«L’UE doit faire de l’alimentation un sujet politique»

En suivant le scénario agroécologique proposé par l'IDDRI, le système agricole européen serait en capacité de diminuer ses émissions de l'ordre de 40%. [Saverio Blasi/Shutterstock]

Responsable de 25% des émissions de gaz à effet de serre mondiales, l’agriculture figure aussi parmi les principales victimes du réchauffement climatique. L’agroécologie pourra-t-elle la rendre plus vertueuse ? Un entretien de notre partenaire, La Tribune.

Pierre-Marie Aubert est coordinateur agriculture européenne, à l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI).

Qu’est-ce que l’agroécologie ?

Dans notre étude [« Une Europe agroécologique en 2050 : une agriculture multifonctionnelle pour une alimentation saine », AScA et IDDRI, ndlr], nous sommes partis d’une définition simple qui date du début du XXe siècle, selon laquelle il s’agit d’un ensemble de sciences et pratiques agronomiques qui maximisent le recours aux cycles naturels. Ce principe en implique deux autres, ayant un impact sur les cultures comme sur l’élevage.

Tout d’abord, dans un système agroécologique, la fertilité des sols est recyclée à l’échelle territoriale la plus fine possible. Aujourd’hui, elle repose plutôt sur des apports massifs d’azote, rendus possibles grâce à l’importation d’Amérique latine de soja destiné à l’alimentation animale et à l’application de fertilisants de synthèse, rejeté ensuite dans les cours d’eau malgré ses effets négatifs sur l’environnement. Et face aux incertitudes concernant les conséquences des pesticides – avérées sur la santé des travailleurs agricoles, mais moins certaines sur la santé des consommateurs -, nous avons opté pour le choix le plus robuste : celui de nous en priver complètement.

L’agroécologie pourrait nourrir l’Europe sans pesticide en 2050

En mettant l’accent sur les céréales, les fruits et les légumes, l’agriculture européenne peut sortir des pesticides et réduire son impact sur le changement climatique. Une solution qui garantirait la sécurité alimentaire et protègerait la santé des Européens.

 

L’agroécologie peut-elle être une solution face au changement climatique ?

Oui, et c’est d’ailleurs l’un des principaux résultats de notre étude. Elle montre qu’en suivant le scénario agroécologique que nous proposons [le projet TYFA, « Ten years for agroecology »], le système agricole européen pourrait baisser ses émissions de l’ordre de 40%. Dans le détail, les émissions directes, liées aux pratiques agricoles (fertilisation azotée, émissions des animaux ruminants, consommation d’énergie par les opérateurs agricoles, déjections animales…), baisseraient de 32%, alors que celles indirectes – incluant la déforestation importée liée à la fabrication de l’alimentation animale – diminueraient de 8%. Notre scénario a aussi des effets positifs en termes d’adaptation, puisqu’il mise sur des systèmes agricoles plus diversifiés, considérés comme plus résilients que ceux standardisés, grâce notamment à la préservation de la biodiversité locale.

La biodiversité justement… à quel point est-elle protégée dans votre modèle ?

Notre scénario vise à équilibrer l’objectif de faire face au réchauffement climatique avec celui de préserver la biodiversité, au risque de ne pas être compatible avec l’objectif de la neutralité carbone. C’est pour cette raison que nous avons, par exemple, fait le choix de ne pas prévoir de biomasse disponible pour produire de l’énergie renouvelable, sous la forme de biogaz ou de biocarburants. Pour la même raison, nous avons réservé une place très faible au reboisement des terres agricoles à des fins de séquestration de carbone, à la différence d’autres scénarios qui, pour libérer des terres pour le reboisement, doivent miser sur l’intensification de la production agricole et donc sur le recours aux pesticides. Des opportunités en termes de séquestration de carbone sont toutefois offertes par le développement de l’agroforesterie et des haies ainsi que des prairies naturelles, au centre de notre modèle. Mais nous ne les avons pas encore quantifiées.

Mais cette agroécologie permettrait-elle de nourrir une population croissante ?

Oui, malgré une baisse de la production de l’ordre de 35%, notre scénario permettrait de nourrir les 530 millions d’Européens prévus à l’horizon 2050. Cela implique certes une évolution des régimes alimentaires. Mais il y a aujourd’hui un consensus scientifique sur la nécessité de réduire la consommation de calories, de produits animaux et de sucre, en augmentant en parallèle la part de fruits et de légumes, afin de préserver le climat, la biodiversité, comme la santé des consommateurs. Pour calculer les besoins de la production alimentaire, nous avons donc tenu compte des recommandations des agences de santé française, européenne et mondiale, tout en respectant nos traditions culturelles.

Notre modèle permet d’ailleurs de maintenir des capacités d’exportation : notamment de céréales, afin de répondre à d’éventuelles crises alimentaires dans des pays en voie de développement, mais aussi de produits laitiers et vinicoles, qui jouent un rôle non négligeable dans la balance commerciale européenne.

Le business de la transition alimentaire

Face aux nouvelles attentes des clients, les géants de la grande distribution et de l’agroalimentaire rivalisent d’initiatives en faveur d’une alimentation plus saine, équilibrée, voire écologique. Un article de notre partenaire, La Tribune.

Comment l’Europe peut-elle s’engager dans cette voie ?

L’Union européenne et ses États membres doivent faire de la question de l’alimentation un sujet politique. Or, aujourd’hui, on se borne à des recommandations de sécurité sanitaires et nutritionnelles qui n’intègrent pas les questions climatiques et la biodiversité. L’alimentation comme fait social échappe à la puissance publique, pour des raisons économiques, puisque le secteur agroalimentaire en Europe constitue le premier poste du PIB, comme le premier pourvoyeur d’emplois, ainsi qu’une source de devises considérable à l’exportation.

Mais l’UE doit également se pencher sur la question de la concurrence commerciale. Aujourd’hui, l’Organisation mondiale du commerce n’autorise pas l’instauration de barrières commerciales fondées sur les normes sociales et environnementales régissant les modes de production. Ce contexte rend difficile la transition des agriculteurs européens. Une partie de la population, pour qui le choix de produits durables n’est pas une priorité ou n’est pas possible financièrement, consomme des produits d’importation affranchis des principes de transition agroécologique que nous soutenons.

Cette part pourrait même croître si cette transition s’accompagne d’une hausse des prix. Les deux aspects sont d’ailleurs liés : plus les consommateurs seront convaincus de la nécessité de modes de production durables et auront les moyens économiques de les choisir, plus ils se tourneront naturellement vers les produits les plus vertueux, et moins on aura besoin de régulation commerciale.

Cette transition est-elle un luxe consenti aux seuls pays développés ou est-elle aussi possible dans des pays où la productivité de l’agriculture est encore un défi ?

Tout d’abord, si la production agroécologique est parfois vue aujourd’hui comme chère et « luxueuse » par rapport au système agricole conventionnel, c’est seulement parce que ce dernier ne reflète pas l’intégralité des coûts que paie la société pour ses externalités négatives : dépenses de santé et dégradations de l’environnement notamment.

Ensuite, si l’agroécologie risque en effet de conduire en Europe à des baisses de rendement, dans d’autres contextes, où les systèmes agricoles sont verrouillés dans des spirales de décroissance des rendements et de manque d’innovation, elle engendrera plutôt probablement des hausses de productivité. L’agroécologie est un projet extrêmement intensif en connaissances, mais dans lequel l’innovation s’appuie davantage sur la compréhension des processus écologiques que sur le développement des high-tech.

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La Tribune

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