« La crise est une opportunité trop grande pour être gâchée ». Lors de la Conférence de Paris organisée lundi 22 juin par le club des investisseurs de long terme, Rodrigo de Rato, ancien dirigeant du FMI et actuel directeur exécutif de la banque américaine Lazard s’est fait l’écho de cette formule que l’on doit à Barack Obama.  

En partenariat avec l’OCDE, l’événement a fait office de plaidoyer pour des finances de bon aloi. Le club des investisseurs de long terme rassemble la Banque européenne d’investissement (BEI), la Caisse des dépôts et consignations (CDC), la Cassa depositi e prestiti italienne (CDP) et la KfW Bankengruppe allemande (KfW). Créé formellement le 20 avril 2009 sur la base d’une charte, il est envisagé comme « un instrument de meilleure connaissance mutuelle » entre différentes institutions financières, estime Augustin de Romanet, directeur de la CDC et président du club pour deux ans. 

La crise économique a fait plonger les déficits des Etats membres. Ainsi, l’objectif de ce club des investisseurs de long terme, porté par la Caisse des dépôts française, est de trouver des solutions alternatives à l’endettement des Etats pour financer des projets de grande ampleur.

La transparence dans un cercle d’investisseurs élargi

La Banque de développement de Chine, la Caisse des dépôts et de gestion du Maroc, la Banque de développement de Russie, les fonds souverains « Investment corporation of Dubai » et Mubadala d’Abou Dhabi, ainsi que les fonds de pension canadien Omers et suédois AP1 participeront désormais à la réalisation de projets dont les bienfaits se mesurent sur le long terme. L’accueil de sept nouveaux acteurs financiers de poids confère à la structure une dotation de 3000 milliards de dollars.

Les initiateurs du club ne veulent faire part d’aucun « ostracisme de principe » à l’égard des fonds souverains, à indiqué le président du club et de la CDC, Augustin de Romanet. De même que les fonds privés américains sont les bienvenus. « Dès lors qu’ils partagent nos valeurs, nous aurons intérêt à les faire entrer », affirme-t-il tout en soutenant l’élargissement de la structure aux signataires de la Charte de Santiago. Publié en octobre 2008 sous la forme de vingt-quatre principes destinés à garantir la transparence des fonds souverains, ce texte émane d’un groupe international de travail, créé par le FMI six mois plus tôt.  

La présence d’acteurs financiers extracommunautaires soulève des interrogations relatives aux impératifs d’éthique financière. Le club souhaite offrir des garanties de transparence en subordonnant l’adhésion des acteurs intéressés à la signature de la Charte qui a scellé l’alliance des quatre membres initiaux. La pleine adhésion aux principes qui y sont consignés permettra, selon Augustin de Romanet, de garantir « la transparence de comportement » des établissements financiers membres du club. Il n’en va pas de même pour la « transparence de gouvernance », qu’il serait « illusoire » de vouloir appliquer à des fonds provenant d’Etats dont les régimes politiques sont foncièrement distincts de ceux que l’on rencontre en Europe, a-t-il concédé. Une conséquence du fait que le club n’a pas vocation à introduire des normes communes de gestion entre ses membres. 

En termes de rentabilité financière, M. de Romanet estime qu’à l’avenir, la participation éventuelle de fonds privés ne déstabilisera pas les objectifs financiers du club qui continueront à se situer dans « le bas de fourchette des rendements de marché ». 

Un mode de financement souple pour un développement économique durable

L’impulsion donnée par le club des investisseurs privés a donné naissance à deux avancées concrètes. Le fonds InfraMed, lancé en juillet 2008, est consacré au financement de projets développés dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée. Le fonds Marguerite soutient quant à lui des « grands projets d’infrastructures que l’on ne peut pas combler avec de la dette », explique Philippe Maystadt, président de la BEI. Au cours de l’année 2010, 1,5 milliards d’euros seront ainsi mis au service des transports, de l’énergie et de la lutte contre le changement climatique. « L’abondement est à géométrie variable », signale Augustin de Romanet. Alors que les quatre fondateurs du club alimentent le fonds Marguerite, « l’Allemagne ne participe pas à Inframed », explique-t-il.  

Ce fonctionnement à la carte laisse imaginer qu’à l’avenir, les financeurs non-européens souhaiteront orienter leurs investissements en direction de projets dont les retombées économiques serviront le développement de leur territoire. La « réciprocité des flux », telle que la qualifie Augustin de Romanet, reste gouvernée par l’incertitude : « On verra plus tard », conclut-il.  

POSITIONS :  

Selon Bruno Le Maire, ancien secrétaire d’Etat aux affaires européennes, il est « indispensable que les investisseurs de long terme retrouvent une place centrale dans le financement de nos économies. » « Un système financier uniquement préoccupé par la valorisation à court terme des investissements se condamne à la répétition de crises aux conséquences économiques inacceptables », a-t-il prévenu. Qualifiant le fonds Marguerite de « projet exemplaire », il a également signalé ne plus « vouloir d’un capitalisme spéculateur mais d’un capitalisme d’entrepreneurs ».  

Sabine Montagne, chargée de recherche au CNRS en économie financière, estime que « tous les fonds souverains n’ont pas la même structure de flux. Mais leurs points communs reposent sur des revenus réguliers, et sur le fait de devoir des prestations sur 30 à 50 ans. » D’où le rôle stratégique endossé par les fonds souverains dans les investissements de long terme. Car si les gérants de ce type de produits « doivent de l’argent à long terme, ils doivent aussi en prêter à long terme».  

« Depuis vingt ans, la financiarisation était régie par un court-termisme croissant », souligne Jean Matouk, professeur honoraire d’économie. Selon lui, les fonds souverains signent « le retour du long terme dans l’économie ». En raison de la raréfaction de « la production de pétrole dans une échéance de 30 à 40 ans, les fonds souverains sont amenés à rechercher d’autres opportunités », explique-t-il. « Les investissements de long terme en font partie », précise-t-il, « ils pourraient leur rapporter 5% à 6% de rendement ». Il se montre en revanche sceptique sur la participation pressentie de fonds privés américains dans le club des investisseurs de long terme : « Malheureusement, je pense que les Etats-Unis ont une propension naturelle à retourner vers le court-termisme ». Cette perspective traduirait selon lui une « contradiction » avec les objectifs financiers affichés par le club.    

Nicolas Véron, économiste au sein du think tank Bruegel, accueille favorablement la création du club des investisseurs de long terme : "La communauté des investisseurs est très fragmentée (…) C’est une bonne chose qu’il y ait un dialogue et une coordination entre ces acteurs". La question de la transparence des fonds souverains reste selon lui "complexe". Le "contrôle des aspects de sécurité" devrait faire l’objet d’un débat renforcé à l’échelle européenne, ajoute l’économiste.

Selon Bertrand Blancheton et Yves Jégourel, auteurs de l’article « Les fonds souverains : un nouveau mode de régulation du capitalisme financier ? », « il serait trompeur de considérer que les fonds souverains n’adoptent que des stratégies stabilisantes. Certains fonds, à l’image du fonds singapourien Temasek Holdings ou des fonds des Emirats Arabes Unis, se sont en effet engagés dans des stratégies financières plus offensives ».