Selon les experts, le Brexit pourrait entraîner une fragmentation de la filière agricole britannique

Un porte-parole du ministère de l’Environnement a indiqué à Euractiv que le départ britannique de l’UE présentait une chance inespérée pour le pays d’élaborer sa propre politique agricole et d’octroyer aux agriculteurs un soutien adéquat. [SHUTTERSTOCK]

Cet article fait partie de l'édition spéciale L’avenir du secteur agroalimentaire à la suite du Brexit.

Dans l’ère de l’après-Brexit, Le Royaume-Uni s’engage pour une agriculture plus verte et harmonieuse. Toutefois, les projets envisagés pourraient porter préjudice aux petits exploitants agricoles et plonger certains en terra incognita.

« Maintenant que nous sommes sortis de l’UE, nous effectuerons de nouveaux paiements et prendrons des mesures d’incitation économique pour récompenser les exploitants agricoles tournés vers le développement durable, la nature, le bien-être animal et la lutte contre le réchauffement climatique », a déclaré le ministre britannique de l’Environnement George Eustice lors de la conférence nationale des syndicats d’agriculteurs en février de cette année.

Un porte-parole du ministère britannique de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales (DEFRA) a indiqué à Euractiv que le départ britannique de l’UE présentait une chance inespérée pour le pays d’élaborer sa propre politique agricole et d’octroyer aux agriculteurs un soutien adéquat.

Réforme de la PAC : les éco-régimes (toujours) au cœur des clivages

Les discussions sur la nouvelle PAC se poursuivent au niveau européen. Au cœur des débats : la question des éco-régimes. En France, de nouvelles manifestations s’annoncent ce vendredi (30 avril) alors que le dispositif des paiements verts va trop loin pour les uns et pas assez pour les autres.

À l’image de la Politique agricole commune (PAC), le ministère prévoit de mettre sur pied plusieurs dispositifs s’accentuant sur la protection de l’environnement et devant récompenser les agriculteurs pour leurs pratiques durables.

« À long terme, nous souhaitons introduire ces nouveaux dispositifs de récompense pour les exploitants qui produisent des biens respectueux de l’environnement », a ajouté le représentant britannique.

En revanche, comme le veut l’adage, « tout ce qui brille n’est pas or ». À quel point ces nouveaux dispositifs sont-ils efficaces par rapport à ce que prévoit la réforme de la PAC ?

S’éloigner du régime des paiements directs

Dans son nouveau programme de subventions agricoles, l’Angleterre entend surtout s’éloigner du régime des paiements directs pour se tourner vers un « partenariat commercial », a expliqué la source du ministère.

Ainsi, l’approche initiale sera petit à petit abandonnée sur une période de sept ans, afin de ne pas précipiter les exploitants au bord du gouffre.

Conformément à la PAC, les agriculteurs anglais percevaient des subventions annuelles à hauteur d’environ 2,5 milliards d’euros, dont 86 % étaient des aides directes aux revenus.

Selon Viviane Gravey, chercheuse à la Queen’s University à Belfast spécialisée dans les répercussions agricoles et environnementales du Brexit, la volonté d’abandonner le régime des paiements directs ne date pas d’hier.

Londres milite depuis plusieurs années pour supprimer le premier pilier de la PAC et verser tous les fonds vers le deuxième, la politique de développement rural.

« La décision de supprimer les paiements directs vise à encourager les exploitants à s’aligner sur le nouveau dispositif, car c’est le seul moyen qu’ils ont de recevoir le financement nécessaire pour maintenir leurs affaires à flot », a-t-elle expliqué.

Bien que ces mesures encouragent une transition vers des pratiques plus vertes, elles posent « un risque manifeste regroupement foncier à grande échelle », a-t-elle averti.

Ce danger s’explique par le fait que seules les grandes exploitations avec de gros investissements ont le temps nécessaire et « le luxe de demander des financements de manière stratégique », a-t-elle poursuivi.

Sans le coussin contre la « pauvreté totale » fourni par le régime des paiements directs, de nombreuses exploitations plus petites pourraient tomber en faillite, même avec un abandon progressif dudit système.

Mme Gravey a également noté que la décision de s’éloigner des paiements directs ne sera pas mise en pratique de la même façon partout dans le Royaume-Uni.

À l’inverse, l’Irlande du Nord et l’Écosse continueront d’offrir à leurs agriculteurs des paiements directs, quoique réduits.

Ces divergences posent un risque de fragmentation à travers le pays, a-t-elle mis en garde.

Les dessous de la politique agricole commune (PAC)

La politique agricole commune soutient les agriculteurs et améliore la productivité du secteur. Pour ce faire, elle garantit un approvisionnement stable de nourriture à prix abordable et assure un niveau de vie convenable aux exploitants agricoles tout en protégeant l’environnement.

Des engagements juridiques aux promesses politiques

Parmi les autres différences du nouveau projet britannique pour la filière agricole figure le fait que, contrairement à la PAC, il n’y aura plus de fonds précis dédiés aux agriculteurs.

« Nous devons regarder la situation d’un autre angle. L’agriculture ne bénéficiera plus automatiquement de paiements, nous devrons exposer nos arguments auprès du Trésor pour les percevoir, comme le font d’autres industries », a soutenu Victoria Prentis, sous-secrétaire d’État à l’agriculture, à la pêche et à l’alimentation, lors d’un évènement récent sur l’avenir de la politique agricole britannique.

Robe Cooke, directeur des programmes favorisant des pratiques agricoles et halieutiques plus vertes chez Natural England, a ajouté que le secteur agricole devra « se battre pour son budget parmi d’autres priorités nationales ».

« Il est donc crucial de garantir un bon rapport qualité-prix et de faire en sorte que les paiements publics pour les biens publics répondent aux attentes en matière d’environnement », a-t-il appuyé.

Cette évolution vers une vision « exceptionnaliste » de l’agriculture pourrait certes offrir plus de flexibilité, mais l’absence d’engagements contraignants risque de plonger les agriculteurs en terra incognita, estime Mme Gravey.

« Le soutien aux agriculteurs passe d’engagements juridiques à des promesses politiques », a-t-elle déclaré.

Cela signifie qu’il n’y a pas de cohérence ou de garanties de financement entre un gouvernement et le suivant, ce qui rend les agriculteurs vulnérables face aux élections anticipées et aux caprices politiques, a-t-elle mis en garde.

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