Eric Andrieu: « Il faut repenser la PAC qui a détruit des emplois »

Eric Andrieu, eurodéputé PS

Cet article fait partie de l'édition spéciale Emploi et croissance : que fait la PAC ?.

La destruction de l’emploi agricole pose un problème de société. Un rapport du Parlement européen plaide pour cibler les petites et moyennes exploitations et favoriser les circuits courts et le bio.

« Comment la PAC peut-elle améliorer la création d’emplois dans les zones rurales » : c’est la question que se pose le Parlement européen au travers du rapport d’Éric Andrieu qui sera soumis au vote jeudi 27 octobre à Strasbourg, et a priori largement soutenu dans l’hémicycle. Le texte appelle à maintenir des financements suffisants, mais aussi à revoir leur répartition en ciblant les fermes de tailles moyennes en priorité, afin de favoriser le développement de l’emploi rural.

Éric Andrieu est eurodéputé socialiste, membre des commissions agriculture et commerce international au Parlement européen.

Pour quelle raison vous êtes-vous penché sur les liens entre PAC et emploi ?

L’UE consacre 40 % de son budget à l’agriculture. On nous dit que la commission Juncker veut s’occuper de l’emploi, que c’est sa priorité. Et pourtant personne ne s’est jamais inquiété des liens entre PAC et emploi. Or, le bilan est assez désastreux : en incitant à l’intensification de la production pour l’exportation, on a concentré les exploitations au lieu de songer à l’aménagement du territoire.

Est-ce à dire que la PAC détruit de l’emploi ?

En 1962, 20 % des Européens travaillaient dans l’agriculture. Maintenant, ils sont moins de 4 %.  Donc oui, nous avons mené une politique publique qui a détruit de l’emploi agricole. Est-ce que c’était l’objectif ? Non, sans doute : on a ciblé la compétitivité et l’export, en favorisant la spécialisation pays par pays : les céréales en France, le porc en Allemagne etc. Mais il faut aujourd’hui se poser la question de l’agriculture que nous voulons demain : choisir un objectif, un projet. Pour l’instant, il n’y en a pas…surtout parce que personne n’est d’accord sur quel objectif suivre !

Le rythme de destruction d’emploi dans l’agriculture est-il amené à s’accroître ?

Tout dépend des politiques futures. Mais si on continue comme cela, vu que les moins de 35 ans ne représentent aujourd’hui que 6 % des agriculteurs, il n’y en aura bientôt… plus. Tout simplement.

 Qu’est-ce que l’UE fait pour les jeunes agriculteurs ?

Chaque pays est libre de décider de sa politique en faveur des jeunes. Il est possible d’allouer une partie des fonds de la PAC pour aider les jeunes à s’installer : acheter des terrains, les former par exemple. Sans quoi c’est devenu impossible. Mais tous les pays ne le font pas. Bilan, les jeunes qui se lancent ont souvent tendance à s’arrêter rapidement, au bout de trois ans, parce qu’ils ne s’en sortent pas du tout financièrement.

Votre propos est fortement critique contre la PAC actuelle, qui ne satisfait personne : ni les agriculteurs, ni les consommateurs. N’est-ce pas un tabou à Bruxelles de remettre en cause ce pilier de la construction européenne ?

Si, mais il faut que le débat ait lieu ! Et surtout que les élus répondent à cette question : quel futur voulons-nous pour l’agriculture ? Je m’aperçois qu’au Parlement européen, les plus vieux élus ne veulent rien changer. Les derniers arrivés en revanche voient bien que le système ne fonctionne pas, et ont hâte que cela évolue !

Qu’en pensent les syndicats agricoles ?

Quand je leur demande quels sont leurs objectifs, ils me répondent : c’est un sujet à éviter, parce que personne n’est d’accord. Ce n’est pas acceptable ! On leur consacre des enveloppes budgétaires monstrueuses, donc la moindre des choses ce serait de savoir à quoi ils servent !

Quel objectif faut-il donner à l’agriculture pour qu’elle crée de l’emploi ?

Je crois qu’il faut raisonner en terme de territoire. Et arrêter de générer de la concurrence entre Etats européens. Si on se concentre sur le local, avec des circuits courts et une production durable, en conditionnant les aides publiques à la création d’emploi, on pourra remplir un cahier des charges très important : aménagement du territoire, qualité des produits, rémunération des agriculteurs, environnement.

La mécanisation a contribué à supprimer des emplois. Faut-il renoncer à moderniser la production agricole européenne ?

Non bien sûr ! Mais il faut former, et développer des réseaux locaux qui permettent de créer de l’emploi : dans la transformation et la vente des produits par exemple. Le numérique peut aider les agriculteurs et leur permettre de remonter dans la chaine de valeur, en leur permettant d’accéder au consommateur : il faut bien sûr encourager cela.

Qui sont les agriculteurs qu’il faut aider en priorité ?

Je pense qu’il faut se concentrer sur une partie des exploitations agricoles : les petites et moyennes exploitations. Elles sont les plus résilientes, les plus efficaces sur l’environnement, les plus génératrices d’emploi. Donc cela suppose d’évincer de la PAC les 3 % des exploitations les plus grosses, qui disposent de 50 % de la surface agricole de l’UE, mais qui ne crée pas d’emploi et polluent beaucoup. Les PME représentent 79 % des exploitations. En les ciblant, on touchera un maximum d’agriculteurs. Pour les plus petites, ce sont les collectivités locales ou les services sociaux qui s’en chargent déjà actuellement : c’est très courant, au fond de l’Ariège ou en Roumanie, on a encore des agriculteurs qui ont 3 vaches et des poules, qui font de l’agriculture de subsistance.

Les libéraux et l’agroalimentaire risquent de moyennement apprécier votre projet…

Il est nécessaire d’organiser les marchés agricoles ! C’est bien un secteur qui prouve que la libéralisation ne fonctionne pas. On a une demande qui est stable et légèrement croissante, alors que l’offre est en dents de scie en raison des aléas climatiques, c’est pourtant connu. Au sein du Parlement européen, à part les libéraux qui ne veulent pas entendre parler de régulation, et certains Allemands qui sont aussi assez dogmatiques et protègent leurs grosses installations, cette idée parle à la plupart des groupes. Quant à l’industrie l’agroalimentaire, elle tente de faire croire que les circuits courts, le bio, le local, ce sont des marchés de niche. Le lobby agroalimentaire est même parvenu à faire de cette analyse un discours dominant. Mais c’est faux ! Le marché de niche, si une politique publique l’encourage, il se réplique.

Quant au Front national, il dénonce souvent la PAC, et prône une politique agricole française…

Sur l’agriculture, le FN prétend pouvoir quitter l’UE, fermer les frontières, refuser d’importer et continuer à exporter nos produits…mais ce n’est pas possible ! Si on ferme nos frontières, nos partenaires commerciaux feront de même. Donc en plus d’un franc dévalué qui ne vaudra plus rien, nous ne retrouverons dans l’impossibilité de vendre à l’étranger. Ce n’est pas sérieux. Or la crise de l’agriculture est un sujet sérieux : un agriculteur se suicide tous les deux jours en France . Il est inacceptable de traiter ce sujet avec légèreté.

Parlement européen

Rapport sur la PAC et l'emploi

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