Le candidat au portefeuille de l’Elargissement a passé son examen d’entrée sans incident, le 12 janvier dernier. En définissant clairement son mandat et en souhaitant une approche équitable de la question de l'adhésion turque, il a su convaincre une assemblée a priori sceptique.

Pour mener à bien un dossier aussi délicat, il faudra savoir manier la carotte et le bâton. Si sa candidature est validée, l’expérience diplomatique de Stefan Füle pourrait s’avérer décisive. En fin négociateur, il saura certainement tirer profit d'un portefeuille rénové pour étendre l’influence de l’Europe dans le monde, grâce à une combinaison intelligente entre élargissement et politique de voisinage.

« Je vois l’élargissement comme un portefeuille politique », a-t-il déclaré en guise d’ouverture. Ce faisant, le candidat tchèque a d’emblée posé les bases de ce qui pourrait bien constituer une rupture dans l’approche de la politique européenne d’élargissement.  

« M. Füle n’a pas tourné autour du pot, à aucun moment », a commenté l’eurodéputée verte Hélène Flautre, à l’issue de l’audition.

Son discours a permis aux députés de se faire une idée très claire des principes directeurs qui guideront sa pensée et son action. Il s'agit d' accorder davantage d’importance au contenu qu’aux procédures, de mettre au point une politique européenne sur-mesure, aussi bien à l’égard des pays candidats qu’avec les voisins au sens large, et de réengager un débat politique sur les enjeux de l’élargissement.

  

Pour commencer, quelques leçons tirées du passé. La vague d’adhésion sans précédent de 2004, qualifiée de « big-bang » par le commissaire, a montré selon lui le pouvoir unificateur du processus d’adhésion dans des régions jusque-là divisées ou instables.

Gagner l’opinion publique

Selon le commissaire, le dossier de l’élargissement souffre d’un gros manque de communication, alors que « les résultats sont là ». Il s’est donc engagé à fournir un effort particulier en direction des opinions. La solution envisagée est la suivante : politiser le débat en encourageant les responsables européens à faire la promotion dans leur pays des bénéfices de cette politique. Cette initiative en direction des opinions publiques a été saluée par Hélène Flautre.                                                                                              

Aller de l’avant avec la Turquie

Très attendu sur l’épineuse question turque, Stefan Füle a clairement spécifié son intention de poursuivre les négociations. L’hypothèse d’un partenariat privilégié comme substitut à l’adhésion ainsi que la France et l’Allemagne le défendent, a été rejetée par M. Füle. « Entre élargissement et politique de voisinage, il a dit qu’il ne comptait pas transférer les pays d’un paquet à un autre », a commenté Hélène Flautre.

L’Assemblée a exprimé plusieurs fois son inquiétude concernant la non-application du protocole d’Ankara et le conflit qui oppose la Turquie et Chypre, motif de blocage des négociations.  Pour tenter de régler ce problème, Stefan Füle a proposé de maintenir la pression sur la Turquie. Selon lui, les pourparlers en cours entre le dirigeant du Nord de l’île, Mehmet Ali Talat, et le président chypriote, Demetris Christofias, sont un moyen de sortir de l'impasse.

La question turque sous tous ses aspects a largement dominé les débats. « Il y a eu beaucoup de mises à l’épreuve, mais pas de complaisance sur ce sujet », s’est réjouie Hélène Flautre.  Le commissaire a rappelé que la Turquie serait jugée sur ses progrès, non pas sur la base de préjugés. « Il s’est montré exigent vis-à-vis des pays candidats, mais aussi de l’Union, considérant qu’il lui appartenait de préparer l’UE, afin qu’elle soit, le moment venu, en situation de s’élargir. Cela implique des adaptations de certaines grandes politiques, comme la PAC », a-t-elle ajouté.

Balkans occidentaux: la prochaine vague d’élargissement

Invité à se prononcer sur la situation dans les Balkans occidentaux, le commissaire a reconnu que le cas bosniaque restait le plus problématique au regard de l’agenda européen.  Mis en difficulté par les parlementaires sur ce point, il a dû admettre la nécessité pour l’Union de ralentir le rythme des négociations. « La Bosnie ne peut pas continuer à faire la sourde oreille », a-t-il prévenu. Le dernier paquet de réformes mis sur la table des négociations par le ministre suédois des Affaires étrangères, Carl Bildt, et le sous-secrétaire d'État James Steinberg, n'a en effet pas remporté le consensus escompté, créant une impasse qui risque d’approfondir les divisions ethniques dans le pays.

Le commissaire s’est montré encourageant au sujet de la candidature serbe déposée en janvier dernier.  « La Serbie a parcouru un long chemin et semble être aujourd'hui plus que jamais engagée sur la voie de l’UE ». Néanmoins, son différend territorial avec le Kosovo demeure un obstacle majeur. A la lumière des expériences passées, M. Füle a déclaré qu’il ne pousserait pas l’UE à intégrer des pays engagés dans un conflit non résolu avec leur voisin.

«Tous les chapitres de l'acquis [communautaire] doivent être respectés », a répondu M. Füle à une question sur la Croatie, avant de préciser que l'adhésion croate, estimée pour 2012, n'était pas un fait accompli.

Dans le même esprit, il a abordé rapidement le cas de la Macédoine, de l’Albanie et du Monténégro, envoyant des signaux positifs aux trois candidats. Il a souligné sa volonté de mettre un terme au conflit qui oppose la Grèce à la Macédoine au sujet de la dénomination.

La dimension orientale de la politique de voisinage

Concernant sa vision des relations UE-Russie, M. Füle a fermement réfuté la thèse des sphères d’influence, selon laquelle l’Europe et la Russie s'affronteraient pour exercer le pouvoir en Europe orientale et dans le Caucase. « Je crois davantage dans un avenir dans lequel ces pays sont en mesure de maîtriser leur propre destin », a-t-il répondu aux députés. Ces derniers, qui  l'incitaient à se justifier de son passé communiste, ont jugé sa réponse satisfaisante.

L’époque du « jeu à somme nulle [avec la Russie] est terminée », a affirmé le commissaire tchèque, « nous avons besoin d’aller vers des situations gagnant-gagnant ».  Dans certains cas, les intérêts européens et russes ne seront pourtant pas faciles à concilier, notamment en Géorgie. Sur ce point, Stefan Füle a répondu que l'UE ne reviendrait pas sur ses principes et ferait pression sur la Russie pour qu’elle respecte ses obligations internationales.

Selon lui, le meilleur moyen d’aborder les relations UE-Ukraine reste le « partenariat oriental », lancé en 2009 sous présidence tchèque de l’UE. Il a cependant déclaré garder « l’esprit ouvert », quant à un avenir possible du pays dans l’UE. Concernant la Biélorussie, « dernière dictature en Europe », M. Füle  ne continuera à encourager les réformes qu’en échange d’avancées tangibles sur le terrain des libertés civiles.

  

Quant à a dimension sud de la politique de voisinage, en dehors du Moyen-Orient, elle n’a pas donné lieu à beaucoup d’interrogations de la part des députés. « C’est l’angle mort des considérations des parlementaires », a déploré Hélène Flautre.

Passé communiste

«J'espère être jugé pour ce que j'ai fait au cours des vingt dernières années. Cela est clair », a-t-il conclu. Cette dernière déclaration a été suivie par une salve d'applaudissements, donnant une indication de ses chances de gagner l'approbation du Parlement pour le portefeuille.