«L’Europe a besoin d’une gestion active et durable des forêts»

Emma Berglund

Cet article fait partie de l'édition spéciale Les forêts, une arme contre le changement climatique.

Pour respecter ses objectifs climat et énergie, l’Europe devra assurer une gestion forestière durable, mais sans surréglementer la bioénergie forestière, estime Emma Berglund.

Emma Berglund est secrétaire générale de la Confédération des propriétaires forestiers européens (CEPF).

À ce jour, les arbres sont à peu près le seul système de captage et de stockage du carbone actif en Europe. Quel est le vrai potentiel de ce système dans l’atténuation du changement climatique  ?

Quand on parle des forêts dans le cadre d’adaptation et d’atténuation du changement climatique, il faut avoir à l’esprit une vision globale du problème. La meilleure stratégie à long terme pour maximiser le potentiel des forêts est de mettre en place une gestion des forêts active et durable. C’est dans ce cadre que nous pourrons adapter les forêts, les rendre plus résistantes et assurer qu’elles soient saines et vivantes.

On peut également maintenir la croissance des forêts en coupant les vieux arbres et en les remplaçant par des arbres qui poussent plus vite et qui captent plus de carbone. Ces arbres peuvent ensuite être utilisés dans des produits dont la vie sera longue, comme des matériaux de construction qui stockent le carbone à long terme, mais aussi dans des alternatives à des produits plus gourmands en énergie ou basés sur des ressources fossiles.

On parle généralement des trois S : séquestration (ou captage), stockage et substitution. Quand les arbres grandissent, ils captent du CO2, ce CO2 peut être stocké dans des forêts vivantes ou dans des produits ligneux, puis ces produits peuvent remplacer des combustibles fossiles. Le problème des combustibles fossiles est qu’en les brûlant, on relâche du carbone « noir » dans l’atmosphère. Les systèmes forestiers se situent dans un cycle carbone vert. La gestion forestière durable est essentielle pour maintenir et encourager ce cycle carbone, ainsi que pour remplacer les ressources fossiles.

Le Parlement européen a récemment adopté des critères de durabilité pour la biomasse forestière, dans le cadre de la directive sur les énergies renouvelables. Pensez-vous que ces critères vont dans le bon sens ?

Nous craignons en général qu’ils ne freinent le secteur. Qu’ils ajoutent des difficultés et des restrictions qui compliqueront la gestion et l’exploitation pour les propriétaires de forêts. Et je pense que le débat sur la bioénergie est une question sensible qui est souvent envisagée en noir et blanc. Or, nous ne voyons pas la demande de biomasse comme une menace pour les forêts.

On entend parfois que des objectifs plus élevés en matière de bioénergie mèneraient à la destruction de toutes nos forêts, mais nous, nous ne voyons pas les choses de cette manière. La décision de couper des arbres n’est pas prise en fonction de la bioénergie. Les plus grands revenus proviennent des produits de plus grande valeur, l’énergie n’est qu’un revenu secondaire. Elle soutient la durabilité économique globale des opérations des propriétaires de forêts, mais c’est un facteur relativement peu important. Le risque est que de nouveaux critères pour ce produit secondaire compliquent la vie des propriétaires et nuisent à leur activité principale.

Qu’est-ce qui ne va pas avec les critères ?

Ils devraient rester simples et fonctionnels. Il y avait cinq critères, dont deux n’étaient pas couverts par l’évaluation d’impact de la Commission, et le Parlement en a ajouté un sixième. Pendant le débat au Parlement, il y a eu aussi des tentatives d’introduire le principe de l’utilisation en « cascade » dans la législation, ce qui est complètement inacceptable pour nous.

En quoi consiste ce principe et pourquoi vous y opposez-vous ?

Nous ne nous opposons pas à ce principe en soi. Il s’agit de l’idée que le bois devrait être utilisé plusieurs fois, en fonction de la baisse de sa valeur. Le bois peut donc être utilisé pour la première fois dans la construction, puis réutilisé plusieurs fois, et n’est brûlé pour produire de l’énergie qu’à la toute fin de sa vie. C’est un concept logique qui est déjà utilisé dans le secteur forestier dans une certaine mesure.

Après tout, le bois est une ressource qui a de la valeur, donc il est économiquement logique d’en extraire le plus de valeur possible. Mais le fait de faire entrer ce principe dans la législation, cela revient à dicter le marché, à dire aux exploitants forestiers où ils doivent vendre leur bois. Ce n’est alors plus un marché libre et les prix seront faussés. L’utilisation en cascade est en soi un bon principe, mais il ne doit pas intégrer la législation.

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Vous avez dit que la biomasse forestière est un produit secondaire de la production de bois de haute qualité, mais la Confédération des propriétaires forestiers européens a récemment fait pression pour que tous les types de bois, y compris le bois rond de haute qualité provenant des troncs d’arbres, soient classés comme une source d’énergie renouvelable et durable. Comment le justifiez-vous ?

C’est un peu un défi de communication. Nous étions très opposés à l’exclusion de bois rond des types de bois considérés comme renouvelables en vertu de la directive sur les énergies renouvelables. Ce n’est pas parce que nous voulons couper et brûler des arbres entiers, cela dépend simplement de l’endroit où se trouvent les propriétaires forestiers et du genre de marchés auxquels ils ont accès.

Normalement, je dirais que le bois de haute qualité sera toujours acheminé vers une scierie, qu’il n’ira jamais à la production de bioénergie, quoi qu’il arrive. Mais lorsque vous arrivez à un bois de moindre qualité, la bioénergie peut être une option valable si le bois ne peut pas être utilisé par une scierie, même s’il ressemble à un tronc normal de gros arbre.

Il y a aussi la question des arbres de plus petite taille. Devrait-il y avoir une limite de taille pour les arbres utilisés pour la bioénergie ? Pour exclure le bois rond de plus d’un certain diamètre, il faudrait aller dans la forêt et mesurer soigneusement chaque arbre avant de le couper.

Aujourd’hui, il est déjà à peine économiquement possible pour de nombreux propriétaires forestiers de mobiliser du bois pour la bioénergie, donc si nous ajoutons d’autres coûts et complications, ils ne le mettront tout simplement pas sur le marché et nous aurons alors des difficultés à atteindre nos objectifs.

Pour en venir au règlement sur l’utilisation des terres, le changement d’affectation des terres et la foresterie (UTCATF), pourriez-vous expliquer le niveau de référence proposé par la Commission et ce que cela signifie pour les propriétaires forestiers ?

Le niveau de référence de la forêt est supposé être une projection dans le futur, qui est basée sur le niveau de la récolte du passé. La Commission a proposé de prendre la période de 1990 à 2009 comme référence. Il y a aussi beaucoup d’autres facteurs qui entrent en jeu dans cette référence, mais c’est le facteur principal.

Nous sommes très critiques de l’utilisation d’une période passée pour calculer un niveau de référence d’exploitation forestière pour l’avenir. Nous préférerions que celle-ci soit fondée sur le potentiel réel des forêts, sinon elle peut être très arbitraire. Pour des pays comme l’Espagne, par exemple, qui ont très peu récolté dans le passé, il peut même être bénéfique d’augmenter les taux de récolte pour réduire le risque d’incendie de forêt. Nous ne voyons donc pas l’avantage de fonder cela sur les activités passées. Et l’augmentation de l’exploitation n’est pas nuisible au climat tant que nous demeurons dans les limites de la récolte durable.

La proposition a été adaptée au cours du processus et nous pensons qu’elle s’est améliorée, mais elle est tellement complexe que nous ne savons toujours pas vraiment quel en sera le résultat. Quant à son impact sur le secteur, il faudra attendre pour le juger.

Au-delà de la production d’énergie et du bois, y a-t-il d’autres secteurs où vous pensez que les industries pourraient envisager d’utiliser davantage de produits forestiers ? L’UE peut-elle prendre des mesures pour promouvoir la bioéconomie forestière ?

La bioéconomie est un sujet intéressant et une grande opportunité pour le secteur forestier. J’y vois une occasion d’atteindre à la fois les objectifs climatiques et les objectifs de développement durable, tout en apportant plus de valeur aux zones rurales de l’UE.

Tout ce que vous pouvez faire à partir du pétrole, vous pouvez aussi le faire à partir du bois. Techniquement, c’est possible. Il existe de nombreuses possibilités d’innovation et de recherche, et la bioéconomie est aussi un moyen d’atteindre de nombreux objectifs différents en même temps.

60 % des forêts de l’UE appartiennent à des propriétaires privés, principalement des familles et des petits propriétaires, et nous devons comprendre comment nous pouvons motiver ces personnes à gérer activement et durablement leurs ressources pour mobiliser ce dont la société a besoin en cette période de transition. C’est pourquoi je voudrais insister sur le fait que nous ne devrions pas leur imposer trop de législation.

De manière plus générale, les forêts font manifestement partie intégrante des zones rurales et elles peuvent contribuer à soutenir l’activité économique dans ces zones et à rendre les zones rurales attrayantes. Il est également important de veiller à ce que la valeur de la bioéconomie forestière soit partagée avec les producteurs primaires pour renforcer le développement rural.

Le bois est le combustible le plus ancien de l’humanité et il est actuellement la forme d’énergie renouvelable le plus utilisée en Europe. Pensez-vous que nous brûlerons encore de la biomasse forestière plus tard dans le siècle ou pensez-vous qu’il s’agira d’un combustible de transition ?

Probablement, mais pas autant que maintenant. En un sens, c’est un combustible de transition : c’est la principale source d’énergie renouvelable aujourd’hui, mais ce ne sera plus le cas dans les décennies à venir. D’autres types d’énergie renouvelable continueront de croître et dépasseront la biomasse forestière.

Nous sommes dans une phase de transition et nous savons que nous en avons besoin maintenant pour atteindre nos objectifs. Pour les propriétaires forestiers, elle procure un revenu secondaire important et, dans une certaine mesure, les habitants de certaines régions utilisent toujours du bois pour chauffer leur maison.

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