Changement climatique et agriculture : « Nous avons perdu 20 ans pour inverser la tendance »

Gel historique, inondations, sécheresses, incendies : les effets violents du changement climatique qui ont frappé le monde agricole cette année démontrent qu'il est plus urgent que jamais de trouver des voies d'adaptation. [Angyalosi Beata/Shutterstock]

Alors que le monde agricole subit les effets de plus en plus dévastateurs du réchauffement climatique, quelles sont les pistes pour l’aider à s’adapter à l’horizon 2050 ? Réponses de deux chercheurs de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE).

Jean-Marc Touzard (à gauche) est directeur de recherche et co-animateur du projet LACCAVE pour l’adaptation de la filière viticole au changement climatique au sein de l’INRAE. Iñaki Garcia de Cortazar-Atauri (à droite) est directeur de l’unité AgroClim de l’Institut.

Vague de gel, inondations, incendies… est-ce qu’en vue des prévisions du GIEC, une année comme celle que vient de vivre le monde agricole français sera bientôt la nouvelle norme ?

Jean-Marc Touzard : Oui. Il faut rappeler que le changement climatique n’est pas qu’une augmentation de la température et une modification de la pluviométrie, c’est aussi et surtout une accentuation de la variabilité, de l’instabilité et l’intensité des évènements extrêmes. C’est donc aussi une question de cumul et d’enchaînement de risques sur une année. Cette année, on a vu un gel tardif, puis des pluies importantes au Nord, et, au contraire, une sécheresse dans le Sud, suivie par des inondations et de la grêle. Toutes les années ne sont pas comme ça, heureusement, mais on voit là à la fois une intensification, un cumul et un enchaînement inédit des risques.

Iñaki Garcia de Cortazar-Atauri : Cette année, on a vraiment vu un cumul assez spectaculaire des situations extrêmes. Les climatologues travaillent depuis plusieurs années sur la question de l’attribution, à savoir si un évènement extrême est ponctuel ou si on peut vraiment l’attribuer au changement climatique – et malheureusement, toutes les analyses démontrent ce lien direct avec le réchauffement climatique. Ça génère des inquiétudes parce que ça veut dire qu’on est déjà entré dans une certaine spirale. Ce qui nous complexifie énormément la tâche, c’est le caractère aléatoire et très complexe à prédire ces évènements. Le réchauffement en soi est facile à prévoir dans nos modèles. Ce qui est difficile à prévoir, ce sont les évènements extrêmes, quand ils vont arriver et avec quelle fréquence.

Jean-Marc Touzard : Exactement, on parle aujourd’hui de séquences climatiques inédites qui, en plus, ont un impact sur la vulnérabilité elle-même des systèmes. Cette année, c’était le cas d’un hiver chaud qui a conduit à un démarrage de la végétation plus précoce, celle-ci ayant ensuite été confrontée au gel – un évènement qui en soi n’était pas nouveau car on connait des gels importants à la mi-avril tous les 20 à 30 ans, mais là, la viticulture a été davantage exposée. Et c’est ce type d’interaction entre évènements qui est absolument inédit aussi.

Que signifie cette évolution pour l’agriculture française à moyen-long terme ?

Iñaki Garcia de Cortazar-Atauri : Pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre une chose : les molécules de gaz de CO2 que nous sommes en train d’émettre vont majoritairement rester dans l’atmosphère pendant 100 ans. La concentration que nous avons aujourd’hui, c’est donc le cumul des émissions des 100 dernières années : celles nos vies, mais aussi de celles de nos parents et grand-parents. Nous ne sommes donc pas les seuls responsables de la concentration actuelle, en revanche nous sommes aujourd’hui conscients que ce que nous sommes en train d’émettre va impacter les générations futures. Le problème, c’est que quoi que l’on fasse aujourd’hui, on ne va plus pouvoir changer la tendance du changement climatique à l’horizon 2050.

Donc, dans notre travail, on essaye de projeter dans quelle situation se trouvera l’agriculture en 2050. Si on arrive à rester dans le cadre préconisé par le GIEC, on se retrouvera dans un système qui deviendra à nouveau stable et on pourra, d’ici là, trouver des voies d’adaptation. Le grand risque sur lequel alerte le GIEC, c’est de continuer à dépasser ce cadre, dans quel cas on entrera dans une zone largement inconnue après 2050, pour l’agriculture comme pour les autres activités. Malheureusement, cela fait 20 ans que nous alertons sur la question, et ce n’est que maintenant qu’on commence à se poser la question de comment changer les choses. Ce sont 20 années de perdu pendant lesquelles on aurait déjà pu, éventuellement, inverser la tendance.

Quelles sont donc aujourd’hui les pistes que vous explorez pour aider l’agriculture et la viticulture à s’adapter au changement climatique ?

Jean-Marc Touzard : Avec le projet LACCAVE, nous avons d’abord étudié séparément différents domaines d’adaptation de la viticulture, et en premier lieu le matériel végétal : Il s’agit de planter des cépages qui sont plus tardifs,  plus résistants à la sécheresse et aux températures élevées, qui vont faire moins de sucre et plus d’acidité pour limiter les effets du réchauffement climatique, et qui peuvent être résistants aux maladies. On arrive difficilement à avoir tous ces critères sur une seule variété, donc l’enjeu sera ensuite, à l’échelle d’une exploitation, de combiner différentes variétés car les années risquent de ne pas se ressembler.

Ensuite, nous avons aussi étudié les pratiques viticoles elles-mêmes, à savoir la taille du feuillage, la gestion du sol, l’irrigation, ou même la plantation d’arbres – toute une série de pratiques qui sont réévaluées et qui peuvent jouer sur la température et l’exposition des raisins, sur les besoins en eau de la vigne et l’eau disponible dans le sol, voire l’exposition au gel dans certains cas.

Il y a ensuite tout ce qui concerne l’œnologie, qui peut permettre de corriger certains effets du changement climatique, comme l’excès d’alcool ou le manque d’acidité, et les stratégies spatiales, c’est-à-dire la réorganisation des cultures dans l’espace.

Et enfin, on a d’autres domaines d’adaptation qui sont d’ordre plutôt socio-économiques, comme les systèmes assurantiels, l’organisation de la recherche et du développement, la révision des cahiers des charges, ou même le fait de connaître les attentes des consommateurs et de les impliquer dans les choix d’adaptation.

On a réussi à avancer sur chacun de ces domaines et désormais on s’intéresse à la manière dont on peut les combiner dans de nouveaux systèmes et dans des stratégies à différentes échelles d’action, de l’exploitation ou la parcelle jusqu’à la politique nationale.

Quelle est votre marge de manœuvre sur la recherche variétale, sachant que la France n’autorise qu’un nombre limité de variétés ?

Iñaki Garcia de Cortazar-Atauri : En France, on a environ 300 variétés qui sont autorisées, mais il faut savoir que sur ces variétés, 20 seulement occupent 90 % de la surface viticole. On est donc sur un déficit d’utilisation des variétés disponibles. Nous sommes aussi à la recherche des « frères jumeaux » des variétés utilisées, des clones, qui ressemblent à celles plantés aujourd’hui, mais qui sont peut-être plus intéressants en vue du changement climatique. Par ailleurs, L’INAO a récemment autorisé les appellations d’origine protégée à planter jusqu’à 5 % de nouveaux cépages, dits d’intérêt pour l’adaptation au changement climatique, pour pouvoir explorer ces alternatives et leur permettre de se projeter sur l’avenir.

Et quand vous dites création variétale, est-ce que la modification génétique joue un rôle dans votre travail ?

Jean-Marc Touzard :  On dispose en effet déjà d’une diversité génétique intéressante dans les cépages autorisés en France, mais aussi dans toutes les variétés non autorisées et présentes dans le conservatoire mondial d’INRAE, environ 3000, qui permettent de créer de nouvelles variétés par croisement classiques, des hybrides… La transgénèse est, elle, utilisée à des fins strictement de connaissance scientifique, elle a permis ainsi d’établir la carte génétique de la vigne : cela nous permet d’aller plus vite ensuite sur la sélection variétale parce qu’on connait désormais le génome des cépages, on peut repérer les gènes intéressants présents dans les vignes existantes ou leurs croisements.

Pour passer de la viticulture à l’agriculture au sens plus large, avez-vous des pistes de recherche pour l’adaptation au changement climatique dans d’autres filières ?

Iñaki Garcia de Cortazar-Atauri : Oui, on travaille aussi avec les producteurs en arboriculture où on va retrouver à peu près les mêmes difficultés qu’en viticulture, à la différence que les cycles ne sont pas les mêmes. Mais on se pose les mêmes questions sur les variétés, l’organisation de l’espace, l’accès à l’eau et les risques climatiques. Pareil au niveau des grandes cultures, on est sur des approches dans lesquelles les variétés, les calendriers, les pratiques sur le terrain vont jouer un rôle important, et même la transformation ensuite des graines ou fruits.

Somme tout, chaque filière identifie clairement où elle peut jouer, et puis il y a des questions transversales, notamment celle de la diversification. Dans les années 50, on était dans une spécialisation très forte des exploitations agricoles. Aujourd’hui, on se rend compte que vis-à-vis des contraintes climatiques qui se multiplient et s’amplifient, on a des risques de perte de 100 % selon les types de culture, ou même selon les variétés, ce qui invite à la diversification pour ne pas se mettre en danger.

Vous disiez tout à l’heure que nous avons perdu 20 ans pour entrer en action – est-ce qu’il reste encore assez de temps au monde agricole pour s’adapter en vue de l’échéance 2050 ?

Iñaki Garcia de Cortazar-Atauri : Oui, on est persuadé qu’il nous reste le temps, même si l’effort sera grand. Mais ce n’est pas qu’un effort à fournir par le monde agricole, c’est vraiment un effort de société.

Jean-Marc Touzard : 30 ans, ça reste un horizon où l’on peut encore vraiment envisager une transformation des systèmes. Mais oui, le chemin est encore très long : l’objectif français est quand même une réduction de 46 % des émissions de gaz à effet de serre dans l’agriculture d’ici 2050. Je pense que le Green Deal au niveau européen est une première étape pour y arriver. La PAC encore en discussion va également dans le bon sens, mais on ne pourra pas en rester là dans la prochaine !

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