Après six mois aux Affaires européennes, le germaniste Bruno Le Maire cède sa place à l’atlantiste Pierre Lellouche. Un remaniement qui pourrait avoir un impact sur la relation franco-allemande, a confié Jacques-Pierre Gougeon, professeur des universités et chercheur à l’IRIS, dans un entretien accordé à EurActiv.fr.
En six mois passés au secrétariat des Affaires européennes, Bruno Le Maire a-t-il eu le temps de remplir la mission que lui avait confié le président Sarkozy de relancer le couple franco-allemand ?
Honnêtement, oui. Il s’est bien acquitté de sa tache. Je crois que les succès récents, par exemple le G20 de Londres et l’adoption par l’Union européenne des textes sur la régulation financière, lui doivent beaucoup.
Ses nombreux voyages en Allemagne, notamment pour préparer le sommet du G20 et adopter une position commune entre la France et l’Allemagne (EurActiv.fr 01/04/2009) ont contribué à asseoir sa bonne réputation. Par sa connaissance du pays, il s’est fait apprécier des Allemands. Par sa pratique de la langue, il a eu un accès direct aux partenaires. La question que je me pose, au vu de ses compétences, est: pourquoi ne l’a-t-on pas laissé à ce poste tout en le nommant ministre?
La relation franco-allemande risque-t-elle de pâtir de son départ ?
Les Allemands pourraient en tous cas interpréter cette nomination comme le retour de Nicolas Sarkozy au transatlantisme, et considérer les grandes déclarations d’amitié du président comme un pétard jeté en l’air. A Berlin, on pourrait penser que la France ne se donne pas les moyens de mettre en œuvre cette amitié.
Et puis Bruno Le Maire a joué un rôle de « facilitateur » entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy : il a mis de l’huile dans les rouages. En octobre 2008, Angela Merkel ne voulait pas entendre parler de régulation financière et de stratégie européenne, il y a eu des malentendus très forts entre les deux chefs d’Etats sur le dossier de la relance et de la position à adopter face à la crise. L’arrivée de Bruno Le Maire a facilité l’adoption d’une position commune dès février 2009 (EurActiv.fr 09/02/2009).
Aujourd’hui, je crains qu’on ne retourne aux relations tendues que l’on a connues au début du mandat Sarkozy. Je pense que la relation franco-allemande va perdre un précieux collaborateur, une personnalité engagée sur le sujet. Pierre Lellouche devra poursuivre le travail engagé, ce qui ne sera pas simple, sauf s’il s’engage à fond sur les relations bilatérales privilégiées. Mais je pense qu’il le fera moins que son prédécesseur.
Le choix de Pierre Lellouche, connu pour ses compétences en termes de défense, relève-t-il d’une stratégie de la part de Nicolas Sarkozy ?
C’est vrai que Pierre Lellouche est plus anglo-saxon de nature et de tradition, ainsi que de culture politique et universitaire. Il est moins tourné vers l’Europe que ne l’était Bruno Le Maire, mais plutôt vers l’Otan, les milieux de la défense.
La France ayant rejoint le commandement intégré de l’Otan, on peut penser que Lellouche convient au poste. Mme Merkel était extrêmement attachée à la réintégration de la France. L’approfondissement des liens France-Otan, couplée avec une relation franco-allemande et une activité européenne dense sera peut-être plus facile à gérer par quelqu’un qui connaît très bien les dossiers.
Il y a également la question de la politique européenne de défense. Sous la présidence française, ce dossier n’a pas tellement avancé, notamment à cause de la crise financière. La nomination de Pierre Lellouche pourrait permettre de la relancer.
Quel rôle jouent les questions de défense dans la relation franco-allemande ?
En Afghanistan, il n’y a pas toujours adéquation entre les pays de l’Union européenne. L’Allemagne a récemment augmenté son contingent et la France considère qu’elle n’est pas suffisamment bien traitée par les Etats-Unis. C’est pourquoi il serait bon d’établir une position européenne sur ce gros dossier. Et l’Allemagne est notre principal partenaire au sein de l’Otan.
D’autre part, la relation avec les Etats-Unis peut renforcer le lien entre la France et l’Allemagne. C’est un sujet auquel Mme Merkel attache beaucoup d’importance depuis sa nomination, alors que ses relations avec Washington avaient souffert du non allemand à la guerre en Irak. Le couple franco-allemand doit être renforcé pour se positionner face aux Etats-Unis.




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