Le prix du bien-être : quelles solutions pour sortir de l’élevage intensif en Europe ?

Les poulets, « premières victimes » de l’élevage intensif, selon l'organisation de défense des animaux L214. [Sébastien Arsac/L214]

Une enquête de l’association L214, rendue publique cette semaine, pointe la souffrance des animaux en élevage intensif. Au niveau européen, l’initiative citoyenne « End the Cage Age » exige la fin de l’élevage en cage. Si les appels pour un mode d’élevage plus respectueux du bien-être animal se multiplient, la transition est-elle vraiment possible ? Décryptage.

Des poulets entassés, malades, morts : les images publiées par L214 ce mercredi (7 avril) laissent peu de doute. L’élevage intensif est un « calvaire » pour les animaux, fustige l’organisation de défense des animaux – et tout projet d’extension ou de nouvelle installation allant dans ce sens devrait être interdit en France.

En France, 80 % des animaux sont détenus en élevages intensifs, selon L214. Les poulets seraient les « premières victimes » de ce mode d’élevage en France : 800 millions de poulets ont été élevés et tués en France en 2016, et la demande ne cesse d’augmenter, ayant enregistré une hausse 40 % en seulement dix ans. Or, la plupart des poulets passent leur très courte vie (35 jours en moyenne) en élevage intensif (jusqu’à 22 poulets par mètre carré), sans jamais accéder à l’extérieur, explique l’association. Un mode d’élevage « catastrophique » pour Sébastien Arsac, cofondateur et directeur des enquêtes de L214 – et auquel il faudrait donc mettre fin en France comme en Europe et le reste du monde.

Conviction partagée par CIWF (Compassion in World Farming) France : l’organisation est à l’origine de l’initiative citoyenne européenne « End the Cage Age » (mettre fin à l’ère des cages) qui avait recueilli plus de 1,6 millions de signatures à travers l’Union européenne entre 2018 et 2020 et qui fera le sujet d’une audition publique au Parlement européen la semaine prochaine. « L’élevage en cage est un cauchemar auquel nous pouvons mettre fin », déclarent les organisations réunies derrière la campagne. « 300 millions d’animaux souffrent dans des cages à travers l’Europe. C’est cruel, pas nécessaire et n’a pas sa place en Europe. »

« De meilleurs moyens d’élevage existent »

Les ONG ne sont par ailleurs pas les seuls à soutenir une fin de l’élevage intensif à travers l’Europe. Les consommateurs y semblent majoritairement favorables : plus de 9 Français sur 10 s’étaient dits défavorables à l’élevage intensif de poulets lors un sondage IFOP de 2018 cité par L214.

En février, plus de 140 scientifiques ont signé une lettre adressée à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, lui demandant de mettre fin à l’élevage en cage partout dans l’UE. « La recherche scientifique montre que les cages ont des désavantages sévères sur le bien-être animal », y déclarent-ils, et « de meilleurs moyens d’élevage existent ».

Même son de cloche du côté des grandes entreprises alimentaires à travers l’Europe : en mars, une dizaine d’entre eux, dont Nestlé, Unilever et Ferrero, ont, eux aussi, écrit à la Commission, exprimant leur soutien à la fin de l’élevage en cage. Les signataires affirment que « nous partageons les préoccupations des consommateurs, de la société civile et des gouvernements concernant le bien-être des animaux d’élevage ».

Mais alors que les demandes pour une fin de l’élevage intensif en Europe se bousculent, comment réaliser cette transition dans les faits ?

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« Les consommateurs sont-ils prêts à payer plus cher ? »

Chez ANVOL, l’interprofession française de la volaille de chair, on préfère poser la question différemment. « Est-ce que les consommateurs sont prêts à payer leur poulet plus cher ? », demande Anne Richard. Les éleveurs français seraient prêts à produire selon des standards plus élevés, assure-t-elle à EURACTIV – mais cela aurait un coût.

Pour des poulets élevés en plein air, comme c’est le cas en agriculture biologique ou sous la réglementation du label rouge, le coût de production se multiplierait par deux, explique-t-elle : le prix à payer par les consommateurs pour davantage de bien-être animal. Or, « plus de 40 % du poulet consommé en France est importé » car étant moins cher, soutient Anne Richard. En d’autres termes : la volonté des éleveurs serait là, mais pas la demande.

« Activer les leviers réglementaires »

Argument qui ne tient pas la route pour les défenseurs des animaux. « La majorité des consommateurs seraient prêts à payer plus cher s’ils avaient la garantie » que la production respectait vraiment des standards élevés, déclare Agathe Gignoux, chargée des affaires publiques chez CIWF France, en entretien avec EURACTIV. Un étiquetage harmonisé sur tous les produits d’origine animale, portant entre autres sur le mode de production et le bien-être animal, serait ainsi « indispensable » pour accompagner les consommateurs et leur « permettre de mieux faire leurs choix ».

Il serait par ailleurs faux de faire croire aux consommateurs que les produits d’origine animale à base d’élevage intensif seraient moins chers. « Le vrai coût pour ces produits-là, on le paie sur l’environnement, notre santé et le bien-être animal », explique Agathe Gignoux. Ce ne serait donc pas la volonté des consommateurs qui manque pour entamer une vraie transition des modes de production – mais la volonté politique.

« Il faut activer tous les leviers réglementaires » au sein de la Politique agricole commune, estime Mme Gignoux, et « il nous semble essentiel qu’il y ait des leviers dans la loi Climat ». Or, en France, l’ambition politique pour entamer une vraie transition vers plus de bien-être animal serait « très faible ».

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« Sortir de l’élevage intensif implique de prendre conscience de notre surconsommation »

« La solution, c’est clairement une politique qui favorise la végétalisation de notre alimentation et qui s’engage à la ramener à la moyenne mondiale », estime aussi Sébastian Arsac de L214. « Sortir de l’élevage intensif implique de prendre conscience de notre surconsommation de viande », explique-t-il : Au niveau international, la part de produits animaux dans l’apport quotidien de protéines est de 38 % – contre 58 % en Europe, selon des chiffres de viande.info.

Une « façon de consommer très préjudiciable à l’environnement », tout comme au bien-être animal, la santé publique et la justice sociale, explique le défenseur des animaux. Et à laquelle la bonne réponse serait donc tout simplement de manger mieux – mais moins. Or, « la France est à sens inverse aujourd’hui », regrette-t-il, dû entre autres à un « poids des lobbies énorme ».

Pas de standards élevés sans réponse à la concurrence internationale 

Quid, enfin, de la volonté politique au niveau européen ? « Au sein de mon groupe, nous supportons la sortie de l’élevage de cage », affirme l’eurodéputé Herbert Dorfmann (PPE), membre de la Commission de l’agriculture et du développement rural qui co-organise l’audition publique pour « End the Cage Age » la semaine prochaine.

Mais « si nous augmentons les standards en Europe, nous devrions aussi faire en sorte que les produits importés y soient soumis également », explique l’élu à EURACTIV. Pas question d’exposer les producteurs européens à de la concurrence à prix imbattable pour des standards nettement moins respectueux des critères de bien-être animal, sanitaires et environnementaux que dans l’UE.

Les ministres de l’agriculture européens s’étaient, eux, accordés en décembre dernier sur la création d’un label européen de bien-être animal. Mais comme le montrent les débats ardus sur un nutri-score européen, l’accord UE-Mercosur ou encore le récent revers essuyé par la France en matière de l’indication géographique sur ses produits laitiers, le chemin pour réaliser de tels avancées semble encore long.

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