Importations, élevage, irrigation : les changements agroalimentaires à prévoir en 2050

Les scientifiques ont suivi cinq trajectoires agroalimentaires différentes compatibles avec l’objectif de neutralité carbone en 2050. [Stock-Asso / Shutterstock]

Une étude a modélisé notre système agroalimentaire en 2050, en suivant des scénarios très différents de réduction de notre empreinte carbone.

À quoi ressemblera notre alimentation dans 30 ans ? Pour parvenir aux ambitions françaises et européennes de neutralité carbone à l’horizon 2050, notre société doit faire des choix aussi cruciaux que difficiles à mettre en œuvre.

L’un des secteurs les plus déterminants : l’alimentation. De la production agricole de matières premières aux transports de marchandises, en passant par la transformation industrielle, nourrir la population génère un quart des émissions totales de gaz à effet de serre (GES) dans le monde.

« Nous n’arriverons pas à évoluer sans toucher à notre système alimentaire, et ce, de la fourche à la fourchette », insiste Sarah Martin, cheffe du service Agriculture, Forêt, Alimentation à l’Ademe (Agence de la transition écologique), en ouverture d’une conférence organisé mardi 4 octobre par le CNRS et d’autres organismes scientifiques.

La chercheuse est présente avec ses collègues pour restituer des résultats inédits. Dans le cadre du projet de recherche SISAE (Simulation prospective du Système Alimentaire et de son Empreinte carbone), les scientifiques ont suivi cinq trajectoires agroalimentaires différentes compatibles avec l’objectif de neutralité carbone.

Elles vont de la mise en place d’une société de sobriété radicalement différente – « Génération frugale » (baisse de la consommation, décroissance, relocalisations massives, etc.) -, à une société productive sans grands changements dans nos modes de vie – « Pari réparateur » (croissance exponentielle, recours à la technologie verte, au numérique, etc.).

Assiettes plus ou moins carnée

En suivant le premier scénario, on retrouve nettement moins de produits animaux dans les assiettes en 2050. La consommation de viande a été divisée par trois, les produits laitiers par deux. Sont privilégiés les aliments frais, de saison et locaux. 80 % des émissions de GES étant liées aujourd’hui à l’élevage, cette évolution des régimes a entraîné une diminution des émissions de CO2 de 40 %.

Les promesses du « Pari réparateur » sont tout autres : la consommation de viande se maintient, mais avec une diminution de viande bovine au profit de la volaille (moins émettrice), de même que « l’aquaculture, les élevages d’insectes, la viande de synthèse et d’autres sources de protéines alternatives se sont développés » précise l’étude.

Les pertes et gaspillages ont été divisés par deux, que ce soit grâce à la valorisation des restes et rebuts dans le premier scénario, ou grâce à des frigos connectés intelligents dans le second.

La technologie de pointe impliquerait également des changements de comportements. « Dans le scénario « Pari réparateur », chacun consomme des produits qui correspondent à sa propre santé par des systèmes d’évaluation sophistiqués. Des produits hautement transformés issus de l’industrie agroalimentaires, mais adaptés à chaque individus », précise à EURACTIV la chercheuse Carine Barbier (CNRS-CIRED), coordinatrice du projet.

Par ailleurs, les gains d’efficacité énergétique et « la finesse des pilotages » des équipements permettraient, selon les chercheurs, de limiter la consommation énergétique dans les foyers et à l’échelle du secteur professionnel. Mais sans commune mesure avec le scénario « Génération frugale », qui affiche une consommation 25 % plus faible.

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Agriculture et importations

L’étude consacre une partie importante à l’agriculture, secteur en première ligne pour diminuer les émissions de GES (méthane, protoxyde d’azote et dioxyde de carbone). Dans le scénario « Génération frugale », les productions agricoles se sont presque intégralement converties en bio (70 %) et consomment très peu d’intrants. Les produits phytosanitaires ont été divisés par huit.

Conséquence de la disparition de l’élevage selon les chercheurs, trois millions d’hectares de cultures fourragères et de prairies seront recouverts de forêt (passant de 17 à 20 millions d’hectares). Si le rendement en blé a diminué d’un tiers, le rendement global a progressé de 14 % grâce au développement des cultures intermédiaires, des cultures associées et de l’agroforesterie.

Plus surprenant, la consommation d’eau par l’irrigation va augmenter dans les deux scénarios. Même dans une perspective de diminution de la consommation de viande. « L’irrigation va simplement se déplacer du maïs grain qui sert aujourd’hui à nourrir les animaux, vers les légumineuses qui auront besoin d’être arrosées à cause des sécheresses », précise lors de la conférence Christian Couturier, également auteur de l’étude.

Si la voie « Génération frugale » mise sur la relocalisation massive, le « Pari réparateur » devra accroître les importations, en particulier la nourriture pour les animaux d’élevage, comme des tourteaux d’Amérique latine, ou des céréales d’Asie. Des importations multipliées par 4 par rapport au scénario « Génération frugale », qui de son côté prévoit une raréfaction des fruits tropicaux et autres produits lointains (chocolat, café, thé).

À noter tout de même que dans la perspective d’une forte dépendance aux importations, ces dernières finissent par se stabiliser. La raison ? Le prix des énergies en hausse, qui se répercute sur le prix des transports. « Les aléas climatiques ou encore les zoonoses, de plus en plus fréquents, fragilisent aussi régulièrement les chaînes de transport », ajoutent les chercheurs dans l’étude.

Éclairer les décideurs

Si tous les scénarios sont compatibles avec la neutralité carbone en 2050, les chercheurs préviennent que le poids du système alimentaire se renforcera nettement d’ici-là, « du fait de la persistance d’une partie des émissions de méthane et de protoxyde d’azote » dans les élevages. Les émissions pourraient atteindre 50 % des émissions totales en 2050 selon l’Ademe.

En jouant sur l’amélioration technique et technologique des systèmes de production, mais aussi sur la baisse de la demande (prix en hausse), le scénario « Pari reconstructeur » parvient à diminuer les émissions globales de la filière agroalimentaire de 40 %, contre 60 % pour le scénario basé sur la frugalité.

Contactée par EURACTIV, Carine Barbier souligne que les modèles basés sur la sobriété et le développement du territoire, possèdent « des avantages supplémentaires, des bénéfices supérieurs sur l’eau, les pesticides, la biodiversité, la qualité du sol, et d’une manière générale sur la résilience de l’agriculture ». Ce sont par ailleurs les seuls à ne pas recourir à la capture et séquestration du carbone par des solutions technologiques.

Selon la chercheuse, ce n’est pas le chemin vers lequel nous nous dirigeons.

« La tendance, compte tenu des trajectoires politiques actuelles, nous place entre le « Pari réparateur » et la « Technologie verte », admet-elle. Pour pouvoir emprunter ces trajectoires, il faudrait des technologies qui ne sont pas matures à l’heure actuelle, et faire des investissements massifs pour faire rouler tous les véhicules à l’électrique ou à l’hydrogène par exemple. Tout cela n’existe pas à grande échelle aujourd’hui. »

Ce travail de longue haleine, systémique, doit maintenant éclairer les décideurs. Pour Carine Barbier, « c’est à chaque décideur et à la société toute entière de comprendre vers quoi nous conduit chacune les décisions politiques sur le plan agroalimentaire. »

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