« Le libre-échange peut répondre aux effets du réchauffement climatique sur l’agriculture »

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Cet article fait partie de l'édition spéciale Les défis de l’agriculture allemande.

Mauvaises récoltes, famine, flambée des prix pour les denrées alimentaires : le changement climatique menace la production agricole à l’échelle mondiale. Cependant, le libre-échange pourrait limiter les pertes, selon le chercheur allemand Hermann Lotze-Campen.

Hermann Lotze-Campen est directeur des recherches sur les effets du changement climatique à l’institut de Potsdam pour les études sur les conséquences climatiques (PIK) et co-auteur de la nouvelle étude du PIK sur l’influence du changement climatique sur les pertes économiques dans le secteur agricole.

L’étude du PIK montre qu’une légère augmentation des températures moyennes peut déjà avoir des conséquences sensibles sur les récoltes locales. Y a-t-il des chiffres ?

Nous avons allié deux modèles de simulation informatisée. L’un mesure les changements dans le rendement des récoltes liés aux variations climatiques, c’est-à-dire la température, le volume des précipitations, etc. L’autre est un modèle agro-économique qui enregistre toutes les modifications du rendement des récoltes. Nous avons tenté de prévoir la variation des prix agricoles à partir de ces données et d’estimer les dommages économiques [causés par le changement climatique] pour les producteurs et les consommateurs.

Une chose est sûre : l’instabilité de la production liée au changement climatique aura des effets négatifs sur l’économie agricole d’ici la fin du siècle. Les estimations laissent à prévoir une baisse de la performance agricole de 0,8 % environ, soit près de 2 milliards d’euros. Dans un premier scénario, nous pouvons compter sur des conséquences catastrophiques si le commerce ne se libéralise pas davantage et reste tel qu’il est aujourd’hui.

Dans un second scénario, si nous prenons des mesures d’adaptation pour que le commerce agricole continue à se libéraliser et qu’une partie de la production puisse être déplacée plus facilement dans d’autres régions du monde, les dommages à l’échelle mondiale devraient être réduits de plus de la moitié. La production se ferait ainsi dans les zones où le changement climatique est moins important ou les options sont plus nombreuses.

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À quoi pensez-vous exactement quand vous parlez de libre-échange ?

Un commerce entièrement libéralisé n’existe évidemment pas. Mais il s’agit de détruire progressivement les barrières commerciales existantes dans le secteur agricole, comme les douanes, pour faciliter le commerce agricole. Il y a depuis longtemps des réflexions, notamment au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sur les possibilités permettant d’accélérer ce processus de destruction.

Concrètement, quels seraient les effets positifs selon vos résultats ?

Nous pouvons partir du principe que les régions au climat tempéré seront moins affectées, voire bénéficieront du changement climatique, par exemple avec une augmentation des températures dans les pays scandinaves ou au Canada. Les pays les plus pauvres, en revanche, se situant au niveau des tropiques, seront probablement touchés plus sévèrement. Si le commerce s’ouvrait et se diversifiait, ces pays auraient plus de facilités à importer quand ils font de mauvaises récoltes. Le prix de la nourriture aurait en outre tendance à diminuer dans un système commercial plus libéral. Les personnes les plus démunies dans les pays affectés pourraient donc en profiter.

C’est une explication schématique, bien sûr. Il faut tenir compte qu’ il doit y avoir de quoi exporter en face, ce qui n’est pas le cas dans notre modèle agricole actuel.

La libéralisation ne risque-t-elle pas d’évincer l’actuelle production agricole dans les pays en voie de développement ou d’empêcher la création future de nouvelles possibilités de production par le biais des exportations européennes ?

Le commerce agricole et ses aspects politiques représentent un problème indubitablement complexe. Pour que le commerce agricole se libéralise, il faut aussi que les pays riches, comme l’Allemagne, cessent de protéger leurs produits avec des restrictions à l’importation ou en les subventionnant sur le marché mondial. Actuellement, ces pays se mettent en effet des bâtons dans les roues et protègent leur production locale, comme le sucre, la viande bovine ou le coton. Or, ces denrées peuvent également être produites dans de nombreux pays tropicaux, dans des conditions équitables et concurrentielles.

Notre modèle prévoit toutefois une ouverture des marchés des deux côtés. Le libre-échange ne peut fonctionner à sens unique. Cette ouverture devrait d’autre part s’accompagner d’une meilleure formation, de systèmes de sécurité sociaux, ainsi que d’une amélioration des technologies locales et de mesures de transfert des technologies dans les pays moins prospères.

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Un rapport agricole mondial, rédigé pour la Banque mondiale et l’ONU, montrait déjà en 2008 que la production suffirait à nourrir 9 milliards de personnes. Or, les victimes de la famine n’ont pas les moyens de s’acheter de la nourriture. Pourquoi le libre-échange est-il malgré tout important ?

Nous tentons de défaire ce mythe, selon lequel chaque pays peut et devrait produire lui-même toutes les denrées dont il a besoin. Tous les pays, même l’Allemagne, peuvent essuyer de mauvaises récoltes. C’est pourquoi nous pensons que l’objectif ne peut-être l’autonomie de tous les pays. C’est d’autant plus vrai avec l’incertitude croissante que fait planer le changement climatique sur les conditions de production. Il faut faire preuve de flexibilité.

L’Amérique du Nord, l’Europe et certaines régions en Asie n’auront pas trop de difficultés à s’en sortir. En revanche, des pays ayant jusqu’à présent très peu contribué au réchauffement climatique, tels que l’Asie du Sud, l’Afrique du Nord et une partie de l’Amérique latine, seront largement plus touchés. Il serait donc juste de proposer des possibilités pour équilibrer.

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Quel rôle faut-il donner à la protection des ressources ?

Il est évident que les surfaces agricoles vont s’étendre si rien n’est fait pour l’empêcher. Si le système commercial est plus flexible, la production pourra être déplacée quelque part où les conditions y sont plus favorables. Ainsi, les ressources pourront être utilisées plus efficacement et les terrains jusque-là peu exploités le seront davantage. La gestion de l’exploitation des terres doit toujours comprendre des mesures politiques indépendantes des questions commerciales, pour éviter la déforestation notamment.

Le commerce ne peut être le seul facteur décisif. D’autres mesures doivent évidemment être prises pour éviter les effets négatifs du commerce international. Des conditions politiques doivent encadrer la protection de l’eau, de la nature et des sols.

En parlant de sols, y a-t-il suffisamment d’actions politiques pour la qualité des sols ?

Actuellement, la mise en place de droits fiables pour l’utilisation des terres et la protection des sols sont des thématiques encore trop peu abordées, mais elles devront à l’avenir prendre une place plus importante. Les régulations politiques prennent de plus en plus d’importance pour s’assurer que les terrains agricoles et les zones forestières soient exploités sans dommages. En Europe, des discussions sont en cours depuis des années pour établir une directive pour la protection des sols à échelle européenne. Notre analyse s’interroge toutefois davantage sur l’autonomie des États et la flexibilité pour l’approvisionnement en produits alimentaires au niveau mondial.

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