Le pastoralisme alpin se réinvente

Lors de la cérémonie suisse de descente du bétail appelée « Bodenfahrt », les fermiers ramènent leur bétail des hauts pâturages vers les basses Alpes. [EPA-EFE/URS FLUEELER]

Parfois rude, le pastoralisme reste un mode d’élevage majeur dans les Alpes. Lors des prochaines assises euro-alpines du pastoralisme, différentes initiatives seront évoquées pour développer cette pratique ancestrale et durable.

Des écrits de Mary Shelley dans Frankenstein à ceux de Jean Giono dans L’Homme qui plantait des arbres, de nombreux écrivains ont transposé les régions alpines et le pastoralisme dans leurs ouvrages. Cette pratique extensive d’élevage, typique des zones géographiques contraignantes que sont les montagnes, les forêts ou les garrigues, consiste à nourrir les bêtes presque exclusivement sur des pâturages dits naturels. Les animaux – ovins, bovins, caprins – peuvent ainsi paître sur plusieurs hectares, parfois non clôturés, sous la surveillance d’un gardien.

Le pastoralisme est encore très pratiqué en France. Selon l’enquête pastorale 2012-2014, les espaces pastoraux couvrent près d’un quart de la surface du massif alpin français. Cette pratique est pourvoyeuse d’emploi, puisque près de 5 500 personnes travaillent sur les alpages. Pour autant, les activités pastorales connaissent un net recul ces dernières années, le tourisme conduisant les éleveurs à se tourner vers d’autres activités – restauration, divertissement, hébergement – souvent plus lucratives.  Avec un impact lourd sur les pâturages et leur biodiversité.

« Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’abandon des pâturages par les animaux n’est pas une bonne chose. En seulement un an, des arbustes vont se mettre à pousser. Dès la deuxième année, les moutons ne les mangent plus. En seulement cinq ans, ce qui était auparavant une prairie couverte d’herbes diverses, de fleurs et de graminées, se verra recouverte de broussailles », fait valoir Marie Clotteau, directrice d’Euromontana, l’association européennes des zones de montagne. Preuve que ces prairies permanentes sont des éléments clé de la biodiversité montagnardes : près de 29 % des surfaces pastorales sont inscrites en zone Natura 2000 ou en réserve naturelles.

Une activité fragilisée

Conserver les activités pastorales représente un enjeu majeur pour la biodiversité alpine. Pourtant ces dernières années, les éleveurs accumulent les obstacles : les attaques de prédateurs, toujours très médiatisées en France, « dont l’impact économique et psychologique pour les éleveurs est non négligeable » affirme la directrice ; la question – omniprésente dans le monde agricole – d’une juste rémunération des éleveurs ; celle du renouvellement des générations ; le problème des aménagements nécessaires aux pratiques pastorales (cabanes et hébergements pour les bergers en haute montagne) ; le fléchage des aides européennes de la politique agricole commune (PAC). Autant de problématique qui seront abordées le 8 octobre prochain, lors des assises euro-alpines du pastoralisme.

Organisée par la Stratégie de l’UE pour la région alpine (Eusalp), ces assises ont pour objectif de partager des idées et de repérer les projets susceptibles d’être reproduits ailleurs. Marie Clotteau a ainsi été invitée à présenter le dernier rapport d’Euromontana, « Mountain Grasslands », qui recense différents projets pastoraux élaborées dans plusieurs pays européens.

Valoriser les produits

« Pour assurer la résilience du pastoralisme, il faut qu’il soit rentable. Certes, les mesures environnementales sont nécessaires, mais elles doivent s’accompagner de mesures économiques », martèle l’intervenante. « Valoriser les productions locales est, par exemple, une bonne solution. »

AOP (appellation d’origine protégée), AOC (appellation d’origine contrôlée), IGP (indication géographique protégée). Depuis quelques années, les labels assurent aux éleveurs pastoraux une reconnaissance et une juste rémunération sur la vente de leurs produits. « Et cette tendance est visible sur l’ensemble du massif. Prenez la mention facultative de qualité ‘Produit de montagne’. Au début elle n’était présente qu’en France, en Suisse et en Italie. En 2014, elle a été étendue à l’ensemble du territoire européen », souligne Marie Clotteau, avant de mentionner un autre projet, dans la même veine.

Financés par des fonds européens, « Alpfoodway » prévoit de soutenir l’inscription du patrimoine alimentaire alpin sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco. Selon la charte d’Alpfoodway, des spécialités aussi variées que les tourtons à la poêle, la socca du Mercantour ou les pormoniers de Savoies « participent à la transmission des valeurs culturelles alpines, donnant à cette région des caractères propres ». Promouvoir l’identité des régions alpines permettrait de mieux enrayer leur dépeuplement.

Susciter des vocations

Tandis que les jeunes quittent les hauts plateaux pour habiter en ville, les cheptels pastoraux ne cessent de diminuer. Toujours selon l’enquête pastorale

2012-2014, on note un recul de 11 % des vaches laitières sur le massif alpin et de 6 % des brebis allaitantes en 10 ans. « La question du renouvellement générationnel est cruciale. Il existe quelques écoles pastorales, en France, en Suisse et en Espagne. Mais le problème est plus large que cela. Il faut encourager les citadins à revenir en montagne », martèle Marie Clotteau, qui prend pour exemple la fondation allemande « Berwaldprojekt ». Cette dernière propose depuis 1986 aux jeunes citadins de découvrir l’écosystème forestier en y travaillant pendant l’été. De quoi potentiellement susciter des vocations.

Si les initiatives privées sont toujours bonnes à prendre, les politiques publiques n’en sont pas moins essentielles, comme le prouve les dernières mesures prises au sein de la politique agricole suisse: « En 2014, l’État suisse a affiché un soutien réaffirmé pour la montagne. Parce que les pâturages permettent d’éviter les avalanches, qu’ils captent le CO2, qu’ils assurent le renouvellement de la biodiversité, la législation suisse s’est mise à considérer les surfaces pastorales comme des “biens publics fournis”. » En clair : les éleveurs pastoraux sont rémunérés pour l’impact positif qu’ils exercent sur l’environnement. Reste à voir si ces initiatives sauront en inspirer certains le 8 octobre.

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