Comment débarasser l’agriculture du glyphosate

Se passer du glyphosate, c'est possible, à condition de le remplacer par l'huile de coude. [Poidl/Shutterstock]

À la demande du gouvernement, l’Inra a passé en revue les pratiques culturales qui permettent déjà de s’affranchir de l’herbicide le plus décrié du moment, listé les difficultés et impasses consécutives à cet abandon, tenté d’en évaluer les conséquences économiques et esquissé les changements profonds qui attendent l’agriculture française. Un article de notre partenaire, le Journal de l’Environnement.

C’est un rapport qui tombe à un moment très spécial. Quelques heures après que les États membres -et un vote rocambolesque de l’Allemagne- autorisaient pour 5 ans le renouvellement de la licence du glyphosate, Emmanuel Macron avait annoncé que la France bannirait l’herbicide de ses champs «dès que des alternatives [auraient] été trouvées, et au plus tard dans trois ans»

Commandée il y a quelques semaines, cette expertise de l’Inra pourrait servir de colonne vertébrale à une transition agricole, à l’heure où une majorité d’agriculteurs semblent avoir troqué leur savoir agronomique pour se jeter dans les bras de la chimie de synthèse.

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L’utilisation de glyphosate concernait 14% des surfaces en 2011 et 15% en 2014. Les situations sont toutefois hétérogènes: dans 3 à 4% des cas, il est utilisé pour détruire une prairie permanente ou temporaire, un peu plus fréquemment (13 à 16%) pour détruire un couvert d’interculture, et dans la grande majorité des cas (plus de trois quart des situations) pour détruire des adventices en l’absence de prairie ou couvert, en complément d’une diversité de stratégies de travail du sol.

Comment faire sauter ce «verrou» glyphosate? L’Institut national pour la recherche agronomique (Inra) s’est penchée sur les enseignements à tirer de l’expérience des fermes des réseaux Dephy, nées dans le cadre d’Ecophyto, et pour lesquelles des données ‘point zéro’ ont été enregistrées, puis comparées -sur six ans maximum- avec celles obtenues dans le cadre d’une moindre dépendance aux pesticides.

Des rapports nationaux et internationaux, des publications scientifiques et techniques et une consultation d’experts de l’Inra, du Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) et de l’Irste (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture), des instituts techniques agricoles, des chambres d’agriculture et des organisations professionnelles agricoles sont venus compléter l’expertise.

Verrouillage technologique

Trois ans, est-ce un délai raisonnable? Il est permis de s’interroger, après la lecture de ces 88 pages, sur l’intensité du saut technique, économique et culturel que la filière va devoir opérer pour reconquérir des conduites culturales rendues inutiles par l’utilisation d’une molécule autorisée depuis 1974 seulement et étancher les surcoûts de main d’œuvre.

«Les principaux blocages peuvent être de nature biotechnique ou résulter de notre trajectoire agricole ayant conduit à des exploitations de grande taille, ayant peu recours à la main d’œuvre; à la spécialisation des territoires qui limitent les utilisations alternatives des terres et favorisent la sélection d’une flore adventice difficile [à maîtriser]; à des standards de marché et des cahiers des charges. L’analyse des transitions doit également intégrer ces dimensions structurelles», prévient l’Inra.

Or le monde agricole est aujourd’hui dans une impasse: «Les systèmes actuels sont devenus pour certains dépendants du glyphosate selon un véritable mécanisme de verrouillage technologique autour de cette molécule peu onéreuse et à l’efficacité reconnue.»

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Les grandes exploitations, fans de glyphosate

C’est particulièrement le cas des systèmes sans labour, essentiellement pratiqués dans les très grandes exploitations (systèmes en semis directs vrais et sans aucune intervention de travail du sol), qui utilisent presque deux fois plus de glyphosate que les systèmes avec travail du sol sans retournement, souvent superficiel. Des conduites culturales adoptées pour réduire le temps de travail.

Car c’est bien là que réside l’un des nœuds du problème: la main d’œuvre. Derrière toutes les alternatives techniques recensées par l’Inra, il faut des bras (et quelques nouvelles machines également) pour opérer le désherbage mécanique et le travail superficiel du sol, dans les champs en interculture et au pied des ceps et des arbres, pour réaliser le labour qui enfouit les graines des adventices ou pour installer et entretenir un «mulch vivant», -lequel « induit une modification profonde de la flore adventice et une limitation des adventices vivaces ou problématiques».

À cela s’ajoute des évolutions du parc matériel, de la motorisation et des automatismes et une réflexion sur les modalités d’installation des cultures pérennes. «La réflexion sur la transition vers la sortie du glyphosate doit donc se faire sur une échelle de temps qui prend en compte la mise en œuvre de ces techniques alternatives», prévient l’Inra, qui cite la nécessité d’installer des systèmes d’irrigation surélevés pour laisser passer les outils de tonte ou de travail du sol au pied des arbres.

Impasse – destruction à la main

Combien cela va-t-il coûter? L’Inra évacue assez rapidement la question. «II n’y a pas de réponse unique à la question des impacts économiques de l’interdiction du glyphosate car les systèmes de culture ne font pas face à la même dépendance ni aux mêmes solutions leurs permettant de s’en dispenser. Avancer un chiffre serait assez hasardeux et prématuré dans le contexte de cette étude.»

Ces techniques sont-elles, à court terme, réalisables en toutes circonstances (et sans trop se baisser)? Non, répond sans ambages l’Inra, qui considère qu’il y a impasse «quand la seule alternative envisageable à court terme consiste à réaliser la destruction de la flore vivace à la main». C’est le cas pour l’agriculture de conservation (qui promeut le non-labour, soit 4% des grandes cultures), les agricultures dans des zones difficiles et sans grande valeur ajoutée, les cultures pour des marchés spécifiques avec fortes contraintes techniques (comme les semences, les légumes frais et de conserve cultivés en plein champ) et quelques situations de niche (comme la récolte des fruits à coque).

«Le rythme d’adaptation par les agriculteurs sera affecté à la fois par ses productions, sa technicité, les équipements disponibles mais aussi des conditions pédoclimatiques particulières», en conclut l’Inra.

glyphoinra

Agriculture connectée à la rescousse

Comment maintenir une pression sur les adventices, assurer la destruction des couverts pour installer les cultures, pour entretenir vignes et vergers et faciliter la récolte dans des situations maitrisées? La technologie est appelée à la rescousse, pour cartographier la flore vivace et permettre un suivi fin dans la parcelle, pour suivre les stades de développement et la portance de la parcelle, pour robotiser davantage (notamment en maraîchage).

Les espèces et les couverts végétaux d’interculture devront être élargis, ainsi que la gamme des outils de désherbage mécanique, pour une meilleure efficacité à moindre coût d’utilisation. La réserve d’adventices dans les sols, sous forme de graines ou d’organes végétatifs, devra être progressivement réduite.

Ambroisie, chardons, rumex, liseron, chiendent, datura, morelle et rhizomes de canne à sucre, parce qu’ils sont soit préoccupants pour la santé publique, soit des freins majeurs aux conduites actuelles vertueuses, y compris chez les agriculteurs en agriculture biologique, sont promis à une lutte sans merci.

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Retour vers le futur

Il n’y a pas que le glyphosate dans la vie, répète à plusieurs reprises l’Inra, qui a planché par le passé sur des produits jugés plus préoccupants, comme les insecticides dommageables à l’entomofaune utile.

C’est fort de cette expérience que l’Institut avertit que tout nouveau dispositif implique «d’avoir réfléchi à l’échelle du système en amont de sa réalisation». «On savait faire de l’agriculture avant et on saura en faire ‘après’, assure l’Inra. Mais les changements de structure et d’organisation éprouvés par l’agriculture française (et européenne) au cours des dernières décennies, dont certains rendus possibles justement grâce à l’utilisation du glyphosate, ne permettent pas d’envisager un retour à ‘avant’ et obligent à construire un ‘après’ différent», conclut l’Institut.

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