L’Europe relance l’agriculture carbonée mais sans lui ouvrir les marchés du carbone

Le concept de séquestration du carbone dans les sols, pierre angulaire de l’agriculture régénérative, apparaît à nouveau comme une mesure clé pour l’atténuation et l’adaptation au changement climatique.

Le potentiel de l’« agriculture carbonée », qui doit permettre de piéger les émissions de CO2 tout en régénérant les sols agricoles dégradés, suscite l’intérêt des législateurs européens à l’heure où l’UE entend se montrer plus ambitieuse afin d’atteindre la neutralité climatique d’ici à 2050.

Pour ce faire, la Commission a proposé de faire passer l’objectif 2030 de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 40 % à 55 %. Elle s’est également engagée à ce que l’ensemble de la législation soit révisée et adaptée.

Les cultures sont des « puits » de carbone naturels. Elles permettent de retirer l’équivalent de quelque 51 milliards de tonnes de CO2 de l’atmosphère chaque année et les stockant dans la couche arable.

Les sols agricoles de l’UE contiennent environ 14 milliards de tonnes de carbone dans la surface arable, ce qui dépasse de loin les 4,4 milliards de tonnes de gaz à effet de serre émis chaque année par les 27 pays de l’UE.

Parallèlement, la séquestration du carbone a pour effet de restaurer la matière organique dans les sols cultivés, un « cadeau » régénérateur qui peut stimuler la fertilité des sols de manière biologique.

Considérée comme une pratique régénératrice, l’agriculture carbonée a été intégrées aux bonnes conditions agricoles et environnementales (BCAE) de l’éco-régime, la nouvelle architecture verte de la politique agricole commune (PAC) de l’UE pour l’après-2020.

En particulier, les BCAE 2 visent à protéger les sols riches en carbone tels que les zones humides et les tourbières, considérés comme les puits de carbone les plus efficaces.

Selon la proposition de réforme de la PAC, les BCAE 2 seront appliquées à toutes les terres agricoles éligibles, mais les États membres devront identifier précisément les tourbières et les zones humides en établissant une cartographie spécifique des parcelles de terrain.

Par ailleurs, les techniques de réhumidification destinées à remédier à la dégradation des tourbières drainées dans le passé, la paludiculture ou d’autres pratiques agricoles entraînant la séquestration du carbone dans ces zones, pourraient être soutenues financièrement par des paiements supplémentaires de la PAC, par le biais d’éco-régimes et d’interventions en matière de développement rural.

Cependant, ce nouvel engouement pour les puits de carbone est considéré par certains comme un écran de fumée visant à dissimuler un manque d’ambition en matière d’action environnementale.

Les groupes de défense de l’environnement dénoncent le projet de la Commission d’inscrire la séquestration du carbone dans les sols au chapitre des mesures destinées à atteindre les objectifs climatiques. Selon eux, il s’agit d’un simple « artifice comptable ».

« Compter sur les forêts pour atteindre les objectifs climatiques envoie un mauvais signal, cela induit que continuer à polluer ne pose pas de problème, car la terre va absorber cela », relève Sam van den Plas, directeur politique de l’ONG environnementale Carbon Market Watch.

En Europe, les forêts constituent actuellement un puits de carbone « net » car elles absorbent plus de dioxyde de carbone qu’elles n’en émettent. Au niveau mondial, les océans et les forêts sont les deux plus importants puits de carbone.

Le tabou du marché du carbone

Le plan visant à stocker davantage de carbone dans les terres agricoles et les forêts européennes devrait s’articuler autour d’un « solide système de certification pour l’élimination du carbone », stipule la récente mise à jour de la loi sur le climat de la Commission européenne.

Cependant, le fait de revoir l’objectif 2030 de réduction des gaz à effet de serre pour le fixer à au moins 55 % maintiendrait le secteur agricole et l’utilisation des terres en dehors du marché du carbone de l’Union – le système d’échange de quotas d’émission (SCEQE) – a fait savoir la Commission.

L’exécutif de l’UE prévoit seulement de réviser divers textes législatifs d’ici à juin 2021, tels que le règlement sur l’utilisation des terres, le changement d’affectation des terres et la foresterie (UTCAF) et le règlement sur le partage de l’effort de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Jusqu’à présent, les agriculteurs européens n’ont pas pu participer aux marchés du carbone, qui leur permettraient d’être payés pour le stockage de carbone dans leurs terres agricoles grâce à des échanges de droits d’émission de gaz à effet de serre.

Pour en finir avec le tabou des marchés du carbone, la commission de l’agriculture du Parlement européen (COMAGRI) a inclus, dans son avis sur la loi sur le climat, des propositions pour la mise en place d’un système de séquestration du carbone dans le sol, assorti d’un système d’échange distinct pour les émissions négatives.

L’importance des absorptions ou des émissions négatives est primordiale car à l’heure actuelle, les absorptions et les réductions d’émissions sont traitées de manière égale sur les marchés du carbone.

Toutefois, une tonne de carbone retirée de l’atmosphère devrait avoir un prix différent de celui d’une tonne de carbone non émise dans l’atmosphère, estiment les législateurs européens.

« D’un point de vue politique, je pense que la Commission devrait explorer la possibilité d’établir un système d’échange distinct pour les émissions négatives », souligne Asger Christensen, l’eurodéputé libéral qui a rédigé l’avis de la commission.

« D’après nous, il s’agit d’un message important car cela pourrait générer un financement substantiel pour le climat et bénéficier au climat, à l’environnement et à la biodiversité ».

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