Avenir du monde agricole : « Nous avons besoin de connaître les règles du jeu », selon la présidente de la FNSEA

Face aux aléas climatiques, « il ne faut pas mettre les agriculteurs en situation d'impasse technique », selon la présidente de la FNSEA Christiane Lambert.

PAC, changement climatique, pesticides : en entretien exclusif avec EURACTIV, Christiane Lambert revient sur les grands sujets agricoles de l’année en France et Europe et évoque ses attentes pour la présidence française du Conseil de l’UE, à partir du 1er janvier 2022.

Christiane Lambert est la présidente de la FNSEA, premier syndicat agricole en France, ainsi que du Copa, qui réunit les organisations professionnelles agricoles de l’ensemble de l’Union européenne. Administratrice de la FNSEA depuis 2002, membre du Bureau depuis 2005 et première vice-présidente de 2010 à 2017, l’agricultrice française est la première femme à avoir été élue à la tête du syndicat en 2017.

Madame Lambert, commençons par parler de la PAC : celle-ci a été adoptée par le Parlement européen en novembre, les 27 États membres ont maintenant jusqu’au 31 décembre pour soumettre leurs Plans Stratégiques Nationaux à la Commission européenne. Il faudra ensuite attendre la réponse de la Commission, possiblement jusqu’à la fin de l’été 2022, selon le directeur général adjoint de la DG Agriculture et Développement Rural de la Commission, Tassos Haniotis. Est-ce que ce délai vous inquiète ?

Alors effectivement, quand M. Haniotis a annoncé les délais, je crois que tous les agriculteurs se sont inquiétés. Les Plans Stratégiques Nationaux doivent être soumis à Bruxelles fin décembre, puis examinés, ils vont peut-être faire l’objet de remarques qui seront renvoyées aux Etats membres pour corrections, puis retourneront encore à la Commission… Il faut vraiment que tout le monde essaye de respecter les délais, sinon ce sera très problématique pour nous.

Après, la Commission pourra déjà commencer à travailler sur les Plans Stratégiques qui lui sont soumis. Nous avons eu l’engagement que les délais allaient être raccourcis au plus court possible, pour un retour aux États membres dès les mois de mars ou avril. Cela nous paraît extrêmement important parce qu’ensuite, il y a un travail d’appropriation à mener par les administrations nationales, puis de mise en place d’un dispositif présentable aux agriculteurs, et ensuite la mise en œuvre dans les différents pays.

Mais nous allons aussi pousser notre ministre de l’Agriculture français pour qu’il soit exigeant vis-à-vis de la Commission pendant la présidence française du Conseil de l’UE. Cela nous paraît indispensable. Les changements prévus pour la nouvelle PAC sont importants pour les agriculteurs et il faut que nous connaissions les règles du jeu à la fin du printemps 2022.

Concernant les Plans Stratégiques Nationaux déjà publiés, plusieurs ONG viennent de publier un rapport dans lequel elles affirment un manque d’ambition verte dans ces plans.

C’est normal, quoi que nous proposions, cela ne sera jamais assez pour les ONG. Après, les ONG ont beau parler et nous dire ce qu’il faut faire, mais ce sont bien les agriculteurs qui doivent mettre les choses en œuvre. Donc, les ONG veulent jouer un rôle d’aiguillon, c’est normal, mais évidemment elles n’allaient pas dire que les plans sont bien.

Maintenant, il faut regarder ce qu’il y a à l’intérieur de ces plans. Et là, il y avait plusieurs options. Soit les Plans Stratégiques Nationaux, et notamment les éco-régimes, allaient être très élevés, et très peu d’agriculteurs arriveraient à atteindre les objectifs. Dans ce cas là, premièrement, beaucoup d’agriculteurs perdraient des soutiens importants, économiquement ce ne serait pas viable. Et deuxièmement, si très peu d’agriculteurs remplissaient les objectifs, il n’y aurait pas de résultats environnementaux.

Or, l’objectif, c’est vraiment que le plus d’agriculteurs possible fassent des progrès et répondent aux objectifs des éco-régimes. Autrement dit, si 80 % des agriculteurs gravissent quatre ou cinq marges de progrès, ce sera plus efficace que si 50 % des agriculteurs gravissent 20 marches de progrès. Le résultat positif pour l’environnement est beaucoup lié à ce qu’un maximum d’agriculteurs arrive à rentrer dans le dispositif.

Et quand les ONG disent ce n’est pas assez, moi, je ne suis pas d’accord du tout. Le verdissement, ce sont des exigences supplémentaires qui s’ajoutent aux obligations des dernières réformes de la PAC. Il faut montrer patte verte pour garder nos soutiens et nos revenus, à quelle autre profession est-ce demandé ?

Les standards environnementaux de l’UE sont par ailleurs un sujet qui dépasse le seul cadre européen. Comme vous l’aviez évoqué, la France prendra la présidence du Conseil de l’UE au 1er janvier 2022. L’un des sujets sur lesquels il y a de fortes attentes, c’est la question des clauses miroirs, de la réciprocité des normes concernant les standards environnementaux et sanitaires dans les accords commerciaux de l’UE avec des pays tiers. Qu’attendez-vous de la présidence française dans la matière ?

En fait, il existe déjà des clauses miroirs dans les accords commerciaux, mais elles ne sont pas suffisamment mises en œuvre. Aujourd’hui, l’Union européenne veut s’imposer des règles encore plus élevées en matière d’exigences environnementales, sanitaires et de bien-être animal : cela renforce les distorsions de concurrence entre les produits de l’Europe et les produits des autres continents parce que les clauses miroirs existantes dans les accords commerciaux classiques sont déjà insuffisantes.

Avec le sujet du climat qui va crescendo et la nouvelle stratégie « de la ferme à la fourchette » très exigeante, nous craignons que cela accentue encore plus ce décalage de compétitivité et donc nous posons effectivement la question de clauses miroirs supplémentaires. Il ne s’agit pas d’interdire les échanges, nous voulons commercer, continuer à importer et exporter. Mais par contre, nous voulons qu’il y ait des règles clairement établies pour rendre ces échanges plus équitables.

Un autre grand sujet pour cette présidence, c’est la question des pesticides. De nombreuses ONG appellent la France à s’engager contre une ré-autorisation du glyphosate notamment, mais aussi pour une sortie progressive des pesticides synthétiques en général, comme l’avait par ailleurs promis Emmanuel Macron lors du Congrès mondial de la nature à Marseille, en septembre dernier. Quelle est votre position sur le sujet ?

Emmanuel Macron parle parfois trop vite, et puis, quelques jours après, il est obligé d’expliquer qu’il est allé trop loin. C’est ce qui s’est passé à Marseille. Il a effectivement dit que la France allait accélérer la sortie des pesticides et huit jours après, il a rétropédalé en disant à la place vouloir accélérer l’harmonisation européenne des règles et sortir des produits problématiques dès que cela était possible.

Mais il ne faut pas mettre les agriculteurs en situation d’impasse technique, c’est-à-dire les empêcher de traiter leurs cultures. Pas d’interdiction sans solution, parce que si interdire certains produits arrête la production, tout le monde y perd.

Par ailleurs, ce n’est pas un pays seul qui peut décider parce que nous avons un marché unique. Il faut des règles uniques d’autorisation ou d’interdiction des produits phytosanitaires. Si nous n’avons pas les mêmes règles de production en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Autriche ou en Pologne, cela ne correspond plus à une Union européenne. Il faut des règles homogènes et si un produit est jugé dangereux dans un pays, il est normal qu’il le soit dans l’autre, soit il est dangereux, soit il ne l’est pas.

Donc, la France portera beaucoup l’harmonisation des règles au niveau européen pour une meilleure utilisation des produits phytosanitaires, elle portera aussi l’accélération de la recherche sur le biocontrôle et sur une définition homogène et uniforme de ce qu’est le biocontrôle.

Un autre sujet qui a créé beaucoup de clivages cette année, ce sont les nouvelles techniques génomiques. La Commission européenne a publié un rapport en avril qui évoquait la nécessité d’étudier davantage ces technologies en vue du changement climatique, et pour Julien Denormandie, la génétique sera l’un des piliers de la « troisième révolution agricole ». Quels sont pour vous les risques et les avantages de ces nouvelles technologies ?

On ne peut pas juger les nouvelles technologies génomiques comme on a jugé les OGM en 2001, cela n’a rien à voir. La technique a évoluée, il y a eu le décryptage du génome, l’invention des ciseaux génétiques.

Pour nous, il est important que le président français connaisse et défende cette technique lors de la présidence française du Conseil de l’UE. Les NTG présentent des avantages pour l’agriculture, c’est certain. Face au changement climatique, il nous faut des outils supplémentaires, des plantes plus résistantes aux maladies, parce que quand il va faire chaud et humide, ce sera un terreau plus propice pour le développement de maladies fongiques et de champignons, donc, on aura plus besoin de fongicides ; quand il va pleuvoir davantage, il y aura davantage de mauvaises herbes, donc, il faudra plus d’herbicides. Est-ce qu’on sera capable d’avoir des solutions à ces problèmes ?

Si on arrive à remplacer les insecticides et les fongicides avec des produits de bio-contrôle, des produits moins nocifs et des plantes plus résistantes, on pourra plus facilement diminuer notre recours aux produits phytosanitaires. Ce sera mieux pour la planète, ce sera mieux pour les plantes, ce sera mieux pour les consommateurs, ça sera mieux pour les animaux. Et puis, ce sera mieux aussi pour notre porte-monnaie parce qu’on aura besoin de moins de produits phytosanitaires sur nos cultures. Je pense qu’il faut être pédagogue pour entretenir cette idée que l’innovation peut être synonyme de mieux.

Justement, au sujet du changement climatique également, Julien Denormandie et Bruno Le Maire viennent de présenter un projet de loi pour reformer les outils de gestion des risques climatiques en agriculture. Qu’en dites-vous ?

Je vais vous répondre en un seul mot : enfin ! Enfin nous avons réussi, c’est une demande que la FNSP porte depuis 2001. On a vraiment poussé sur ce sujet en vue de l’accélération du changement climatique et l’amplification des dégâts, comme l’a montré encore le gel historique qui nous a touchés cette année. Et le gouvernement a repris pour beaucoup notre proposition d’un dispositif à trois étages.

Jusqu’à 20 % de perte, c’est l’exploitation elle-même qui peut supporter le risque et la perte de chiffre d’affaires. Entre 20 et 50 % de perte, ce sont des contrats d’assurance qui doivent être systématiquement proposés aux agriculteurs. Et au-delà de 50 % de perte, c’est la solidarité nationale qui intervient, donc c’est l’État qui les prend en charge.

Nous avons travaillé d’arrache-pied pour qu’il y ait ces trois niveaux-là et la loi présentée par les deux ministres est donc une très bonne nouvelle pour nous. Maintenant ça doit être voté à l’Assemblée nationale et au Sénat en début d’année prochaine pour être opérationnel au 1er janvier 2023. Alléluia !

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