Au-delà des ‘fake news’: options stratégiques pour les médias avant les européennes

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La Commission européenne vient de publier un plan d’action à court terme sur la désinformation. Or la viabilité du secteur des médias est à peine abordée, déplore un groupe de députés européens et d’experts des médias.

Cette lettre ouverte adressée au président de la Commission européenne a été cosignée à titre personnel par cinq députés européens et six experts indépendants des médias (dont la liste figure à la fin de la lettre ouverte).

Cher Président Juncker,
L’ingérence étrangère et le nationalisme ne sont pas les seules menaces qui pèsent sur l’UE, il faut aussi faire face à la régression de notre presse libre, le « quatrième pilier de la démocratie ». Combattant à la fois la désinformation, la domination des plateformes et la crise du secteur des médias, nous voyons une opportunité d’aller au-delà des projets à court terme et de renforcer la démocratie.
Dans votre dernier discours sur l’État de l’Union, vous avez parlé à juste titre de la souveraineté de l’Europe et de la protection du journalisme. Lors d’une conférence précédente, vous avez déclaré : “Il faut armer médiatiquement l’Union”.

La question de la qualité des médias est un défi commun, aujourd’hui urgent

En plus du Marché unique numérique, vous avez confié à la Commissaire Gabriel la mission de lutter contre le fléau des fake news, à commencer par la création d’un Groupe d’Experts de Haut Niveau. Ce processus était prometteur.
Répondant aux besoins plus spécifiques de suivi et de coordination de l’UE27 et du service diplomatique commun, votre Commission vient de publier son « plan d’action contre la désinformation« , en vue des élections européennes du mois de mai. Il met également l’accent sur les ‘aspects médias’ habituels, concernant le ‘fact-checking’ (vérification), l’éducation aux médias et la liberté de la presse, mais sans vraiment les approfondir.
La Communication d’avril, plus vaste, prévoyait des efforts en matière de fact-checking et d’éducation aux médias, indépendants des gouvernements. Comme mesures-clé pour combattre les ‘fake news’, elle appelle à diversifier les modèles de médias et à soutenir un journalisme de qualité.
Le nouveau rapport d’évaluation de la Commission sur sa précédente Communication est une étape attendue et utile. Il est correct par défaut, listant les nombreux projets pertinents pour lutter contre la désinformation, mais peu de progrès concernant la viabilité économique des médias. De même, le Code de conduite signé par les plateformes et les annonceurs en septembre dernier se révèle trop faible, comme vient de le répéter le « Comité de sondage sur la désinformation » (Disinformation Sounding Board).
Comme l’ont mentionné à la fois le Groupe d’Experts et la Commission en avril dernier, nous devons activer la co-régulation pour une plus grande responsabilité. Il s’agit d’agiter fermement à la fois la « carotte » (réputation des plateformes, influençant les ventes et le cours des actions) et le « bâton » (moins de position dominante et plus de responsabilité juridique et fiscale, avec des initiatives législatives et des outils de concurrence).
De nombreux processus intéressants sont liés : les droits fondamentaux, le financement public, la les ébauches de taxe numérique, et le droit d’auteur, une directive qui, espérons-le, sera bientôt achevée. Soyons à nouveau spécifiques et soulignons trois points politiques des documents précédents de l’UE.

  • En ce qui concerne la co-régulation, la Commission s’est engagée il y a six mois à envisager des options qui pourraient inclure des initiatives d’enquête supplémentaires et/ou des initiatives politiques supplémentaires, en utilisant tous les instruments pertinents, tels que les instruments ou mécanismes de concurrence, pour assurer un suivi et une évaluation permanents des mesures d’autorégulation.
  • En ce qui concerne la crise des revenus des médias, elle a affirmé : Il est nécessaire de prendre des mesures pour soutenir davantage les médias européens de qualité au sein de l’environnement numérique, renforcer le rôle sociétal et démocratique essentiel du journalisme de qualité et encourager les médias de qualité à explorer des formes innovantes de journalisme.
  • Sur ce dernier point, le Groupe d’Experts de Haut Niveau a demandé plus spécifiquement de lancer d’ici l’été 2018 une étude indépendante sur la viabilité des médias pour guider ses priorités politiques et budgétaires pour 2019-2024.

Les besoins du secteur des médias dans un contexte numérique

La désinformation se nourrit de la faiblesse actuelle des médias. Les médias vivent une transformation massive, qui va se renforcer en raison de l’intelligence artificielle, la robotique, l’informatique cognitive et les grandes bases de données (‘big data’). Une vision européenne globale du secteur est donc nécessaire.
La plupart des pays organisent des financements pour leur secteur des médias: principalement des redevances pour l’audiovisuel et, dans certains cas, des subventions ou allégements fiscaux pour la presse. Au niveau européen, il existe d’autres moyens d’aider, avec d’autres instruments de financement, et des politiques publiques positives. Aujourd’hui, ce dont les médias ont besoin principalement, ce n’est pas de subventions, mais d’innover plus rapidement, au travers des divers obstacles. L’UE peut aider à innover, en encourageant les éditeurs et journalistes de façon trans-frontières, en soutenant les investissements dans les technologies et les compétences et en garantissant un cadre réglementaire équitable.
Étonnamment, contrairement à d’autres secteurs comme l’agriculture, l’acier, l’automobile, la chimie et l’informatique, il n’y a jamais eu d’accord sur une stratégie économique pour les médias. Une telle stratégie sectorielle verticale – que certains appelleraient « politique industrielle  » – implique une coordination entre les initiatives privées et publiques, entre les différents services de l’UE – et aussi avec les gouvernements volontaires, au-delà du court terme.
Pour dire les choses plus simplement, nous pourrions l’appeler : une « stratégie européenne pour le secteur des médias 2019-2024« .

Les projets de l’UE en matière d’innovation, de langues et de compétences y contribueront…

De nombreux autres secteurs fragiles ont déjà bénéficié de « requalifications » financées sur fonds publics. Ces projets pourraient renforcer les compétences des professionnels des médias, pour plus de coopération et pour faire face à l’écosystème numérique : c’est urgent.
Ensuite, pour exploiter le Marché Unique Numérique (Digital Single Market), comme le font déjà les plateformes numériques, les médias doivent surmonter les barrières linguistiques. Si l’Europe n’aligne pas ses écosystèmes pour les traductions, les technologies des langues, l’intelligence artificielle et les contenus, tout cela se fera depuis la Californie, avec moins d’emplois ici.
D’autre part, il existe plusieurs nouveaux modèles de revenus, dont certains en phase avec la lutte contre la désinformation.  L’approche de l’UE en matière de lutte contre la désinformation peut être résumée comme suit : « Plus d’informations de qualité pour lutter contre les « fake news »« . Ainsi, le journalisme d’investigation pourrait alimenter le fact-checking, et cette vérification des faits pourrait à son tour soutenir les ‘’indicateurs de confiance’’ (‘’trust indicators”) utilisés par les algorithmes. Le journalisme d’investigation conduit au journalisme basé sur l’analyse des données (‘’data journalism’’) ou au « journalisme constructif« .
Le financement de projets innovants peut être à la fois philanthropique, privé ou public (dans le respect de l’indépendance des médias). Étant donné que le financement « pré-concurrentiel » n’interfère pas avec les questions rédactionnelles, le financement R&D pour ce type de projets est approprié. En effet, l’UE va lancer une nouvelle vague de projets, autour du journalisme d’exploitation des données: elle pourrait faire beaucoup plus que cela.
Les perspectives budgétaires pluriannuelles de l’UE sont l’occasion de donner la priorité à ce secteur. Jusqu’à présent, peu de projets Horizon 2020 concernent les médias, sauf pour l’industrie du cinéma et l’audiovisuel. Les propositions de la Commission constituent une amélioration, mais le Parlement peut les modifier davantage. Pour l’instant, on parle d’environ « 60 millions » d’euros pour cinq ans : probablement moins que ce que Facebook et Google vont allouer aux projets médias en Europe….

… mais les médias indépendants ont besoin de modèles économiques durables

Des règles du jeu équitables, associées à la protection du droit d’auteur, pourraient conduire à un partage plus équitable des recettes publicitaires et des abonnements. Pour faciliter ceci, les initiatives législatives pourraient inclure, par exemple, la réouverture de la directive sur le commerce en ligne et la révision – pour les PME – des réglementations en matière de publicité et de protection des données. Mais il s’agira d’un processus lent. En attendant, les instruments de la politique de concurrence sont efficaces.
En assouplissant les contrôles de concurrence, l’UE pourrait exempter certains projets qui financent les médias et qui encouragent la coopération entre médias, qui améliorent la compétitivité et qui sont bénéfiques pour les consommateurs. Pour aller au-delà des cas individuels et guider la future politique de lutte contre les distorsions de marché, les autorités de la concurrence pourraient également déclencher une enquête sectorielle, comme elles l’ont fait récemment pour le commerce en ligne, couvrant l’ensemble de l’écosystème : les médias, les plateformes et les annonceurs.
Il ne s’agit pas seulement des géants basés à l’étranger: dans certains pays, des oligarques exercent des pressions sur les principales centrale d’achat d’espace, réduisant ainsi les revenus publicitaires de la presse libre. Une bonne répartition des revenus aidera les médias indépendants non seulement à résister à l’ingérence étrangère via les plateformes, mais aussi à préserver la liberté de la presse au niveau national. Ces mesures importantes pourraient être précédées par l’étude économique indépendante envisagée pour ce secteur , et cela: dès à présent.
Avant les élections européennes : les options stratégiques
Jusqu’à présent, la Commission actuelle a réussi principalement sur les points réclamés par les plateformes en ligne: le paquet autour du Marché Unique Numérique. Cela était nécessaire, mais pas suffisant. En ce qui concerne l’écosystème médias/plateformes/publicité, commençons le prochain mandat « en prenant une longueur d’avance ».
Monsieur Juncker, pendant que votre Commission prépare ses propositions « testament », les Spitzenkandidaten, les candidats-députés et les partis ajustent leurs programmes électoraux. Nous devons maintenant tous préparer les options pour un nouveau paquet de politiques, puis converger et aider vos successeurs à donner la priorité à une stratégie européenne pour le secteur des médias.

Co-signataires :

Sylvie Guillaume (S&D, FR)
Benedek Jávor (Vert, HUN)
Morten Løkkegaard (ALDE, DK)
Siegfried Mureşan (PPE, RO)
Helga Trüpel (Vert, DE)
Jean-Marie Cavada (ALDE, FR)
Ides de Bruyne, Directeur, Journalismfund.eu
Miguel Castro, Global Media Partnerships, Bill et Melinda Gates Foundation
Aidan White, Directeur, Ethical Journalism Network
Max von Abendroth, Directeur exécutif, DAFNE (Donors and Foundations Networks in Europe)
Erika Widegren, Directrice générale, Re-Imagine Europa (en charge du groupe de travail « Démocratie dans une société numérique »)
Christophe Leclercq, Fondateur d’ EURACTIV Media Network, et de la Fondation EURACTIV, Membre du Groupe d’Experts de Haut Niveau sur la désinformation.

(Les autres parties prenantes intéressées peuvent contacter foundateur@euractiv.com ou publiquement @LeclercqEU. Ils pourraient être listés plus tard, comme lors d’un précédent exercice réussi avec 60 parties prenantes dont 15 députés européens. La Fondation EURACTIV et ses partenaires organiseront le Europe’s Media Lab juste après les élections européennes).

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