« Nous ne recevons pas d’aide de l’UE pour l’emploi des jeunes »

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Comme ailleurs en Espagne, près d’un jeune sur deux est au chômage à Valladolid. Médecin de formation et issu du parti populaire espagnol, le maire tente de faire revenir les talents partis en Allemagne ou en Angleterre.

L’entretien avec le maire de Valladolid, ville de 320 000 habitants à deux heures au nord de Madrid, a été réalisé en marge des États généraux du Conseil des communes et régions d’Europe, organisés à Cadix du 26 au 28 septembre. Les propos de Francisco Javier León de la Riva ont été recueillis par EurActiv.fr et Europolitique.

 

Quelles sont les manifestations de la crise dans votre ville ?

Le petit commerce est celui qui a le plus souffert de la crise. De nombreux établissements ont fermé. Valladolid est par ailleurs une ville industrielle importante où il y a eu des mesures de chômage partiel. La ville compte plusieurs usines automobiles, deux usines Renault, une usine Michelin et une autre de Fiat. Chez Renault, il y a en ce moment une période de chômage partiel de 15 à 20 jours.

16,5% de la population de Valladolid est sans emploi. C’est mauvais, mais nous sommes moins mal qu’ailleurs en Espagne. Nous avons par ailleurs subi une chute importante de nos recettes. Les transferts de l’État ont diminué et nous devons en plus lui rendre de l’argent, à la suite d’erreurs comptables.

Les transferts de la communauté de Castille-et-León ont aussi baissé, tout comme les revenus municipaux de base (impôt sur les nouvelles constructions, quasiment inexistant, impôt sur les plus-values des ventes d’immeubles et impôt municipal sur les véhicules, car les gens se séparent de leur deuxième voiture.)

Cependant, la municipalité, qui dispose d’un budget de 270 millions d’euros, a eu une gestion de ses comptes très rigoureuse. Contrairement à d’autres villes, nous n’avons pas eu à recourir au sauvetage du ministère des Finances.

La ville se vide-t-elle de ses jeunes ?

Il y a bien sûr des jeunes qui s’en vont. Valladolid dispose de deux universités et nos jeunes diplômés partent en Allemagne, en Angleterre et même au Portugal, car ce pays connaît un déficit de médecins et d’infirmières, qui sont de ce fait mieux payés qu’en Espagne.

Les villes universitaires comme Madrid, Salamanca ou encore Barcelone rencontrent ce même problème de fuite des diplômés. La situation est parfois regrettable, comme en Allemagne, où les jeunes Espagnols qualifiés perçoivent des salaires plus faibles que les Allemands. Mais cela leur garantit un moyen de survie.

Avez-vous des estimations de l’ampleur de ces départs ?

C’est très difficile à savoir, car nous n’avons pas de chiffres officiels. Mais en tant que professeur d’université et père de diplômés, je crois que ce n’est pas si mal que les jeunes partent. La seule est chose est de leur permettre de revenir s’ils le souhaitent.

De ce fait, nous allons mettre en place un programme de « récupération des talents ». Nous souhaitons attirer les jeunes qui se sont exilés en leur offrant une aide financière pour monter leur entreprise à Valladolid et trouver un lieu d’implantation.

Aujourd’hui se produit un phénomène perturbant : un grand centre commercial a récemment ouvert dans la ville, générant ainsi 2000 emplois, mais souvent peu qualifiés. Et quand un diplômé de l’université obtient un contrat pour exécuter des tâches très inférieures à sa qualification, il ressent une frustration personnelle. En tant que médecin, j’ai vu de jeunes diplômés en médecine travailler dans mon hôpital comme brancardiers. Il y a de quoi grincer des dents.

La crise rend-elle la gestion de l’immigration plus difficile ?

Il y a peu d’immigration à Valladolid. Nous ne recensons que 0,7% d’étrangers. Nous observons néanmoins des conflits avec les Roms. Ce n’est pas de la xénophobie ou du racisme, mais des réactions à l’encontre de groupes constitués qui font l’aumône de manière proactive aux feux rouges, dans les cafétérias ou à la porte des églises.

La municipalité a-t-elle abandonné des projets ou des investissements en cours ?

Nous avons dû suspendre le projet de palais des congrès, en attendant des jours meilleurs.

Nous maintenons en revanche le plan de réorganisation urbaine. Valladolid dispose d’une ligne TGV depuis 3 ans. Mais nous avons le projet de rendre le train souterrain, car les voies ferrées forment une barrière importante au sein du centre-ville. Le coût total des travaux se chiffre à 1 milliard d’euros. Mais les coûts peuvent être couverts par la vente des terrains libérés par l’enfouissement des rails.

Actuellement, c’est l’opération urbaine la plus importante dans une ville européenne. Le projet est mené par l’architecte Richard Rogers, qui dispose d’une équipe de 500 personnes dans le monde. L’ouvrage n’est donc pas abandonné, mais il a été ralenti, pour des raisons économiques.

Quelle relation entretenez-vous avec l’Union européenne ?

En tant que membre du Comité des régions et président de la commission internationale de la Fédération espagnole des municipalités et provinces, j’ai une situation assez privilégiée pour avoir des relations fluides avec Bruxelles. D’une manière générale, je suis préoccupé par certaines des propositions de la Commission européenne, qui paraissent très bonnes en apparence, traitent d’environnement, de pollution, etc. Mais les maires doivent ensuite les appliquer alors que l’on ne nous donne pas l’argent nécessaire pour le faire.

Nous dépensons déjà entre 25% et 30% de nos budgets dans des domaines qui relèveraient du gouvernement régional ou central. Il peut s’agir de prendre en charge des gens qui n’ont plus les moyens de se nourrir, ont des problèmes avec l’éducation de leurs enfants ou souffrent de dépendance aux drogues. Logiquement, nous répondons à ces besoins. Mais nous avons en ce moment des discussions avec la communauté autonome et le gouvernement central, pour mieux déterminer qui fait quoi.

La Commission et les États se sont engagés à orienter les fonds régionaux européens vers l’emploi des jeunes. Avez-vous vu la couleur de ces aides ?

Absolument pas. Les fonds européens transitent d’abord par l’État, qui les distribue ensuite aux communautés autonomes. Lorsqu’ils nous parviennent, c’est en petite quantité et c’est de toute façon trop tard par rapport à nos besoins.

Avec les fonds européens, la ville de Valladolid a toutefois réussi à piloter un projet dédié aux jeunes artistes dans 13 villes européennes, appelé ’CreArt’. Bruxelles nous a versé 3 millions d’euros, ce qui n’est pas négligeable, et nous allons recevoir un prix national le 18 octobre pour ce projet.

Pourquoi l’argent ne vous parvient-il pas plus facilement ? Est-ce lié à la corruption ?

Pas à ce niveau-là. Je pense plutôt que les communautés autonomes et l’État ont besoin de ces fonds européens et les utilisent pour autre chose. Et puis la répartition est mauvaise, car il y a trop de municipalités en Espagne. Nous sommes 8200 maires, c’est une ruine. Rien qu’en Castille et Léon, qui est une région très grande, encore plus que le Portugal, il y a 2500 mairies pour 2 millions d’habitants. C’est une ineptie totale.

Le premier ministre Mariano Rajoy vient d’annoncer de nouvelles mesures d’austérité dans divers domaines comme l’éducation, l’industrie, l’agriculture... Comprenez-vous l’angoisse et la colère des Espagnols ?

Je comprends que les gens soient indignés. Je suis le premier à l’être aussi. J’ai moi-même envoyé une plainte écrite aux ministres de la Culture et des Finances contre l’augmentation de la TVA sur la culture. Ils l’ont fait passer de 8% à 21% et cela me paraît disproportionné. Ils n’ont évidemment pas fait cas de ma demande.

En ce qui concerne l’éducation, il ne faut pas amalgamer le montant investi dans ce secteur avec la qualité du système éducatif. Nous faisons partie des pays qui dépensent le plus dans ce domaine et nous sommes pourtant mal classés dans les études internationales Pisa. Cet argent est donc mal utilisé.

Aujourd’hui, le budget national sert surtout à payer les chômeurs, les retraités et les intérêts de la dette. Dans ces conditions, je soutiens l’idée de couper dans les subventions aux syndicats, aux organisations patronales et aux partis politiques. A moyen terme, ils devraient pouvoir vivre des cotisations de leurs adhérents. Mariano Rajoy a par ailleurs dit qu’il allait préserver les pensions, voire les augmenter, ce que l’Union européenne ne va pas aimer.

Estimez-vous que la Commission européenne est légitime pour donner son avis sur le niveau de vos retraites ?

Je crois que l’UE doit fixer des limites tout en laissant les gouvernements choisir où ils peuvent couper. L’Union est au courant de ce qui se passe au niveau global, mais elle ne se rend pas compte de ce que perçoivent les retraités. Il y a déjà longtemps, j’ai moi-même commencé à épargner pour ma propre retraite, car je savais que ma pension de professeur d’Université ne me permettrait pas de vivre correctement jusqu’à ma mort. C’est une réalité avec laquelle nous devons composer.

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