L’innocuité du Roundup fait débat à Bruxelles

Dans certains pays, comme la France, l'opinion publique s'est mobilisée contre le glyphosate. [Global Justice Now/Flickr]

L’Agence européenne des produits chimiques estime que le glyphosate, un herbicide très controversé, ne peut pas être classé en tant que substances cancérigène. Au grand dam des associations de protection de l’environnement.

Le 15 mars, le comité d’évaluation des risques (CER) de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a annoncé que les preuves scientifiques existantes ne permettaient pas de classer le glyphosate dans la catégorie des produits cancérigènes, mutagènes ou ayant des effets toxiques sur la reproduction.

Les conclusions de l’ECHA étaient très attendues par Bruxelles, qui se penchera à nouveau sur le renouvèlement de l’autorisation de vente de l’herbicide à la lumière de cette évaluation.

Le glyphosate est la substance active du RoundUp, un herbicide extrêmement répandu commercialisé par le géant agrochimique Monsanto. Ses détracteurs, Greenpeace en tête, font valoir une étude de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui a conclu au caractère potentiellement cancérigène du produit, et appellent à son interdiction. Certains estiment également que le glyphosate pourrait être un perturbateur endocrinien.

L'interdiction du glyphosate, une décision légitime, mais non scientifique ?

Le débat sur la toxicité des pesticides est légitime, mais dépasse le domaine de la science, selon Bernhard Url, le directeur de l’agence européenne EFSA.

En mai 2016, une étude menée par des spécialistes des pesticides de l’OMS et de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), a cependant indiqué que « le glyphosate ne pose probablement pas de risque cancérigène pour les humains lors d’une exposition alimentaire ».

« Le glyphosate ne devrait pas être classé comme cancérigène », a confirmé Jack de Bruijn, directeur du comité d’évaluation des risques de l’ECHA, lors d’une conférence de presse le 15 mars. Il a ajouté que les recherches menées, fondées sur une « évaluation étendue de toutes les informations disponibles » sur les humains et sur les animaux n’avaient pas non plus permis de conclure à un risque de défauts génétiques ou reproducteurs.

En mai dernier, le Conseil européen avait approuvé une prolongation de 18 mois de l’autorisation de vente du produit, tout en limitant son utilisation, en attendant le jugement de l’ECHA. Sous la pression de l’opinion publique, la France et Malte s’étaient opposées au renouvèlement d’autorisation et sept pays, dont l’Allemagne, s’étaient abstenus lors du vote.

Bruxelles prolonge l'autorisation du glyphosate

L’exécutif européen a décidé de prolonger de 18 mois l’autorisation de vente du glyphosate, malgré l’absence de majorité qualifiée au Conseil. Les OGN l’accusent d’avoir « cédé aux sirènes des lobbies ».

 

Décision d’ici fin 2017

Enrico Brivio, porte-parole de la Commission européenne, a indiqué que l’exécutif avait « pris note » de l’opinion de l’agence, qui se base sur des « preuves scientifiques ». Il ne s’agit cependant pas de la fin du processus, a-t-il ajouté, puisque l’avis du CER sera à présent soumis à une vérification éditoriale au sein de l’ECHA avant d’être officiellement communiqué à la Commission.

« La soumission de l’opinion finale à la Commission devrait avoir lieu avant les vacances d’été […] Après quoi, les services de la Commission relanceront leurs discussions avec les États membres quant à l’approbation du glyphosate comme substance active dans les produits phytosanitaires », a-t-il expliqué.

La décision devra être prise « dans les six mois » après réception de cet avis, par le comité scientifique chargé du dossier, présidé par la Commission et au sein duquel siègent des représentants des États membres

L'industrie consent à dévoiler ses études sur le glyphosate

La décision d’un lobby pro-glyphosate de donner accès à des études sur la dangerosité du fameux pesticide. Une initiative qui est loin d’être suffisante, selon Greenpeace.

Michèle Rivasi, eurodéputée française (Europe écologie les Verts), souligne pourtant que l’avis repose toujours sur des études confidentielles et que nombre d’experts interrogés ont des conflits d’intérêts avec des entreprises chimiques. Les députés écologistes comptent donc saisir la cour de justice européenne, afin d’assurer la transparence de l’évaluation.

L’eurodéputée appelle donc la Commission à attendre la fin de l’année, quand elle disposera de l’avis – indépendant – de la justice et le résultat d’une initiative citoyenne.

« La science l’a emporté »

« La science l’a emporté », a réagi l’Association européenne des fabricants de pesticides, l’ECPA (regroupant Monsanto, Bayer, Dow, BASF, Syngenta…), qui dit s’attendre à ce que la Commission s’engage rapidement dans un nouveau processus d’autorisation pour 15 ans.

Soit « le même assentiment originellement suggéré par la Commission avant que la substance ne devienne l’objet d’un débat politique et affectif plutôt qu’un débat scientifique », s’est félicité Graeme Taylor, le porte-parole de l’ECPA.

Glyphosate et Brexit, même combat ?

Le referendum britannique manifeste le besoin de changement radical des prises de décisions dans l’UE. L’absence de responsabilité claire des uns et des autres vient de s’illustrer avec la réautorisation temporaire du glyphosate.

Les ONG sur le pied de guerre

Les ONG accusent quant à elles le CER d’avoir écarté les études négatives existantes. Dans un communiqué, Greenpeace a ainsi dénoncé l’ECHA, qui aurait « balayé les preuves sous le tapis ».

Selon Franziska Achterberg, directrice des politiques alimentaires européennes de l’organisation, il existe beaucoup plus de données sur la nocivité du produit que ce qui est légalement requis pour faire interdire une substance, mais l’ECHA a choisi de ne pas prendre ça en compte.

« L’UE ne peut prendre des décisions scientifiques en faussant les faits. Si l’UE ne comprend pas [ce principe], les citoyens et l’environnement continueront à être des rats de laboratoires pour l’industrie chimique », déplore-t-elle.

« Pour arriver à ses conclusions, l’ECHA a rejeté des preuves scientifiques flagrantes de cancers chez des animaux de laboratoire, passant outre les avertissements de plus de 90 scientifiques indépendants, et se basant sur des études non publiques commandées par des producteurs de glyphosate », poursuit Greenpeace.

HEAL, l’Alliance pour la santé et l’environnement, a également regretté une régression dans la prévention du cancer et fait remarquer que l’avis de l’ECHA allait à l’encontre de ceux des agences de recherche contre le cancer les plus sérieuses au niveau mondial, comme le CIRC.

« À l’avenir, nous pensons qu’il sera reconnu que le CIRC avait raison. D’ici là, l’Europe semble bien décidée à donner le feu vert au glyphosate, et à passer à côté d’une belle occasion de prévention du cancer », indique Génon K. Jensen, directeur exécutif de l’alliance.

Une pétition citoyenne compte faire interdire le glyphosate

Bruxelles a donné son accord au lancement d’une initiative citoyenne européenne qui souhaite faire interdire le glyphosate au sein de l’UE.

Contexte

L'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a déclaré en novembre 2015 qu'il était peu probable que le glyphosate provoque le cancer chez les hommes et a proposé d'élever les plafonds du pesticide.

L’EFSA conseille les décideurs politiques européens, et ses conclusions étaient censées ouvrir la voie à un renouvèlement de l'autorisation du glyphosate par les 28 États membres. La molécule est entrée sur le marché en 1974. Elle est rapidement devenue le numéro 1 des ventes, notamment avec le Round Up du géant agrochimique américain Monsanto.

Les groupes environnementaux appellent à une interdiction de la substance depuis que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence de l'OMS, a affirmé en mars 2015 que le glyphosate était un « cancérogène probable pour les humains ».

Selon un groupe d'action, 1,4 million de personnes ont signé une pétition appelant l'Union européenne à suspendre l'autorisation du glyphosate en attendant d'autres évaluations.

L’EFSA assure avoir mené une analyse approfondie et tenu compte des recherches du CIRC. L’agence a néanmoins conclu qu’il n’existait pas de risque cancérigène lié au glyphosate. Greenpeace parle pour sa part de mascarade.

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