« Le secteur agricole européen paye le prix de la politique internationale »

Pekka Pesonen [European Commission]

Cet article fait partie de l'édition spéciale Valoriser l’agriculture.

Face au protectionnisme et à une concurrence toujours plus rude, la PAC doit assurer les revenus des agriculteurs, et les nouveaux marchés d’exportation ne suffisent pas, estime le secrétaire général de la Copa-Cogeca.

Pekka Pesonen est le secrétaire général de Copa-Cogeca, l’association européenne des agriculteurs et coopératives agricoles.

Craignez-vous que la montée des partis d’extrême droite en Europe ait une incidence sur le commerce agricole?

Premièrement, il est dans l’intérêt général de s’assurer que les politiques communes, en particulier dans le secteur agricole, fonctionnent réellement. C’est le point de départ, parce que nous vendons toujours la plus grande partie de nos produits aux consommateurs européens.

Il faut développer une ligne politique qui donne des résultats, c’est indéniable. Sur ce point, toutes les autres parties prenantes de la chaîne de valeur de l’UE et des ONG sont d’accord. Et le mouvement populiste risque d’affecter les politiques communes, donc il faut faire fonctionner les politiques communes.

Ensuite, en ce qui concerne le commerce, je voudrais souligner l’importance du facteur de croissance, parce que, comme nous le savons tous, la population européenne stagne. Le nombre d’Européens n’augmente pas. Nous perdons notre part sur le marché mondial dans de nombreux secteurs, dans presque tous les secteurs, à cause des tendances démographiques générales. À cause de la population vieillissante, de l’investissement, de tout. C’est pourquoi le secteur agricole s’intéresse tellement aux exportations. Parce que nous savons que nous pouvons fournir des produits de niche, de grande qualité, qui intéressent les consommateurs.

Quand nous envisageons des accords commerciaux avec des pays tiers, pour nous, le facteur clé est que ces accords soient fondés sur des objectifs, pas sur le libre-échange par définition. Même vos partenaires ne veulent pas de cela. Il faut établir des échanges basés sur des règles, des règles justes. C’est pourquoi nous sommes si intéressés par l’accord avec le Canada (CETA), celui qui pourrait être signé avec les États-Unis (TTIP) et celui avec le Japon. Nous voulons des partenaires égaux, surtout en ce qui concerne la sécurité alimentaire. Il y a un grand potentiel à exploiter. Nous pensons réellement que l’accord avec le Canada est un bon début. Ce n’est pas un accord tout à fait parfait, nous y voyons certainement des risques en ce qui concerne certains produits carnés, comme le bœuf et le porc.

>> Lire : Le protectionnisme menace les exportations alimentaires européennes

Qu’en est-il des indications géographiques dans ces accords ?

Les indications géographiques a été l’un des sujets les plus épineux à inclure [dans le CETA] pour la Commission européenne. C’est la première fois que nous réussissons à faire reconnaitre ces critères par nos grands partenaires commerciaux. Même si bien sûr tout n’est pas parfait dans cet accord.

Cela crée-t-il un précédent pour le TTIP ?

Oui. Et évidemment les Américains sont contre. Si une grande partie de la population américaine est d’origine européenne, il est normal que ces gens aient emporté leurs traditions avec eux. Mais est-il pour autant juste qu’ils inondent leur marché de produits estampillés « tradition européenne » alors que nous avons la production originale de ce côté de l’Atlantique ? Ils doivent accepter que nous voulions des protections pour les spécialités grecques, espagnoles, italiennes, et même suédoises et finlandaises originales.

Nous devons nous assurer que toutes les normes soient respectées, et que, par exemple, l’accès au marché est organisé de manière à ne pas créer de perturbation importante. Ça doit notamment être le cas pour le marché européen du bœuf, par exemple, et la Commission européenne l’a reconnu. Nous allons faire pression pour qu’elle en tienne compte, parce qu’autoriser l’accès au marché européen à 50 000 tonnes de bœuf canadien est un risque considérable.

Le marché du bœuf de qualité est d’environ un million de tonnes, les importations canadiennes pourraient prendre 5 % du marché. Mais la production européenne ne représente en réalité que les deux tiers de ce total, environ 600 ou 650 000 tonnes. Les nouvelles importations de bœuf canadien de qualité finiront donc par constituer plutôt 10 % du marché par rapport à la production européenne. Il est évident que cela doit être géré. La signature de l’accord ne signifie pas à lui seul un avenir heureux. Il faut s’assurer qu’il est bien appliqué et surveillé.

>> Lire : Le TTIP menace les petites exploitations agricoles européennes

Au niveau politique, on observe un rapprochement entre Washington et Moscou. Cela pourrait avoir comme conséquence la suppression des sanctions à l’encontre de la Russie. Considérez-vous cela comme une chance pour le secteur agricole européen ?

Nous sommes très déçus de voir que le secteur agricole européen paye le prix de la politique internationale. Durant la campagne, on a entendu de grandes déclarations, mais à présent il semble y avoir un engagement pour la continuation des engagements vis-à-vis de l’UE et de l’OTAN. Nous ne nous attendons donc pas à de grands changements, parce qu’il s’agit de questions très sensibles, notamment pour la Russie.

>> Lire : L’UE conserve son statut de superpuissance agroalimentaire

Je ne suis pas un expert de la politique internationale, mais nous espérons que l’embargo russe sera levé. Moscou semble avoir des justifications internes pour cet embargo, qui est peut-être utilisé pour renforcer les capacités de production nationales. Nous sommes cependant optimistes et pensons que les produits européens de qualité retrouveront bientôt leur place sur le marché russe.

À quoi devrait ressembler la Politique agricole commune (PAC) pour être à la fois concurrentielle, écologiquement durable et profitable pour les agriculteurs ?

C’est très compliqué. La première chose qui vient à l’esprit est que nous sommes dépendants des soutiens financiers. Il suffit de voir ce qu’il reste des paiements directs de la PAC une fois soustraits les frais de travail externe, le remboursement des crédits, etc. Cette réalité doit être prise en compte. Cela ne nous réjouit pas, nous préfèrerions de loin produire pour le marché et faire recette grâce aux consommateurs satisfaits, plutôt qu’aux contribuables réticents.

Mais la réalité est telle qu’elle est, et ce, depuis 15 ou 20 ans. Notre dépendance vis-à-vis des systèmes de soutien est un grand désavantage pour le secteur agricole. Bien sûr, il y a un grand nombre d’agriculteurs à temps partiel, qui doivent aussi être pris en compte. Nous savons également que la PAC est un compromis entre États membres, et qu’une grande partie des décisions à ce sujet sont prises en fonction du financement européen.

La dernière PAC a été appliquée de manière très différente dans les 28 États membres. On peut en réalité dire que nous avons 28 politiques agricoles communes : une PAC appliquée de 28 façons. Pour nous, c’est compliqué. Je pense que la plus grande question globale à gérer est la volatilité des marchés.  Reste cependant à savoir comment s’organiser au niveau européen pour s’assurer que les agriculteurs veulent réellement utiliser, par exemple, les outils de gestion du risque proposés par la Commission.

Nous avons donc du pain sur la planche pour nous assurer que les exploitants résistent mieux à la volatilité des marchés, tout en maintenant nos méthodes de productions durables et, dans certains cas, le tissu social essentiel que les agriculteurs fournissent aux communautés rurales. Je pense que nous sommes tous d’accord : l’agriculture européenne ne pourra jamais être complètement industrialisée. Mais nous devons trouver des moyens de garantir que les exploitations moyennes, de taille relativement réduite, puissent engranger assez de revenus pour faire vivre leur famille. C’est l’élément essentiel.

>> Lire : Malgré la PAC, les revenus des agriculteurs espagnols fondent

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