Le Brésil envisage d’étendre la culture de la canne à sucre en Amazonie

Le sénat brésilien envisage d'autoriser l'exploitation dans certain pans de la forêt amazonienne. [Alf Ribeiro]

Le sénat brésilien pourrait d’autoriser la culture de canne à sucre comme biocarburant en Amazonie. Un projet contesté par les écologistes, mais aussi  par l’Association de l’industrie de la canne à sucre.

Le 6 avril, le sénat brésilien doit se prononcer sur une possible levée de l’interdiction de la production de canne à sucre comme carburant en Amazonie. L’Association de l’industrie de la canne à sucre, l’UNICA, craint qu’une telle loi ait un impact très négatif sur l’image du secteur.

« En modifiant les directives de répartition du territoire, le projet de loi 626/2011 pourrait augmenter fortement la pression en faveur de la déforestation dans le biome amazonien », a déclaré l’association dans un communiqué. « L’industrie brésilienne des biocarburants et du sucre ne soutient pas la déforestation. Le projet de loi 626/2011 risque de ternir sa réputation et mettre en péril les marchés déjà conquis et la valeur des produits brésiliens. »

Le zonage de la culture de canne à sucre a été développé spécifiquement en réponse aux menaces européennes d’imposer des barrières non tarifaires aux exportations brésiliennes de bioéthanol.

L’UNICA a fait valoir que la levée de l’interdiction enverrait un mauvais message à ses clients européens et internationaux : que le Brésil ne s’engage pas à respecter les garanties environnementales établies, ce qui entraînerait une incertitude pour les entreprises.

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Divisions politiques

Si le président, Michel Temer, est pour l’autorisation, cinq anciens ministres de l’Environnement ont critiqué le projet de loi.

« Quand nous avons développé le zonage de la canne à sucre, nous avons longuement débattu au sein du gouvernement et avec le secteur industriel. Nous en avions conclu qu’il y avait assez de terres pour doubler la production de canne à sucre sans envahir les zones dédiées à la production alimentaire, le bassin de l’Alto Paraguay et l’Amazonie », a assuré l’un d’entre eux, Carlos Minc, qui a élaboré le système de répartition des terres en question.

« S’implanter dans ces zones ternirait l’image de l’éthanol brésilien. Il est incroyable que neuf ans plus tard, avec tous les engagements que le Brésil a pris à Paris, les mêmes personnes aient l’intention de ressusciter ce projet de loi qui ouvre l’Amazonie à la canne à sucre », a-t-il regretté.

Izabella Teixeira, une autre ancienne ministre de l’Environnement et cheffe de la délégation brésilienne à la COP21, a pour sa part estimé que le projet de loi « met en péril la politique brésilienne en matière de biocarburants, tout comme les engagements de RenovaBio et du Brésil dans le cadre de l’Accord de Paris ».

« L’éthanol brésilien n’a pas besoin de ça. C’est plus qu’un pas en arrière, c’est une honte », a-t-elle déclaré.

Opposition de la société civile

Le 2 avril, un groupe de 59 ONG a publié une lettre ouverte demandant que le projet de loi soit condamné « à son seul lieu de repos acceptable : les archives ». Elles décrivent le projet de loi comme inutile et nuisible pour le climat.

« Le zonage de la canne à sucre, adopté par décret en 2009, a autorisé l’extension de sa culture à 70 millions d’hectares. C’est dix fois plus que l’expansion prévue de la superficie agricole d’ici 2020. On ne manque donc pas de terres pour produire durablement de la canne à sucre », soulignent les auteurs de la lettre.

« Permettre la culture de la canne à sucre en Amazonie, même dans les zones dégradées, c’est ajouter un autre facteur de déforestation dans la région : l’élevage sera poussé dans de nouvelles zones pour faire place à la culture, entrainant la dévastation là où aujourd’hui il devrait y avoir une productivité accrue. Toute l’infrastructure de transformation devra également s’y installer, ce qui accroît la pression exercée sur la forêt. Cela crée un problème là où il n’y en a pas aujourd’hui, et sans justification raisonnable », poursuivent-ils.

L'Europe s'attaque timidement à la déforestation importée

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Le président brésilien semble cependant déterminé à soutenir le projet de loi, présenté pour la première fois en 2011 par la sénatrice Flexa Ribeiro, du parti social-démocrate brésilien de centre-droit, qui représente l’État amazonien du Pará, une circonscription rurale. Selon elle, le projet de loi apportera la croissance économique dans les régions économiquement faibles.

« Pas un seul arbre ne tombera. Au contraire, nous apportons plus d’activités économiques dans les zones vulnérables et donc plus d’emplois pour la population extrêmement fragile de cette région. Nous parlons de création d’emplois et de revenus », a-t-elle assuré, ajoutant que « ceux qui sont contre le projet ne connaissent pas la région et ne savent pas qu’il s’agit d’un problème économique ».

Point de basculement écologique

Une étude publiée le 21 février dans la revue Science Advances montre à quel point la question de la production de canne à sucre en Amazonie est cruciale et controversée. Elle souligne que l’Amazonie est à un point de basculement, ce qui signifie que la déforestation est si avancée qu’elle dégrade le cycle hydrologique de la forêt tropicale au point de l’empêcher de soutenir les écosystèmes de la forêt tropicale.

« La gravité des sécheresses de 2005, 2010 et 2015-16 pourrait bien représenter les premiers événements de ce point de basculement écologique. Tout comme les graves inondations de 2009, 2012 (et 2014 dans le sud-ouest de l’Amazonie), ils suggèrent que l’ensemble du système oscille », avertissent les auteurs de l’étude.

Ils estiment le point de basculement à 20-25 % de déforestation. Selon le rapport publié le 26 mars par l’IPBES, 17 % de la forêt amazonienne a déjà été exploitée. L’étude appelle donc les autorités à mettre un terme à la déforestation et à planter davantage d’arbres.

« Nous pensons qu’il serait judicieux non seulement de limiter strictement la déforestation, mais aussi de reconstituer une marge de sécurité contre le point de basculement de l’Amazonie […] pour la bonne raison qu’il est inutile de découvrir le point de basculement précis en en étant des témoins directs », mettent-ils en garde, rappelant que « lors de la Conférence de Paris en 2015, le Brésil s’est engagé à reboiser 12 millions d’hectares d’ici 2030. »

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