Néonicotinoïdes : « La Commission européenne doit faire preuve de clarté »

Les néonicotinoïdes sont accusés d'altérer le sens de l'orientation, la mémoire et le mode de reproductions des abeilles. [Shutterstock]

Alors que le gouvernement annonçait accorder une enveloppe de 30 milliards d’euros pour la transition écologique, Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture, et Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, ont présenté jeudi 3 septembre un projet de loi visant à autoriser des dérogations à l’interdiction d’insecticides néonicotinoïdes, dits « tueurs d’abeille ». Une décision que conteste Martin Häusling, porte-parole des Verts/ALE pour l’agriculture au Parlement européen et membre de la commission de l’environnement.

Martin Häusling est porte-parole des Verts/ALE au Parlement européen pour l’agriculture et membre de la commission de l’agriculture et du développement rural.

Face aux difficultés que rencontrent les producteurs de betteraves, le gouvernement français a annoncé début août vouloir prendre une dérogation pour réautoriser l’usage de néonicotinoïdes, pourtant interdits depuis 2018. En tant qu’agriculteur bio et député européen, cela vous inquiète-t-il ?

Bien sûr que cela m’inquiète. Les dérogations devraient rester exceptionnelles. Or, aujourd’hui, les pays européens en prennent de plus en plus : en Autriche, en Pologne, bientôt en France. Plus il y aura de dérogations, plus la pression sera grande dans les autres pays européens qui n’en adoptent pas. En Allemagne par exemple, aucune dérogation n’a été accordée pour l’instant. Si la France réutilise les néonicotinoïdes, les exploitants agricoles allemands vont légitimement se demander : « Et pourquoi pas nous ? » Le risque est qu’à terme l’interdiction européenne devienne caduque.

Par cette décision, la France envoie également un signal fort au monde extérieur, aux importateurs, etc. Si nous réautorisons les pesticides que nous avions précédemment interdits, d’autres pays, comme le Brésil, penseront que la politique européenne en matière de pesticides n’est pas aussi restrictive qu’elle le prétend. C’est donc également un mauvais signal envoyé en dehors de l’Union européenne.

Si d’autres pays ont bénéficié de dérogations, au fond la France ne fait-elle pas que s’adapter à la concurrence de marché ?

Les raisons derrière la réautorisation des néonicotinoïdes sont d’ordre purement économique.  Mais ce n’est ni un argument valable ni une solution. Lorsque la dérogation expirera [selon l’article 53 du règlement européen, un État membre peut autoriser l’usage de néonicotinoïdes dans le cadre de dérogations de 120 jours maximum], les agriculteurs se retrouveront face au même problème.

Il faut absolument que ces dérogations restent des exceptions de fait, et rappeler aux États membres que des arguments économiques ne sont pas suffisants pour les accorder. Quand les producteurs de betteraves sucrières rencontrent des difficultés, l’interdiction d’utiliser des pesticides ne peut pas être levée aussi sec, au risque que la prochaine industrie en exige également. [Après l’annonce du gouvernement français début août, la filière du maïs a également réclamé la réintroduction des néonicotinoïdes.]

Au niveau européen, trois types de néonicotinoïdes ont été interdits. La loi biodiversité française de 2016 en a interdit cinq. La France est-elle réellement un mauvais élève ?

Non, justement. Que ce soit la France qui ait pris cette décision m’a beaucoup surpris. Elle faisait figure de modèle dans l’interdiction de tous les néonicotinoïdes, et sa politique était l’une des plus strictes d’Europe. Cette décision est d’autant plus surprenante qu’elle émane d’une ancienne députée des Verts, actuellement à la tête du ministère français de l’Environnement.

Cela aurait été moins surprenant de la part d’autres membres de l’Union européenne ?

Je ne veux pointer du doigt personne et il faut éviter les raccourcis hâtifs. Mais il est vrai que l’usage des pesticides dans certains pays d’Europe de l’Est n’est pas autant problématisé. En France, en Allemagne, en Autriche, il y a toujours eu un niveau relativement élevé de conscience environnementale. On a tendance à partir du principe qu’ils agiront, sur ce point, toujours de manière cohérente. Jusqu’à maintenant du moins.

Pourtant, le gouvernement français ne fait que respecter le règlement européen, en se basant sur l’article 53 n°1107/2009. Grâce à lui, les pays membres de l’UE peuvent bénéficier d’une dérogation sur l’usage de ces insecticides si « un danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables » se présente.

C’est vrai. Pour qu’un pays obtienne une dérogation, il est obligé d’en informer dans un premier temps la Commission européenne. Mais si cette dérogation devient permanente, si elle est réadoptée les années d’après, alors c’est à la Commission de donner son aval. Et elle peut la lui refuser. Notre Commissaire à l’environnement, Virginijus Sinkevičius, et la Commissaire à la santé, Stella Kyriakides, ont fait savoir que ces dérogations ne seraient plus acceptées aussi facilement à l’avenir.

Vous avez adressé une lettre au vice-président de la Commission, Frans Timmermans, l’enjoignant « à faire preuve de clarté et à ne pas laisser la France s’en tirer à bon compte avec cette dérogation ».

En effet, nous avons écrit une lettre aux deux commissaires et une lettre à M. Timmermans, dans laquelle nous avons clairement indiqué que cela n’est plus acceptable.  Une interdiction a été décidée au niveau européen et il est temps qu’elle soit strictement respectée. Si ce n’est pas le cas, notre politique environnementale perdra de sa crédibilité. Nous attendons avec impatience la réponse de la Commission. C’est désormais à elle d’agir.

Dans votre lettre, vous dites craindre pour « la crédibilité » de la Commission européenne.

Bien sûr. Ce n’est tout simplement pas possible, qu’une interdiction soit ainsi imposée et que les pays la contournent sitôt après. La Commission doit se montrer plus exigeante. Dans le cadre de sa stratégie « De la Ferme à la Fourchette » (F2F), l’UE a annoncé vouloir réduire de 50 % l’usage des pesticides au sein de l’Union. Si l’on ne tient pas nos engagements sur les pesticides les plus toxiques, comment pourra-t-on prendre la Commission au sérieux dans sa propre stratégie F2F ?

D’un côté, on se targue de vouloir réduire l’usage de produits phytosanitaires, de l’autre on accepte les dérogations des États membres. La Commission doit se montrer plus exigeante lorsqu’elle élabore un plan, pour qu’il soit mis en œuvre dans les États membres. Actuellement, il semble que la Commission n’ait tout simplement pas la volonté politique de le mettre en œuvre et de l’imposer aux États membres.

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