrie. Le Royaume-Uni devrait bientôt s’ajouter à cette liste, si le parlement approuve le projet.

À Washington, le secrétaire américain à la Défense Ashton Carter a estimé que les frappes ne visaient probablement pas l’EI, qui a pris le contrôle de grandes parties de la Syrie et de l’Irak dans l’année écoulée. « Il semble qu’elles étaient dans des zones où il n’y avait probablement pas de forces de l’État islamique, et c’est exactement l’un des problèmes que pose cette approche », a-t-il déclaré.

Le chef de l’opposition syrienne en exil, Khaled Khoja, qui est soutenu par les puissances occidentales, affirme que les frappes de Homs ont tué 36 civils « innocents » et aucun combattant rebelle et accuse Moscou de vouloir uniquement protéger Bachar al-Assad.

Un espace aérien saturé ?

Le fait que des avions russes et américains opèrent indépendamment dans le ciel syrien soulève des inquiétudes. « Je suis particulièrement inquiet parce que la Russie n’a pas vraiment essayé de communiquer avec la coalition menée par les États-Unis qui combat déjà l’EI », a précisé Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’OTAN, lors d’un déplacement aux États-Unis. Selon un représentant américain, John Kerry aurait téléphoné au ministre des Affaires étrangères russe le 30 septembre pour lui expliquer que les États-Unis considéraient les frappes russes comme dangereuses.

Josh Earnest, porte-parole de la Maison-Blanche, a pour sa part déclaré que la Russie se préparait à redoubler d’efforts pour assurer que Bachar al-Assad reste au pouvoir. « Ils viennent de faire un investissement militaire considérable pour y arriver », ajoute-t-il. Pour lui, cette intervention montre « leur peur de perdre leur influence sur le seul pays allié qu’ils ont au Moyen-Orient ».

À Moscou, Vladimir Poutine a déclaré que les frappes aériennes seraient limitées et qu’il espérait que Bachal al-Assad était prêt à une réforme politique et à un compromis avec les opposants au gouvernement dans l’intérêt de son pays et de son peuple. « Je sais que le président al-Assad comprend cela et est préparé à ce processus. Nous espérons qu’il y participera de manière active et flexible et sera prêt à faire des compromis au nom de son pays et de son peuple », a-t-il assuré.

John Kerry a quant à lui souligné les « graves inquiétudes » que susciteraient des frappes visant des cibles syriennes dans des endroits où l’EI n’est pas présent. Lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, le secrétaire d’État américain a également répété que Washington ne pensait pas que l’EI puisse être vaincu tant que le président al-Assad restera au pouvoir.

Les régions de Homs touchées par les frappes russes sont entre les mains d’une série de groupes rebelles, dont certains font partie de l’Armée syrienne libre, selon des militants et habitants de la province. Cette province a une importance stratégique considérable et pourrait permettre à Bachar al-Assad de reprendre le contrôle de l’ouest du pays. Elle se situe en effet entre Damas et les villes côtières de Lattaquié et Tartous, où la Russie possède une base navale.

Deux jours avant les frappes aériennes russes, Vladimir Poutine avait rencontré Barack Obama aux Nations unies. Les deux dirigeants avaient décidé que leurs armées devraient entrer en contact, afin d’éviter tout conflit en Syrie.

La chambre haute du parlement russe a donné un feu vert unanime à la proposition de Vladimir Poutine d’accéder à la demande de Bachar al-Assad de mener des frappes aériennes en Syrie. La dernière fois que le parlement russe a laissé le président envoyer l’armée à l’étranger, condition sine qua non à une intervention russe, Moscou a annexé la Crimée.

Vladimir Poutine a indiqué que l’intervention russe au Moyen-Orient serait temporaire et n’impliquerait que l’armée de l’air. Il a notamment justifié l’intervention en expliquant qu’il était nécessaire d’empêcher les citoyens russes qui ont rejoint les rangs de l’EI de rentrer au pays.

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Après que le gouvernement syrien a essuyé une série de revers militaires, la Russie a envoyé régulièrement des avions militaires vers sa base de Lattaquié, considérée comme un bastion du camp gouvernemental.

Cette intervention militaire aura cependant un coût économique et potentiellement diplomatique pour Moscou, déjà impliquée dans le conflit ukrainien, alors que son économie souffre de la baisse des prix du pétrole et des sanctions imposées par les pays occidentaux.

La guerre civile syrienne a débuté en 2011, quand Bachar al-Assad a réprimé dans le sang des manifestations pacifiques demandant la fin du règne de sa famille sur le pays. Plus de 200 000 personnes ont déjà trouvé la mort dans ce conflit, et des millions de Syriens ont été forcé d’abandonner leurs maisons pour se réfugier dans des zones plus sûres, ce qui a engendré la crise des réfugiés que connait à présent l’Europe.

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Réactions

L’alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ADLE) « exhorte la Haute Représentante, Federica Mogherini et le président du Conseil européen, Donald Tusk, à prendre toutes les mesures nécessaires pour trouver une position européenne commune sur la façon dont nous devrions résoudre la situation en Syrie ».

« Il est inacceptable et décevant de constater, alors que la Russie et la Chine renforcent leur présence militaire en Syrie et que les États-Unis reconsidèrent leur approche, qu’il n’y a aucun leadership européen mais uniquement des divisions entre États membres.

D’urgence, trois étapes sont nécessaires au niveau de l’UE », estime le président du groupe, Guy Verhostadt.