Agriculture : la crise conforte le modèle, plus résilient, des circuits courts

Face à l’essor de la demande de livraisons de produits agricoles les agriculteurs qui pratiquaient déjà des formes de vente directe sont avantagés. Un article de notre partenaire La Tribune.

Méfiance vis-à-vis des conditions d’hygiène des grandes surfaces, crainte d’une pénurie alimentaire, envie d’être solidaires vis-à-vis des producteurs Français, retour à «l’essentiel»… Les raisons de l’engouement pour les «circuits courts» que l’on constate depuis le début du confinement n’ont pas encore été analysées. Mais le constat est là: tout au long des deux dernières semaines, les agriculteurs qui vendent directement leurs produits aux consommateurs ont été de plus en plus sollicités.

Les «drives fermiers», où l’on retire des paniers préalablement commandés sur internet, et qui permettent ainsi de réduire au maximum les contacts avec les vendeurs et d’autres clients, ont notamment le vent en poupe. »

«La cinquantaine qui adhèrent au réseau des Chambres d’agriculture «Bienvenue à la ferme» sont débordés par les requêtes», témoigne son président délégué, Jean-Marie Lenfant.

Les plateformes en ligne qui répertorient ces drives et facilitent leurs contacts avec les consommateurs confirment cette hausse d’activité. »Chez nos producteurs, les commandes ont été multipliées par quatre», affirme Sébastien Zulke, cofondateur de Cagette.net. »Certains se demandent comment faire pour y répondre». «D’une dizaine par jour avant la crise, les achats quotidiens sont passés à une centaine», constate également Pablo Fernandez, cofondateur de Kuupanda.

Les ventes explosent

Les livraisons à domicile de produits venant directement de la ferme saturent aussi. Chez Cultures Locales, startup qui livre à Paris des produits cultivés dans un rayon de 120 km autour de la capitale, le panier moyen a crû de 44%, et les créneaux de livraison, bien que doublés, sont complets une semaine à l’avance, affirme le fondateur Thierry Clastres. L’entreprise, créée en décembre, a réalisé en trois mois le volume d’activité qu’elle avait prévu en deux ans. Kelbongoo, qui livre depuis 2013 à Paris des produits de Picardie, a connu une multiplication par cinq du trafic sur son site internet, ainsi qu’une hausse de plus de 30% du nombre de commandes.

«Ces 30% pourraient être largement supérieurs, mais nous sommes actuellement limités par nos outils de production (capacité de ramassage de nos camions, place dans nos points de retrait etc…)», précise l’entreprise, qui essaie donc de se »réorganiser rapidement», notamment en lançant la livraison à domicile.

Les ventes sur Amazon de paniers de légumes Prince de Bretagne, lancées par la coopérative Sica Saint-Pol de Léon en septembre, décollent aussi.

«Alors qu’entre le 1er et le 14 mars nous avons écoulé à peine 16 colis via ce canal, nous en avons vendus 1038 entre le 15 mars et le 1er avril», témoigne Marc Keranguéven, président de la coopérative.

Les plateformes séduisent les producteurs

Nombre de producteurs confrontés à la fermeture d’autres débouchés (restauration hors domicile et collective, marchés) expérimentent alors aussi ces canaux, en lançant des drives et en s’inscrivant sur les plateformes.

«Tous les jours, de nouveaux drives naissent, et nous venons de recevoir une trentaine de demandes d’accompagnement pour ouvrir des drives collectifs», note Jean-Marie Lenfant.

Cagette.net, qui depuis son lancement en 2015 a convaincu 2.750 producteurs dont 450 payants, a enregistré depuis samedi dernier 320 nouveaux inscrits dans toute la France, grâce à une offre d’une période d’essai gratuite avec accès simplifié, visant à »dépanner» les agriculteurs en difficulté. Kuupanda, qui pendant la crise fait cadeau de 100% des commissions -normalement de 11%- aux producteurs, a séduit 60 nouveaux adhérents: le même nombre que pendant les six mois précédents. Et »ça monte tous les jours», se réjouit Pablo Fernandez. Même le marché de Rungis tente d’ailleurs de créer un contact plus direct entre ses producteurs franciliens et les consommateurs parisiens, via l’ouverture du site éphémère «Rungis livré chez vous», ouvert aux particuliers de Paris et de la petite couronne.

Rebondir, pas toujours immédiats

Dans cette nouvelle adaptation entre demande et offre, les agriculteurs qui pratiquaient déjà des formes de circuits courts, comme la vente à la ferme ou sur les marchés, se trouvent néanmoins avantagés. »La vente directe est un métier très professionnalisé et réglementé», observe Jean-Marie Lenfant, évoquant entre autres la nécessité d’assurances spécifiques, d’équipements tels que des caisses enregistreuses… Si les Chambres d’agriculture peuvent accompagner les agriculteurs, cela demande un peu de temps.

Sans compter que certains regroupements de consommateurs et producteurs, fondés sur des engagements de long terme, ne peuvent intégrer de nouveaux membres du jour au lendemain. C’est le cas des Amap, pionnières depuis 2000 des circuits courts. Seules les producteurs qui en faisaient déjà partie ont ainsi pu bénéficier d’adaptations des contrats à la hausse de la demande.

«Une réorganisation facilitée par la confiance qui règne dans le réseau, où producteurs et consommateurs se connaissent», note d’ailleurs Mathilde Szalecki, chargée d’animation chez l’Amap d’Ile-de-France.

De même pour les plateformes, dont les membres ont pu absorber les pertes sur d’autres marchés:

«Pour beaucoup de nos 90 producteurs, nous sommes devenus l’un des principaux débouchés encore actifs», souligne Kelbongoo.

Un modèle plus agile

«Cela prouve la plus grande résilience d’une approche multicanal, qui permet de segmenter les revenus», souligne Jean-Marie Lenfant.

Lui-même agriculteur céréalier-meunier, il se réjouit que la demande en circuits courts de ses farines compense en partie les pertes sur les marchés de la restauration collective et hors-domicile. »La multicanalité est fondamentale pour la résilience des fermes», convient le président de la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab). Un modèle particulièrement pratiqué par les exploitations bio, souligne-t-il:

«Elles vendent à la ferme, sur les marchés, à la grande distribution locale locale,à celle spécialisée: c’est rare qu’elles mettent tous les oeufs dans un même panier».

Cet atout en engendre en outre souvent d’autres:

«Les fermes qui recourent à la vente directe sont souvent plutôt petites: elles sont donc plus agiles, et ont moins été affectées par le manque brutal de main d’oeuvre lié à l’épidémie», ajoute le président de la Fnab.

Un nouveau lien entre campagnes et villes

Beaucoup estiment donc que le succès des circuits courts en période de crise aura des effets de long terme. »Le mouvement croît déjà depuis dix ans», note Eliane Anglaret, présidente de l’association Nature et Progrès, qui rappelle que les Amap sont passées de zéro à 2000 en moins de 20 ans.

«Et avec l’épidémie, les gens ont pris conscience de la fragilité du système économique mondialisé. Même si leur pouvoir d’achat est affecté par la crise, ils pourraient choisir de remettre l’alimentation au centre de leurs besoins. Ils ont aussi eu l’opportunité de constater la meilleure qualité des produits en circuits courts», estime-t-elle.

«Le fait que tant d’urbains se soient réfugiés à la campagne est symptomatique: la crise a également recréé un lien entre entre campagnes et villes. Je suis convaincu qu’après cette séquence, beaucoup se poseront la question du territoire rural», note pour sa part Guillaume Riou.

Le digital simplifie les tâches

Du côté des producteurs aussi, l’envie d’être plus autonomes face aux coopératives, de déterminer ses propres prix, de diversifier les sources de revenus, se fait de plus en plus sentir, note Jean-Marie Lenfant, qui constate depuis un an un nouvel afflux de jeunes agriculteurs au réseau Bienvenue à la ferme. Et si la gestion des commandes, préalable aux drives fermiers et aux livraisons, demande du temps, les outils facilitant la tâche des producteurs qui veulent se lancer sont de plus en plus nombreux. Tant Cagette.net que Kuupanda visent justement à simplifier la centralisation des données et les échanges avec les consommateurs, via des logiciels dédiés voire des formations.

«Notre objectif est justement de rendre les producteurs plus autonomes», souligne Sébastien Zulke.

Selon Pablo Fernandez, c’est justement cette autonomie qui assurera le développement des circuits courts:

«Elle engendrera une augmentation de l’offre et rendra ainsi les circuits courts plus accessibles. La demande augmentera encore plus», estime-t-il.

Les prix des légumes Prince de Bretagne vendus sur Amazon ont d’ailleurs déjà baissé grâce à l’augmentation des volumes, qui a permis d’optimiser la logistique, affirme Marc Keranguéven.

«Un choix aux citoyens»

Certes, la fin des circuits longs n’aura pas lieu demain. »En Bretagne, nous avons trop de producteurs pour alimenter seulement le marché local», note le président de Sica Saint-Pol de Léon, pour qui d’ailleurs la vente de fruits et légumes sur Amazon est anecdotique, et dont 40% de la production est exportée. »Un système de filières longues va continuer», admet Guillaume Riou.

«Mais il faut offrir un choix aux citoyens», plaide ce dernier. Et de souligner: «cela fait des années que nous appelons les collectivités locales à exercer leurs pouvoirs pour relocaliser la production. Comment imaginer un territoire urbain sans territoire nourricier?».

«Cette crise est alors une excellente opportunité pour l’autonomie alimentaire», espère-t-il.

Supporter

Measure co-financed by the European Union

Le contenu du présent rapport ou de la présente publication reflète uniquement la position de l'auteur et relève de sa seule responsabilité. La Commission européenne n’assume aucune responsabilité quant à l’usage qui pourrait être fait des informations qu’il/qu’elle contient.

From Twitter

Subscribe to our newsletters

Subscribe
CONTRIBUER