Le biodiesel argentin débarque, le colza français s’inquiète

La production française de colza s'est développée grâce à un double débouché : l'huile pour le biocarburant et les protéines pour l'alimentation animale. [Elle1/Shutterstock]

Les barrières douanières contre le biodiesel argentin viennent d’être levées après la décision rendue par l’OMC en septembre. Ce carburant mélange hydrocarbure et huile de soja transgénique. Les volumes débarqués en France sont déjà significatifs. La filière française de Diester, qui utilise du colza conventionnel, est menacée, précisions de notre partenaire, Ouest-France.

Soja contre colza. Les deux sont produits à la fois pour les protéines que contiennent les plantes, transformés en tourteaux utiles pour les élevages (de bovins, de volaille et de porcs), et pour produire de l’huile, que l’on ajoute au gazole pour réduire la part d’hydrocarbure fossile.

La bataille commerciale qui oppose le biodiesel de soja argentin au biodiesel de colza européen et français ne date pas d’hier. Après un contentieux de presque cinq ans, le biodiesel de soja argentin vient de récupérer, le 7 septembre dernier, son droit de passage vers l’Europe, après un arbitrage favorable de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

La faute à Trump

Pour les Argentins, troisième producteurs mondiaux de soja, une décision qui tombe à pic au moment où les États-Unis, en plein retour au protectionnisme voulu par Donald Trump, claquent  la porte aux produits argentins, estime Luis Zubizarreta, président de CARBIO, la Chambre des biocarburants argentins.

« Notre filière de biodiesel a commencé à se développer en 2007. L’Argentine est un énorme producteur de soja, et la demande mondiale en soja a explosé, du fait de l’augmentation de la population mondiale, et de l’augmentation de la demande en viande. Notre question a été alors ? Que faire de notre huile de soja, un sous-produit (environ 17 % contre 80 % de protéine végétale) ? Le monde est aujourd’hui littéralement inondé d’huile, en considérant aussi la production d’huile de palme du sud-est asiatique. Nous avons commencé à transformer cette huile excédentaire sur un marché à faible demande, en biodiesel de soja à destination des régions qui ont une conscience environnementale élevée. L’Europe essentiellement ».

Luis Zubizarreta estime que la levée des barrières douanières est une décision légitime. « Sous la pression de son industrie, l’Europe a argué d’un dumping argentin, qui, soyons clairs, n’existe pas », poursuit-il.

L’industrie européenne contre-attaque face au biodiesel argentin

Une plainte pour aide d’Etat a été déposée auprès de la Commission européenne le 3 novembre.

Déjà 240 000 tonnes débarquées en France

La concurrence a commencé. Pour le seul mois d’octobre 2017, les volumes de biodiesel argentin atteignant l’Europe, et principalement la France – un gros marché à elle seule, de plus bien situé de par ses ports sur la façade atlantique –  atteignent 240 000 tonnes.

Ce qui correspond à 10 % du marché français. Ou encore à la capacité annuelle d’une usine d’estérification de Saipol, la filiale spécialisée du groupe coopératif Avril, champion français des oléoproétagineux (dont le président était l’ancien président de la FNSEA, Xavier Beulin, récemment décédé).

« Le gouvernement argentin a subventionné son biodiesel, à hauteur de 20% à l’export, en créant un différentiel entre le biodiesel et l’huile. C’est un avantage compétitif dont notre filière, qui produit sur notre sol plus de 4 millions de tonnes de produits par an, ne dispose pas », explique Kristell Guizouarn, présidente d’Esterifrance et directrice du développement durable du groupe Avril.

Réduction d’activité des usines françaises

Pourquoi le biodiesel argentin remplace-t-il le biodiesel français ? « Parce qu’il est tout simplement moins cher. Le biodiesel de soja a un prix de marché aujourd’hui inférieur à celui de l’huile de colza. Le producteur français ne peut pas se maintenir dans ces conditions. La mesure anti-dumping a été levée mais pour des questions avant tout réglementaires, poursuit Kristell Guizouarn. Au sein de l’UE, il existe des règles strictes.  Une plainte anti-subvention va être lancée contre l’Argentine. Mais entre le dépôt de la plainte et l’enregistrement des premiers volumes, il faudra compter un an environ. Largement le temps de mettre en péril les 20 000 emplois de la filière française ».

De fait, dans un communiqué, le groupe Avril a récemment annoncé le recours à l’activité partielle pour l’année 2018, face à cette arrivée massive de biodiesel argentin. L’activité devrait baisser significativement sur les cinq sites français de Grand-Couronne (Seine Maritime), Bassens (Gironde), Le Mériot (Aube), Montoir-de-Bretagne (Loire Atlantique) et Sète (Hérault). Rude coup dans la logique de filière agricole complète, dont Avril est l’un des meilleurs représentants en France : sa culture de colza nourrit à la fois les moteurs, les hommes (par les huiles alimentaires) et les élevages. Une logique que le président Emmanuel Macron souhaite précisément encourager pour aider l’agriculture tricolore à mieux valoriser sa production…

Exposé à un recul des taux d'incorporation, le biodiesel redoute aussi la concurrence argentine

La Commission européenne campe sur ses positions quant aux taux d’incorporation des biocarburants, ce qui préoccupe l’agricuture française d’autant que les importations de biodiesel argentin arrivent en Europe. C’est ce qui est ressorti d’un débat entre politiques et industrie qui a eu lieu le 5 octobre à Paris.

La menace vient aussi de Bruxelles

L’acheminement de biodiesel de soja depuis Rosario et le site de production de Louis Dreyfus, principal port agro-industriel d’Argentine, à quelque 300 km de Buenos Aires, n’est  pas la seule bête noire de la filière française.

« On cumule les problèmes », soupire Kristell Guizouarn. En effet, les biocarburants tels qu’ils sont produits actuellement sont menacés en Europe. À ces carburants dits, de « première génération », les écologistes reprochent d’être issus de plantes dont la culture fait concurrence aux productions alimentaires. Et également d’être à l’origine de déforestation. Griefs fondés pour le soja sud-américain (même si la matière sèche sert aussi à l’alimentation humaine via celle du bétail) ou l’huile de palme du sud-est asiatique.

En France, la critique semble surréaliste. La plantation de colza a été favorisée par l’Europe elle-même au début des années 2000 précisément en tant que source de carburant vert, mais aussi pour réduire la dépendance aux importations de plantes riches en protéines depuis le continent américain, dont l’élevage français a besoin pour compléter la ration de ses bovins, volailles ou porc. L’Europe cherche d’ailleurs en ce moment même à dynamiser cette production de plantes riches en protéines… dont le colza fait partie.

Plantes exotiques en embuscade

« La Commission propose une réduction à 3,8 % d’huile végétale, voire une élimination, alors que la France est à plus de 7 %, reprend Kristell Guizouarn. On évoque la possibilité d’une extinction du biodiesel en France – qui l’a inventé ! – et en Europe. Mais par quoi veut-on le remplacer ? »

La Commission veut promouvoir des biocarburants dits de « deuxième génération ». La part de combustible végétal serait issue de plantes dont l’intégralité est transformable en carburant, par des procédés nouveaux valorisant également les feuilles, tiges, ou même des parties ligneuses (bois). Les déchets forestiers, les résidus de paille ou de maïs sont également transformables. L’essentiel du potentiel de ces nouvelles technologies permet de produire de l’éthanol (de l’alcool) destiné aux moteurs à essence et non diesel. Dans ce dernier cas, les plantes les plus adaptées ne sont pas produites en Europe.

Christelle Guizouard admet qu’« inciter à une complémentarité, miser sur la deuxième génération, c’est logique ». Mais pas n’importe comment.

Une transition brutale contre-productive

En revanche, substituer une génération par une autre est impossible en l’état. « À la lumière de l’instabilité réglementaire et des coûts très élevés, il faut être réaliste, se mettre à la place des industriels : il n’y aura pas de deuxième génération réellement produite sur le sol européen. Aller expliquer aux membres d’Esterifrance qu’ils vont fermer toutes leurs usines pour ensuite aller réinvestir dans de nouvelles technologies, sur de nouveaux sites de production, c’est totalement déraisonnable ».

Selon elle, une transition brutale entraînerait tout simplement le retour massif du fossile. « C’est une certitude; si nous tuons notre filière biodiesel nous aurons trois millions de tonnes de gazole en plus. Et un souci majeur dans le respect des accords de Paris ».

Les eurodéputés fustigent le changement de cap sur les biocarburants

Le revirement  « scientifiquement non fondé » de la Commission sur les biocarburants aura un impact significatif sur le secteur agricole et risque d’accroître les importations d’aliments pour animaux à base d’OGM, préviennent les eurodéputés.

>> Lire la suite sur Ouest-France