Vingt ans après le 9 novembre 1989, l’Est de l’Europe célèbre davantage la fin du communisme que la chute du mur de Berlin. Ces pays connaissent un effondrement de la confiance en leurs institutions.

Alors que toute l’Europe de l’Ouest, et en particulier le couple franco-allemand, célèbre, lundi 9 novembre, la chute du mur de Berlin, c’est sous un tout autre jour que sera commémoré cet anniversaire en Europe centrale et orientale. 

Dans ces pays, «c’est la chute du communisme qui intéresse, et pas la chute du mur», a jugé le politologue Jacques Rupnik, jeudi 5 novembre, au cours d’un colloque organisé par la Fondation pour l’innovation politique et la Fondation Robert-Schuman.

Le chercheur distingue trois sortes d’évolutions des pays libérés du joug communiste au début des années 90.

Les pays d’Europe centrale "ont trouvé leur ancrage européen et adopté l’économie de marché", estime-t-il tout d'abord. 

Ils sont non seulement parvenus à organiser des élections libres, mais aussi à permettre une économie de marché et à commencer de faire émerger une société civile. «Pour ces Etats, l’Europe a contribué à être un levier de transformation interne», souligne le politologue.

Etats inachevés

Dans les Balkans, la transition a été «retardée par la construction des Etats nations», juge le chercheur. En cause: l’incertitude des frontières auquelle est confrontée la région. «S’il n’y pas de consensus sur le cadre territorial, il y a très peu de chances d’aboutir à la démocratie», ajoute-t-il.

«Comment ces pays peuvent-ils passer d’un protectorat à une autre forme d’accompagnement de la transformation interne?», interroge-t-il. Avant d’ajouter: «Ce sont des Etats inachevés. Les constitutions de ces pays sont construites pour faire la paix, et non pour faire fonctionner un régime démocratique.»

Un troisième type de pays à quant à lui connu récemment des «révolutions de couleur». Parmi ces Etats, le chercheur cite notamment la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine. «Ces révolutions suggèrent que nous avons des poussées nouvelles dans le sens de la démocratie», explique Jacques Rupnik.  

«Mais ces mouvements ont accouché de régimes hybrides», prévient le politologue. Car ces révolutions ne sont pas réellement comparables à celles du début des années 90. «Les premières ont lutté contre le communisme, les secondes contre le post-communisme», souligne-t-il. 

«Capital social»

Mais au bout de vingt ans, les pays qui ont réussi leur transition démocratique rencontrent un autre problème: la «fatigue de la démocratie». Parmi les symptômes de cette fatigue, Jacques Rupnik évoque notamment la crise de confiance envers la politique et les institutions nationales, et le déclin de la participation électorale. 

De fait, dans le système post-communiste, le «capital social», normalement constitué par des réseaux où se contruit la confiance dans les institutions démocratiques, est conçu pour «éviter la norme et contourner la loi», juge le chercheur. D’où l’effondrement de la confiance dans les institutions démocratiques et dans l’Etat de droit. A cela s’ajoute la crise économique qui fait des ravages dans des pays qui ont placé tous leurs espoirs dans l’économie de marché. «Imaginez la crise existentielle qu’ont vécue Topolanek et Klaus lorsqu’on leur a dit que le dogme du libre marché était mort!», souligne Jacques Rupnik. «Ce sont des croyants!»

Pour autant, personne, dans ces Etats touchés par la «fatigue de la démocratie», ne songe à  remettre en cause le modèle. «Nous ne sommes plus dans les années 30!», dit le politologue.

Mais comment expliquer cette situation, moins de 20 ans après l'avènement de la démocratie? En guise de réponse, Jacques Rupnik évoque notamment la fin du «grand élan» de la vague d’élargissements de l’UE après 1989. «On le voit avec les débats sur la Turquie», souligne-t-il. Avant de conclure: «Le fait de voir ces Etats souffrir des mêmes symptomes que l’Europe de l’Ouest signifie-t-il qu’ils appartiennent au même "club"; ou bien cela veut-il dire, au contraire, qu’ils reproduisent des crises dans un contexte démocratique beaucoup plus fragile que le nôtre?»