Michel Barnier : « Nous avons bati l'union bancaire dans des délais inédits »

  
Michel Barnier [EC]

Le commissaire au Marché Intérieur publie le 17 avril un livre intitulé «Se reposer ou être libre». Il revient pour EurActiv sur la refonte du système bancaire européen.

Pourquoi avoir intitulé votre ouvrage ainsi ?

L’Europe est face à un choix : être un continent consommateur de produits fabriqués par les autres – en Chine ou ailleurs – ou bien redevenir maître des outils qui lui permettent de contrôler son destin.

Il y a des domaines où nous risquons de perdre notre liberté et où nous pouvons garder ou retrouver cette liberté si nous agissons ensemble. Donc j’ai examiné méthodiquement sept ou huit domaines où, par des politiques nouvelles, nous pouvons reconquérir notre liberté d’Européens. En tant que continent producteur indépendant et respecté, par exemple sur l’énergie.

Vous n’avez pas été choisi comme candidat de la droite pour le poste de président de la Commission. Ne payez-vous pas le prix de votre position centriste au sein de l’UMP ?

L’UMP et son président Jean-François Copé étaient impeccables dans le soutien qu’ils m’ont apporté tout au long de ma campagne au sein du PPE. Jean-François Copé est venu le dire à la tribune du congrès. Tous les députés européens français étaient là, y compris certains centristes, pour m’apporter leurs voix. J’ai obtenu 40 % des voix du congrès. Je ne regrette pas d’avoir provoqué ce choix démocratique et maintenant qu’il est fait, j’apporte mon soutien à notre candidat.

Que pensez-vous de la droitisation de l’UMP ? Après les municipales et l’appel de Jean-François Copé aux électeurs du Front national pour les élections municipales notamment ?

La ligne de l’UMP est extrêmement claire dans cette élection. Il refuse clairement toute alliance et toute discussion avec le Front national. Qu’on aille écouter les électeurs qui votent à l’extrême gauche ou l’extrême droite, qui sont tentés par des mouvements populistes. Ça, c’est un devoir des hommes politiques, il faut essayer de comprendre le vote pour les extrêmes.

Barnier: "I will continue to serve the public interest"

Êtes-vous tenté par cette l’alliance des centristes pour les élections européennes ?

J’ai toujours été gaulliste et européen dans ce parti qui n’a pas toujours été le plus européen, mais c’est là que je suis dans ma famille. Je pense que cette famille de la droite républicaine et européenne doit être liée à un centre fort. C’est comme ça que l’alternance se produira en France. Et il faut la préparer. Dans mon livre, j’ai essayé de dire comment on pouvait être patriote et européen, et en quoi ce qui est en cause aujourd’hui, ce que les hommes politiques de droite et de gauche doivent expliquer, c’est l’indépendance et la liberté des Européens dans le monde de demain pour leurs enfants.

J’ai essayé de décrire ce qu’il faut faire dans les 5 ou 10 ans qui viennent pour qu’on garde notre liberté. C’est aussi grave que ça. En 2050, il n’y aura plus un seul pays européen dans le G8.

Un accord a été obtenu au mois de mars sur le mécanisme de résolution bancaire, qui sera financé à hauteur de 55 milliards d’euros. Peut-on affirmer aujourd’hui que l’union bancaire est achevée, comme les dirigeants européens l’avaient promis en octobre 2012 ? Que reste-t-il encore à faire ?

Nous avons bâti cette Union bancaire dans des délais inédits. C’est en avril 2012, il y a deux ans à peine, que le Président Barroso a fait cette proposition d’aller beaucoup plus loin dans l’intégration financière et bancaire. Et cette idée on l’a retrouvée dans le rapport des quatre présidents au Conseil européen du 29 juin 2012. En septembre, j’ai présenté la première partie – la supervision – qui a été adoptée en mars 2013. En juillet 2013, j’ai présenté la deuxième partie – le mécanisme commun de résolution bancaire, sur lequel nous avons trouvé un accord en mars 2014.

Donc, en à peine deux ans on a lancé une véritable révolution dans le secteur bancaire. Nous pouvons désormais prévenir les crises, superviser et traiter les crises ensemble. Briser le cercle vicieux entre le souverain et les banques. Avoir des banques qui vivent et éventuellement meurent au niveau européen.

Maintenant il faut veiller à la mise en œuvre opérationnelle. Les décisions sont prises, la Banque Centrale européenne devrait être opérationnelle pour superviser 6 000 banques de la zone euro, dès le 4 novembre prochain. Nous avons aussi fixé les délais pour le Mécanisme de résolution.

Justement, les 55 milliards du mécanisme de résolution bancaire ne seront pas disponibles avant huit ans afin de laisser le temps aux banques de contribuer au fonds. Comment fera-t-on si une banque fait faillite suite au stress test de cette année-là ? Les contribuables seront-ils à nouveau exposés ?

Avec ce mécanisme, nous allons traiter les futures crises, pas celles d’hier ou d’avant-hier. Donc s’il y a des difficultés, des restructurations, des besoins de financement suite aux exercices « opération de vérité » de la BCE et de l’EBA, on les traitera avec les outils d’aujourd’hui. D’ailleurs c’est ce que font les banques depuis maintenant quatre ans, elles se sont restructurées, elles se sont recapitalisées à hauteur de plusieurs centaines de milliards d’euros depuis cinq ans.

Donc les risques sont écartés ?

Je pense que le secteur bancaire européen est plus robuste. Et surtout, à l’avenir, fondamentalement,  l’objectif, c’est qu’il y ait le moins de faillites possible, qu’on réduise à quelques cas les risques de faillite. Parce qu’on aura des banques généralement mieux supervisées, mieux gouvernées et mieux capitalisées grâce à toutes les lois sur lesquelles nous avons travaillé depuis quatre ans et qui maintenant sont opérationnelles ou vont l’être.

Est-ce qu’il n’y aura plus jamais de crise ? Je ne peux pas dire ça. S’il y a une crise maintenant on aura les outils pour la résoudre. Le mécanisme de résolution sera mis en place en 2015 et sera opérationnel en 2016. Si au début de cette période de mutualisation progressive il y a une crise, le mécanisme de résolution sera en mesure d’emprunter.

Dans un premier temps, le fonds ne sera pas abondé. Donc les banques n’auront pas d’autre choix que de se tourner vers les États, et donc, le contribuable…

Je ne peux pas dire honnêtement ‘jamais plus’. Nous avons fait tout ce travail pour couper ce lien entre les contribuables et les crises bancaires. Mais cela prend du temps. En attendant l’entrée en vigueur de toutes les nouvelles règles, les éventuelles crises bancaires continueraient d’être gérées sur la base des régimes nationaux. Ces régimes sont néanmoins appelés à converger de plus en plus vers les principes admis en matière de résolution, à savoir la prise en charge des pertes des banques par les actionnaires et les créanciers plutôt que par le contribuable. C’est ce que permettent déjà les lignes directrices révisées concernant les aides d’État accordées aux banques, adoptées en août dernier. Dès 2016, le fonds européen de résolution sera en mesure d’emprunter auprès des marchés dans de très bonnes conditions. Il pourra aussi lever des contributions exceptionnelles auprès des banques, dès le début. Il sera totalement opérationnel après 8 ans.

Avec la crise bancaire, on a pu constater à quel point les états les plus puissants financièrement – Allemagne en tête – ont pesé dans les négociations, en protégeant leurs intérêts financiers. La crise n’a-t-elle pas finalement agi comme un révélateur des égoïsmes qui demeurent au sein de l’Union ?

 Vous pouvez faire une lecture pessimiste. Mais vous pouvez aussi constater que, ce qu’a révélé cette crise au début – au-delà de la faiblesse de nos outils et de l’absence de règle ou de mécanisme de prévention – c’est que les Européens avaient perdu confiance les uns dans les autres. C’est ce qu’

on a reconstruit patiemment. Notamment avec ceux qui contribuent le plus à la solidarité du budget européen ou de l’ESM – en particulier l’Allemagne qui est le plus grand contributeur –.Donc la discussion a été difficile. Excusez-moi, mais vous ne donnez pas votre carte bancaire et votre code personnel sans avoir confiance, non ?

La contrepartie à l’Allemagne, vous l’avez dit, c’était le traité budgétaire, le 6-pack, le 2-pack, etc…

Et l’Union bancaire ! Ce sont des outils de confiance mutuels. Mais c’est la base ! C’est la base pour que l'euro fonctionne, pour mutualiser, pour que les plus riches aident les autres, pour faire des choses ensemble. C’est la base aussi pour les futurs emprunts mutualisés qu’on pourrait faire sur le modèle des eurobills. La confiance c’est la base, mais elle avait quasiment disparu. Et nous l’avons reconstruite.

Alors que le pic de la crise est derrière nous, des pays comme la France sont en passe de rater à nouveau leurs objectifs de réduction des déficits. La Commission doit-elle selon proposer des sanctions à l’encontre de la France ?

La question ne pose pas comme ça aujourd’hui. La Commission a engagé une procédure de surveillance parce qu’elle s’interroge sur la façon dont la France va parvenir à cette réforme structurelle. Des efforts sont notables dans plusieurs domaines – le marché du travail, les retraites –, mais ils doivent aller plus loin. La procédure que nous avons engagée est avant tout un dialogue.

Il y a tout de même un jeu de cache-cache qui semble engagé entre la Commission et la France. Les prévisions budgétaires côté français ne collent avec celles de la Commission…

Il n’y a pas de cache-cache parce que la règle du jeu est claire. La Commission a un dialogue extrêmement exigeant, sans complaisance, mais aussi impartial et objectif avec chacun des états membres. Et elle conduira ce travail objectivement.

La France a été l’un des tout premiers pays à demander la création d’un gouvernement économique de la zone euro. Et nous sommes en train de le faire. Ça a des avantages, ça donne des assurances, des garanties, mais ça a aussi des contraintes.

Vous l’avez dit, ces crises depuis 2008 ont accentué toutes les faiblesses européennes – de régulation, de gouvernance, financière avec un surendettement, et aussi de compétitivité. Chacun doit faire son travail – les institutions européennes et les gouvernements.

Et donc ça passerait éventuellement par des sanctions contre des états qui ne respectent pas leurs engagements, même s’il s’agit de « gros pays » comme la France ?

Ça passe par l’application des règles communes, auxquelles chacun a souscrit dans l’intérêt de chaque pays et donc dans l’intérêt commun. Pour la France comme les autres. Personne n’a demandé à la France d’avoir quarante années successives de déficit budgétaire, ce sont des gouvernements successifs, de droite et de gauche.

Est-ce que la nouvelle architecture de la gouvernance économique européenne vous satisfait ? Le 6-pack, le 2-pack, le traité budgétaire, c’est tout de même un peu obscur pour le commun des mortels… Y a-t-il des points à adapter selon vous ?

Bien sûr qu’il reste des points à adapter, des leçons à tirer. Depuis cinq ans, on a réagi le dos au mur, dans l’urgence. Et parfois avec des adaptations. J’ai été un des premiers à dire qu’il faut différencier les efforts qui sont demandés. Trop de rigueur et d’austérité, ça peut tuer la croissance. Donc il faut savoir différencier par pays et dans le temps. Et nous faisons cela maintenant.

Un jour il faudra qu’il y ait un président de l’eurogroupe qui soit le vice-président de la Commission, qu’on ait un peu un système parallèle de ce qu’on a pour les politiques étrangères. Et il faut des adaptations des traités pour faire mieux fonctionner la zone euro, notamment d’une manière plus démocratique.

La plupart des mesures d’urgence qu’on a citées ont été sans débat démocratique. Était-ce souhaitable

Il y avait urgence. La crise n’a pas demandé la permission. En 2008, quand on s’est trouvé devant la faillite, Lehman Brothers et d’autres, le système financier du monde entier a failli exploser. Donc il y avait urgence à tirer des leçons de nos faiblesses. En réponse, nous avons créé une union économique, budgétaire et bancaire. Je pense qu’il faudra aller plus loin avec une union fiscale et sociale un jour.

Le fonctionnement de la Troïka est particulièrement contestable

Il y a sans doute des méthodes à changer et des leçons à tirer, mais la Troïka est constituée d’institutions qui ont une mission, et dont les propositions ont été approuvées par les institutions européennes et par tous les gouvernements nationaux. Il faut se rappeler cela.

Est-ce que finalement les traders de la City ne méritent pas une espèce de prix Charlemagne pour service rendu à l’UE, puisque la crise a permis à l’union économique et budgétaire d’avancer au pas de course ?

Certes, mais… les traders en question ont provoqué cette crise ! Pas de supervision des produits toxiques, des bonus insensés qui les encourageaient à prendre des risques… 11 % ou 15 % selon les chiffres du PIB européens a été consacré à sauvegarder le système financier, c’est énorme. Si vous voulez me faire dire que de cette crise on a tiré des leçons pour être plus fort après qu’avant : oui. Mais à quel prix ? Pour retrouver une démocratie satisfaisante, il faut de la stabilité financière, pour que les États ne dépendant pas des marchés financiers.

 

Propos recueillis par Frédéric Simon

Liens externes: 

Se reposer ou être libre, de Michel Barnier, Editions Gallimard

 

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