Crise du lait bio : malgré les ambitions de l’UE, la demande s’effrite en France

Si le marché français du bio a connu une croissance dynamique ces dernières années, la demande de produits laitiers bio s'essouffle depuis plusieurs mois. [8th.creator/Shutterstock]

C’est un rappel douloureux à la réalité du marché : alors que l’Union européenne s’est fixée des objectifs ambitieux pour développer l’agriculture biologique à l’horizon 2030, la filière du lait bio français constate un essoufflement de la demande et se retrouve aux débuts d’une crise de surproduction.

L’annonce était passée inaperçue cet été : en juillet, la coopérative laitière française Soodial annonçait à ses adhérents producteurs de lait bio une baisse de rémunération, comme en témoigne un courrier publié sur Twitter. En cause : une production à la hausse en même temps qu’une demande en forte baisse, générant un dangereux effet de ciseaux.

Pour pallier la situation, le groupe avait décidé que 10 % des volumes de lait bio collectés allaient « temporairement » être vendus en tant que lait conventionnel « non OGM ». Or, si le lait bio est rémunéré à hauteur de 470 à 500 euros par mille litres, le lait non OGM rapporte seulement 357 à 387 euros aux producteurs.

Coup dur pour la filière après plusieurs années d’efforts poussés : en 2017, les producteurs rassemblés au Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (Cniel) s’étaient fixé l’objectif de doubler la production en agriculture biologique en cinq ans, comme le rapportait le Dauphiné libéré le 17 septembre dernier. Défi réussi dès 2020 – une réussite qui revient désormais hanter le secteur.

Car si le marché français du bio a connu une croissance dynamique ces dernières années, la consommation ayant doublée entre 2015 et 2020, « on observe un essoufflement de la consommation de certains produits bio depuis plusieurs mois », explique Julia De Castro, cheffe de projet AOP, Bio et Montagne au Cniel, à EURACTIV. Une tendance pour laquelle son équipe n’a pour le moment pas d’explication précise, mais qui crée des « inquiétudes pour l’avenir », selon Mme De Castro : à terme, l’évolution actuelle risque d’engendrer une importante perte de valeur pour les producteurs de lait bio.

Une perte que les producteurs de la coopérative Soodial auront déjà pu constater aux mois d’août et septembre. Le groupe a pour sa part avancé plusieurs hypothèses pour expliquer la trajectoire ratée pour l’année 2021 : d’un côté, une ressource laitière qui « a largement dépassé le cadre prévu, profitant à plein des conditions favorables de la pousse de l’herbe ». De l’autre, « une crise économique qui s’installe, générant des effets négatifs amplifiés sur certains segments comme les laits infantiles ».

Dans le contexte de la crise sanitaire, un taux de natalité en baisse et l’allaitement maternel facilité par les confinements et le développement du télétravail viendraient donc en partie expliquer la crise actuelle.

A quoi s’ajoutent, selon Soodial, les « graves difficultés économiques » de certains pays qui renonceraient, cette année, à lancer des appels d’offres, ainsi que « des opérateurs en situation de surstocks qui réajustent mois après mois leurs perspectives de commandes », comme on peut lire dans le courriel adressé aux adhérents.

La protection du revenu des agriculteurs fait son entrée au Sénat

Les sénateurs débattront, à partir de ce mardi (21 septembre), de la proposition de loi visant à protéger la rémunération des agriculteurs. La sénatrice Anne-Catherine Loisier déplore un projet de loi aux failles encore trop nombreuses.

« Les ambitions politiques sont une chose, les réalités du marché une autre »

Sur fonds de ces sombres constats se pose donc la question de la suite – et de la réponse politique. Car dans le cadre de sa stratégie « De la ferme à la fourchette », l’Union européenne s’est bien fixée l’objectif ambitieux de booster l’agriculture biologique : cette dernière doit ainsi atteindre 25 % des terres agricoles exploitées en 2030, contre 7,5 % en 2018.

Or, comme l’illustre le contexte actuel, « les ambitions politiques sont une chose, les réalités du marché une autre », affirme Alexander Anton, secrétaire générale de la European Dairy Association (EDA, association représentant l’industrie laitière dans l’UE), contacté par EURACTIV.

Une réalité simple à laquelle la France n’est pas la seule à se heurter : « En 2004, le ministre de l’Agriculture allemand de l’époque annonçait son ambition d’atteindre 20 % de terres agricoles exploitées en bio en 2010. Aujourd’hui, l’Allemagne demeure à moins de 8 % », rappelle M. Anton.

En cause, non pas un manque d’engagement du secteur laitier, mais une demande trop faible : si la tendance en faveur de la consommation bio a été « significative » ces dernières années, elle reste largement insuffisante pour atteindre les objectifs de Bruxelles, selon M. Anton.

« Les producteurs laitiers n’exécutent pas des projets politiques, ils desservent des marchés. Quand les consommateurs voudront vraiment jouir de 25 % de lait bio et seront prêts à en payer le prix supplémentaire, ce marché sera satisfait par la filière laitière européenne – mais ce n’est pas ce que nous voyons aujourd’hui, ni en France, ni dans les autres pays européens. »

En conséquence, « une part importante de notre production de lait bio européen est commercialisée sous forme de produits conventionnels », regrette Alexander Anton.

Pour sortir de l’impasse et faire des ambitions de Bruxelles une réalité, « il faudrait un soutien massif et beaucoup, beaucoup plus conséquent que de simplement basculer quelques dizaines de millions d’euros du budget européen à la promotion du bio », soutient le secrétaire général de l’EDA.

Au niveau français, « on attend des pouvoirs publics qu’ils accompagnent le développement de la filière bio, mais aussi de la consommation », explique aussi Mme De Castro. Une piste positive : dès 2022, les cantines publiques françaises seront obligés de proposer au moins 20 % de produits bio. Mais d’autres marchés restent à développer pour combler l’écart constaté cette année, rappelle-t-elle.

La filière se veut néanmoins optimiste. « Le secteur des produits laitiers bio va continuer à évoluer », affirme Alexander Anton, « mais en fonction de la demande, et non pas d’ambitions politiques ».

Comment l’Allemagne met en œuvre les objectifs écologiques de l’UE dans le domaine agricole

Dans le cadre de la future PAC, l’agriculture doit devenir plus « verte » au sein de l’UE. EURACTIV revient sur les moyens concrets par lesquels l’UE soutient une agriculture durable en Allemagne.

Supporter

Measure co-financed by the European Union

Le contenu du présent rapport ou de la présente publication reflète uniquement la position de l'auteur et relève de sa seule responsabilité. La Commission européenne n’assume aucune responsabilité quant à l’usage qui pourrait être fait des informations qu’il/qu’elle contient.

From Twitter

Subscribe to our newsletters

Subscribe