Bruxelles interdit des pesticides pendant deux ans pour préserver les abeilles

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L’UE a lancé un plan de sauvetage pour les colonies d’abeilles mellifères sur le déclin en Europe : une interdiction de 24 mois de trois pesticides néonicotinoïdes très utilisés qui posent un « risque très élevé » pour les pollinisateurs, selon l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA).

 

« Nous proposons aux États membres de suspendre pendant deux ans l'utilisation de ces pesticides [néonicotinoïdes] en semences, en granulés et en sprays pour les cultures qui attirent les abeilles [comme] le tournesol, le maïs, le colza et le coton », a déclaré Frédéric Vincent, un porte-parole du commissaire européen en charge de la santé, Tonio Borg, lors d'une conférence de presse jeudi (31 janvier).

Les propositions de l'UE s'appuient sur un rapport de l'EFSA selon lequel les trois traitements de semences (la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame) pourraient nuire aux abeilles lorsqu'elles sont attirées par des cultures ou exposées à des résidus de pesticides présents dans l'air ou dans les gouttelettes d'eau produites par les plantes traitées (guttation).

>> Lire : Des pesticides couramment utilisés menacent les abeilles

Environ 16 % des colonies d'abeilles mellifères en Europe ont disparu entre 1985 et 2005, avec des pertes encore plus importantes enregistrées en Allemagne, en Angleterre, en République Tchèque et en Suède, selon le projet « Situation et tendances des populations des pollinisateurs en Europe » (STEP), financé par l'UE.

Des insectes comme les abeilles mellifères et sauvages pollinisent quelque 84 % des 264 espèces de cultures européennes et 4 000 variétés de végétaux. Elles contribuent à hauteur d'environ 22 milliards d'euros à l'économie de l'UE, selon le projet STEP.

Forte opinion publique

Les sentiments de l'opinion publique sur la question sont exacerbés. Plus de deux millions de personnes ont signé une pétition en ligne du groupe militant Avaaz, qui appelle à une interdiction immédiate et indéterminée, au cours des trois jours précédant l'annonce du 31 janvier.

« Ce sont des mesures proportionnées, [nous donnons] deux ans aux États membres pour voir si cela fonctionne effectivement et ensuite nous verrons si oui ou non il faut revoir la législation », a déclaré M. Vincent.

Un vote sur l'interdiction de deux ans est prévu lors d'une commission d'experts européens plus tard ce mois-ci. La Commission espère disposer d'une proposition d'ici mars, qui serait effective à partir du 1er juillet 2013.

Des défenseurs de l'environnement ont accueilli favorablement cette nouvelle. Andrew Pendleton, le porte-parole des Amis de la Terre, l'a qualifiée de « première étape extrêmement importante sur la voie du renversement du déclin de nos abeilles ».

Des syndicats d'agriculteurs ont toutefois indiqué que les coûts éventuels les inquiétaient. « En tant que communautés agricoles, nous connaissons la valeur ajoutée des abeilles comme pollinisateurs, et nous avons besoin de ces travailleurs », a déclaré Arnaud Petit, le directeur des produits de base et du commerce, chez Copa-Cogeca, qui représente les agriculteurs et les coopératives agricoles européens.

« Dans le même temps, si nous avons une interdiction draconienne de la Commission, le secteur de l'agriculture paiera le prix, et nous ne pouvons pas nous le permettre », a-t-il indiqué à EURACTIV.

États membres de l'UE : « Une sorte de double langage »

Tout dépendra maintenant de l'attitude des États membres de l'UE par rapport à la proposition d'interdiction. À la suite d'une réunion des ministres européens de l'agriculture le 28 janvier, le commissaire Tonio Borg était enthousiaste et a déclaré que le temps d'un « changement et d'une action décisive » était venu.

Des représentants de l'UE ont toutefois déploré en privé « une sorte de double langage » de l'Espagne et d'autres pays lors du conseil de l'agriculture, qui ralentissent l'action en coulisse.

« Même le ministre britannique de l'agriculture a déclaré que "c'était une proposition très intéressante, mais […] une autre étude britannique est en cours, et nous obtiendrons peut-être plus de données" », a déclaré une source de l'UE à EURACTIV.

« Certains États membres ont déclaré "oh, on aime beaucoup les abeilles", mais lorsqu'il s'agit de faire quelque chose officiellement, cela devient soudainement difficile », a-t-elle ajouté.

En juin 2012, la France avait retiré l'autorisation du pesticide néonicotinoïde Cruiser de l'entreprise Sygenta, utilisé pour traiter les cultures de colza, en raison des conséquences pour les abeilles. L'Allemagne, les Pays-Bas et la Slovénie ont également introduit des restrictions sur les pesticides.

Stéphane Le Foll, le ministre français de l'agriculture, a publié un communiqué dans lequel il « accueille favorablement » l'annonce de la Commission, « conforme » à la décision de retirer l'autorisation du Cruiser.

Principe de précaution

À l'échelle européenne, le principe de précaution du traité fondateur de l'UE oblige les institutions européennes à agir lorsque des risques suffisants pour l'environnement et la santé sont scientifiquement prouvés, comme l'a fait le rapport de l'EFSA à la satisfaction de l'UE.

Des fabricants et utilisateurs de pesticides ont cependant déclaré que l'interdiction proposée coûterait à l'économie européenne 17 milliards d'euros sur cinq ans et provoquerait au moins 50 000 pertes d'emploi.

Ils mettent en évidence un rapport du Humboldt Forum for Food and Agriculture, financé par Bayer Crop Science et Syngenta. Ce rapport n'a trouvé « aucune preuve scientifique selon laquelle le traitement des semences avec des néonicotinoïdes était principalement responsable du déclin des populations d'abeilles ». Il désigne au contraire les maladies, les virus et la perte de l'habitat comme les causes les plus probables.

Des représentants de l'UE contestent l'exactitude des conclusions de l'étude. Un rapport de 2010 sur les troubles des colonies mondiales d'abeilles mellifères du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) a par exemple découvert que les trois pesticides sélectionnés par l'UE « pouvaient potentiellement causer une exposition chronique toxique pour les pollinisateurs non ciblés » comme les abeilles mellifères.

Examens remis en question

Des essais en laboratoire ont révélé que les produits chimiques utilisés pourraient perturber le sens de l'orientation des insectes, nuire à leur mémoire ainsi qu’au métabolisme cérébral et entraîner leur mort, selon le document du PNUE.

M. Petit a cependant demandé à la Commission de réviser les données de suivi que l'exécutif européen a utilisées quand il a approuvé la mise sur le marché de ces substances.

« Nous aimerions voir les informations du système de suivi dont ils disposent et si le risque éventuel est réel sur le terrain », a-t-il ajouté.

Au moins une des affirmations théoriques du rapport de Bayer, également soutenue par Copa-Cogeca, a été catégoriquement remise en doute par des scientifiques de l'UE.

Selon le rapport de Bayer, l'interdiction des trois pesticides externaliserait 3,3 millions d'hectares de terres arables nécessaires aux cultures de substitution, ce qui engendrerait 600 millions de tonnes supplémentaires d'émissions de CO2, d'une valeur équivalente sur le marché du carbone à plus de 15 millions d'euros.

Un scientifique du Centre commun de recherche (CCR), contacté par EURACTIV, a toutefois envoyé des données qui révèlent que si la même méthodologie utilisée pour obtenir ce chiffre était appliquée aux biocarburants d'origine agricole, la valeur de l'éthanol en équivalent de CO2 serait de 200 grammes par mégajoules, ce qui est plus élevé que tout autre biocarburant ou carburant fossile connu.

Olivier Belval, le président de l'Union nationale de l'apiculture française, une association d'apiculteurs, a déclaré : « L’Union européenne doit se rendre à l’évidence : elle n’est plus en mesure de garantir que ces produits satisfont aux conditions d’acceptabilité du risque exigées pour leur autorisation. Elle doit donc les retirer en totalité ! »

Un communiqué de Bayer Crop Science a cependant qualifié la proposition de la Commission d'« occasion manquée en vue d'atteindre une solution acceptable et proportionnée ». Le communiqué de l'entreprise indique : « Bayer CropScience partage les inquiétudes sur la santé des abeilles et investit énormément dans la recherche afin de minimiser les effets des produits phytopharmaceutiques sur les abeilles et dans des mesures strictes de gestion qui soutiennent l'utilisation responsable et correcte de ces produits. L'entreprise continue de croire en l'utilisation responsable de produits contenant des néonicotinoïdes, employés depuis de nombreuses années et indispensables pour les agriculteurs européens.

« Bayer CropScience demande aux États membres d'adhérer aux principes de proportionnalité lorsqu'ils se penchent sur la proposition de la Commission et de s'appuyer sur des preuves scientifiques solides avant de prendre des mesures. Toute action disproportionnée compromettrait la compétitivité de l'agriculture européenne, engendrerait en fin de compte des coûts plus élevés pour les aliments, les engrais, les fibres et les matières premières renouvelables et aurait des conséquences économiques énormes sur l'ensemble de la chaîne alimentaire. »

Luis Morago, le directeur de campagne d'Avaaz, a contesté l'argument de Bayer et appelé l'Allemagne et le Royaume-Uni à « arrêter de bloquer toute action » sur les pesticides néonicotinoïdes, qui peuvent toujours être utilisés sur les céréales et les cultures, malgré les propositions de l'UE. « C'est la première fois que l'UE reconnaît que les pesticides sont responsables de l’extinction des abeilles », a-t-il déclaré. « La suspension de deux ans des pesticides pourrait marquer un tournant dans la lutte qui vise à mettre fin à l'apocalypse des abeilles, mais elle ne va pas assez loin. Plus de 2,2 millions de personnes veulent que la CE tienne tête à la fausse opposition allemande et britannique et qu'elle fasse pression en faveur d'une interdiction complète des pesticides néonicotinoïdes afin de sauver l'avenir de notre alimentation et de notre agriculture. »

« Nous saluons la mesure règlementaire proposée par la direction générale de la Commission européenne pour la santé et les consommateurs en tant que réponse initiale et rapide aux trois rapports publiés par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) le 16 janvier 2013, sur les risques de toxicité des insecticides néonicotinoïdes pour les abeilles », a déclaré l'eurodéputé Vert Bart Staes.

« Le rapport de l'EFSA a été suivi par un rapport le 23 janvier de l’Agence européenne pour l'environnement sur le principe de précaution, qui indique que l'imidaclopride "convient parfaitement au principe de précaution". Ce rapport détaille les échecs de l'évaluation des risques et des systèmes de suivi à l'échelle européenne et nationale qui ont permis aux néonicotinoïdes de nuire aux abeilles pendant si longtemps. »

« Les responsables politiques européens devraient donner la priorité à la protection des abeilles au lieu d'écouter les intérêts à court terme de l'industrie des pesticides. Une interdiction complète de tous les néonicotinoïdes est le moins que l'on puisse faire pour mettre fin au déclin de nos colonies d'abeilles. »

Le projet STEP financé par l'UE recommande plusieurs solutions pour que les agriculteurs protègent les populations d'abeilles :

  • essayer d’éviter les pesticides connus pour leur impact négatif sur les abeilles ;
  • réduire l’utilisation d’herbicides qui éliminent les plantes à fleurs ;
  • laisser des zones pérennes de jachères fleuries où les insectes pollinisateurs bénéficieront de ressources alimentaires et de sites de nidification ;
  • intégrer des cultures à floraison abondante (par ex. colza, luzerne et tournesol) dans les rotations afin de fournir des ressources complémentaires en nectar et pollen pour les abeilles et autres pollinisateurs.
  • 7 févr. 2013 : le Groupe consultatif de la chaîne alimentaire (regroupant ECPA, AES, Copa Cogeca, PAN et d'autres) sera informé des actions proposées par la Commission. Les services du commissaire Tonio Borg lanceront ensuite une consultation formelle sur un ensemble de projets de règlements.
  • 25 févr. 2013 : vote prévu sur les résidus de pesticides au Comité permanent de la chaîne alimentaire et de la santé animale
  • 1er juillet 2013 : la Commission envisage l'approbation d'une nouvelle réglementation sur l'utilisation des trois pesticides néonicotinoïdes

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