Luca Jahier : « les gilets jaunes montrent une élite politique déconnectée»

Luca Jahier, président du Comité économique et social européen. [© European Economic and Social Committee]

Les réformes d’Emmanuel Macron creusent les fractures sociales, et les protestations des gilets jaunes ont atteint des proportions sans précédent. L’UE peut-elle répondre aux demandes sociales des Français ?

L’Italien Luca Jahier est président du Comité économique et social européen (CESE), une institution porte-parole d’associations de patrons, de syndicats et autres groupes de défense, ayant un rôle consultatif auprès de l’UE.

M. Jahier, d’où vient la colère des gilets jaunes en France, d’après vous ?

Les raisons de la colère sont à mon avis une détresse sociale, territoriale et économique profondément enracinée, qui dure depuis trop longtemps et dont les raisons n’ont pas encore été explorées. En France, il y a un fort sentiment d’exclusion sociale, de nombreuses régions se sentent ignorées par l’élite parisienne.

Le fait qu’Emmanuel Macron n’ait pas reculé plus tôt alors que les anciens gouvernements ont dû faire d’énormes concessions est très étonnant. La révolte des cheminots, la loi travail … Pendant tous ces mouvements sociaux, il est resté inébranlable.

Mais en augmentant le prix du carburant, il a commis une grosse erreur. Il l’a d’ailleurs admis lors d’une conférence de presse la semaine dernière : il a essayé d’imposer un changement sociétal sous la forme d’une taxe. Une taxe qui touche en premier lieu les pauvres et les classes moyennes. Ignorer cela, c’est une erreur d’élite politique déconnectée.

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La contestation est-elle instrumentalisée par l’opposition ?

Bien entendu, c’est une aubaine pour l’opposition. Toutefois, la contestation ne trouve pas racine dans l’opposition, mais bien dans la colère de la population.

Le mouvement n’a pas été créé artificiellement, il a commencé comme une réaction très simple avec l’idée de bloquer. À l’origine du mouvement, il y a des gens qui ne vivent peut-être pas directement dans la pauvreté, mais qui ont du mal à joindre les deux bouts avec deux emplois.

Ceux qui voient la facture du dentiste comme une catastrophe financière, et qui peinent à survivre dans notre société de consommation.

Ces personnes constituent une grande partie de la population, et on ne peut se permettre de sous-estimer la déception de ces classes sociales. Que les forces de l’opposition tentent de récupérer le mouvement, cela est clair.

Les manifestations à Paris ont sans aucun doute été infiltrées par des groupes fascistes et d’extréme droite. À quel point exactement, cela se verra rétrospectivement en fonction du profil des nombreuses personnes arrêtées. Néanmoins, je ne pense pas qu’un jeune célibataire vienne à Paris pour casser.

Les manifestations sont-elles le prix à payer pour les réformes en France, ou faut-il blâmer Emmanuel Macron d’avoir autant tiré sur la corde ?

Je ne condamnerai pas les réformes d‘Emmanuel Macron. Les modifications structurelles sont utiles. Toutefois, elles doivent être accompagnées d’une bonne pédagogie et des instruments adéquats.

Là, l’augmentation des taxes n’a aidé ni les citoyens ni l’environnement, car les gens n’ont pas les moyens de se payer des voitures électriques coûteuses et préfèrent s’en tenir à leur vieux diesel. Sauf qu’au final, ils paient quand même plus cher. Il est donc nécessaire d’accompagner ces réformes de mesures. Comme les dix milliards d’euros d’investissements qu’Emmanuel Macron vient d’annoncer.

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Et du côté de l’UE, est-ce que des efforts sont faits pour tacler les injustices sociales ? Sont-ils suffisants ?

La Commission fait ce qu’elle peut avec son budget limité. Le plan d’investissement Juncker, par exemple, a été une grande avancée. Néanmoins, il a écopé d’une pluie de critiques selon lesquelles l’argent public et l’argent privé ne doivent pas être mélangés, et les États membres veulent absolument garder leur autonomie dans les domaines de la santé et du droit du travail.

Cela dit, le principe fonctionne ! 15 milliards d’euros de la Commission et 39 milliards de garanties de la Banque européenne d’investissement génèrent 600 milliards d’euros d’investissements privés pour l’économie. Le secteur social, les hôpitaux, les écoles, etc. en bénéficient également.

Ce qui serait logique, si nécessaire, serait de mettre en place un comité de réduction de la pauvreté qui accompagnerait la mise en œuvre du pilier des droits sociaux. Mais la majeure partie de ce qui est prévu dans le pilier est entre les mains des États membres. La Commission n’a aucun pouvoir, par exemple, sur la manière dont les personnes handicapées sont traitées dans la ville de Turin.

Vous dites que le budget de la Commission est limité. À combien estimeriez-vous un budget fonctionnel ?

En effet, je trouve que la proposition de budget de la Commission manque cruellement d’ambition. Il représente environ 1,1 % du revenu national brut de l’UE. Or, nous aurions besoin d’au moins – et je le dis très clairement – 3 % du RNB.

Nous avons besoin de plus d’argent étant donné les nouvelles priorités que la Commission elle-même a formulées, telles que la sécurité, les migrations, les investissements dans le numérique et la recherche. Mais si vous n’augmentez pas le budget, vous devez couper ailleurs. Et la politique de cohésion, la PAC et social paient les pots cassés.

Les gens attendent de l’Europe qu’elle s’occupe de tout avec son petit budget : du sauvetage des retraites à la garantie du salaire minimum, du Pacte avec l’Afrique au logement des réfugiés.

Pour maintenir la tête hors de l’eau, l’Europe a mis en place une dynamique de marché aux puces qui a prévalu jusqu’à présent. Les États membres se poussent les uns les autres à faire des faveurs et des compromis. Or, ce dont nous avons besoin, c’est d’un système autonome dans lequel le CO2 ou le plastique seraient taxés pour permettre d’autres investissements sans transfert direct d’État à État.

Et malgré des propositions plutôt bonnes, il manque aussi aux États membres le courage intellectuel de se dire qu’on n’a pas les moyens de mener à bien ce qu’on s’était fixé. Quand bien même nous aurions eu ce courage et doublé le budget, nous serions encore loin des États-Unis et leur 20 %.

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La population de l’Union européenne a augmenté l’année dernière, alors que le nombre de naissances et de décès était le même. Selon Eurostat, le bureau européen des statistiques, la hausse est due à la migration.

Le Comité économique et social européen a adopté aujourd’hui un avis sur le « coût de non-immigration ». Pourquoi avez-vous pris cette initiative ?

Il faut voir la réalité en face. Qui s’occupe des plus faibles de notre société, des enfants, des personnes âgées et des malades ? Ce sont les Hongrois, les Marocains, les Philippins. Nombre d’entre eux ont commencé à travailler en tant que migrants illégaux et se sont ensuite insérés dans le système où ils paient des impôts. Et de nombreuses industries sont aujourd’hui tributaires de la migration. Les soins à la personne, la récolte des fruits, le tourisme, l’élevage d’animaux… Les travailleurs étrangers qui sont déjà là ne peuvent pas être remplacés, ils sont un facteur économique.

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L’accord  de Paris est le premier à reconnaître que le changement climatique est à l’origine de migrations. À la COP23 à Bonn, la grande question est de savoir comment s’y attaquer, indique William Lacy Swing.

En outre, les chiffres nous montrent que les migrants versent deux fois plus d’argent à l’État qu’ils n’en coûtent à l’assurance maladie et aux retraites. N’oublions pas que la migration a toujours été l’une des raisons de la croissance économique américaine.

Bien sûr, la migration crée aussi des problèmes si elle double la population d’une municipalité dans un court laps de temps, c’est clair. On ne peut pas transférer tous les Parisiens en Corse d’un seul coup. Il faut une réglementation et aussi la capacité de proposer une intégration bien structurée afin d’éviter la formation de ghettos. Mais expulser tous les migrants sans papiers serait une erreur. La non-immigration coûterait très cher aux industries, aux services de soin à la personne et à l’État par le biais des pertes fiscales.

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