Commission et États membres se renvoient la balle sur les néonicotinoïdes

« C’est comme s’ils jouaient à cache-cache. La Commission prétend que les États membres doivent prendre position, et les États membres estiment que c’est à la Commission de le faire », a déclaré Franziska Achterberg, conseillère en politique alimentaire de Greenpeace. [Shutterstock]

Greenpeace accuse la Commission et les États membres de ne pas prendre position sur l’interdiction des néonicotinoïdes. Les lobbys agricoles, dont celui du sucre, défendent le produit chimique d’arrache-pied.

Le 28 février, l’Autorité européenne pour la sécurité alimentaire (EFSA) a publié un rapport confirmant que la plupart des utilisations des pesticides aux néonicotinoïdes menaçaient les abeilles sauvages et domestiques.

Selon la Commission, les abeilles pollinisent 80 % des cultures et des plantes sauvages en Europe. Leur disparition progressive ces dernières années en raison de l’utilisation intensive de pesticides préoccupe à Bruxelles et dans les autres capitales européennes. Mais le débat se trouve dans une impasse.

L’EFSA a réévalué des données datant de 2013 sur trois substances néonicotinoïdes : la clothianidine, l’imidaclopride et le thiamethoxame.

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Les pesticides aux néonicotinoïdes menacent les pollinisateurs, essentiels à la reproduction de nombreuses plantes, selon une nouvelle évaluation de l’EFSA. La Commission pourrait bientôt légiférer.

Le rapport de l’EFSA sera examiné lors de la prochaine réunion du comité permanent des végétaux, des animaux, des denrées alimentaires et des aliments pour animaux (SCOPAFF) les 22 et 23 mars.

La Commission a tenté de soumettre la question de son interdiction à un vote en décembre dernier, mais les États membres ont souligné qu’ils souhaitaient voir le rapport de l’EFSA en premier.

Six États membres s’opposent à une interdiction des néonicotinoïdes, dont la Roumanie et la Hongrie. La France, le Royaume-Uni, l’Irlande, la Croatie, la Slovénie, le Luxembourg et Malte y sont en revanche favorables.

Aucun vote n’est prévu au programme de la prochaine réunion du SCOPAFF, alors que l’EFSA a réaffirmé le danger que représentent les néonicotinoïdes. Des sources au sein de la Commission ont indiqué que l’exécutif discuterait tout d’abord avec les États membres des conclusions du rapport de l’EFSA et apporterait des amendements aux propositions existantes « si nécessaires ».

La Commission ne disposerait en réalité pas du vote de la majorité des États membres. « Tant que la Commission ne mettra pas les propositions au programme des votes, elle ne peut pas s’attendre à ce que les gouvernements prennent position », estime Franziska Achterberg, conseillère en politique alimentaire de Greenpeace.

Selon elle, les ministres allemands et néerlandais sont heureux de se cacher derrière la déclaration de la Commission selon laquelle elle « pourrait amender l’utilisation des substances aux néonicotinoïdes ». « Le 14 mars, le gouvernement allemand a déclaré aux eurodéputés qu’il attendrait les nouvelles propositions de la Commission avant de prendre position. Le même jour, la ministre néerlandaise a déclaré qu’elle attendrait ces propositions et les analyserait dès réception. L’Allemagne et les Pays-Bas font partie des pays qui n’ont pas encore précisé leur position. »

« C’est comme s’ils jouaient à cache-cache. La Commission prétend que les États membres doivent prendre position, et les États membres estiment que c’est à la Commission de le faire », a déclaré Franziska Achterberg.

« Les gagnants, à ce jeu-là, sont les fabricants de pesticides qui continuent de vendre leurs produits chimiques dangereux. Beaucoup d’agriculteurs continueront de les utiliser tant qu’ils ne seront pas interdits. Plus l’interdiction est reportée, plus les abeilles et l’environnement sont menacés », a prévenu la militante de Greenpeace.

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Qui retarde son interdiction ?

L’industrie du sucre pratique un lobbying acharné en Europe, même dans les pays où la production n’est pas importante, selon Walter Haefeker, membre de l’Association européenne des apiculteurs professionnels (EPBA). « Ils disent essentiellement qu’ils ne peuvent pas produire de sucre sans les néonicotinoïdes, les traitements de semences […], mais nous savons par nos producteurs de betteraves à sucre biologiques que c’est vraiment possible. »

L’argument de l’industrie du sucre est que ce type de pesticides est essentiel pour nourrir une population mondiale croissante.

« C’est une blague ? Nous ne nourrirons pas la population mondiale avec du sucre ; qui plus est, la Commission a pour objectif de réduire la teneur en sucre des aliments transformés d’au moins 10 % », répond Walter Haefeker.

« En raison du coût de transport de la betterave à sucre, si vous concentrez la production, vous concentrez la culture autour de ces plantes et la rotation des cultures est alors moins réalisable », selon Walter Haefeker. « Le public doit absolument comprendre que l’industrie exerce un lobbying constant et illogique. »

Un impact important sur l’agriculture

L’industrie du sucre souligne que les restrictions actuelles ont déjà un impact significatif sur les agriculteurs européens ; sans les néonicotinoïdes, l’Europe devra importer un grand nombre de produits de base, notamment le maïs, les pommes de terre et le colza oléagineux.

Selon l’Association européenne pour la protection des cultures (ECPA), les restrictions sur les néonicotinoïdes de 2013 font déjà perdre près de 900 millions par an à l’industrie européenne du colza.

« Si nous sommes vraiment engagés dans l’agriculture durable, nous devons nous assurer que les agriculteurs disposent des outils nécessaires pour un approvisionnement suffisant, sûr et des prix abordables de denrées », a précisé Graeme Taylor, le directeur des affaires publiques de l’ECPA.

Les conséquences sur la culture de betteraves à sucre seraient importantes et sa production est difficilement remplaçable, car elle ne peut pas être importée dans l’UE, selon Graeme Taylor. Rien qu’en Allemagne, le rendement aurait baissé d’environ 49 %, précise-t-il.

« S’exprimant au sujet de la publication du dernier rapport de l’EFSA, même le chef de l’unité des pesticides de l’EFSA a admis que ‘nous ne pouvons pas exclure la possibilité d’un risque, même si nous ne pouvons pas prédire s’il existe un risque élevé ou non’ », a-t-il conclu.

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