Cet article fait partie de l'édition spéciale Souveraineté Alimentaire et guerre en Ukraine.
Les États membres ont uni leurs forces pour réclamer une stratégie européenne en matière de protéines végétales, une mesure qu’ils jugent nécessaire « plus que jamais » en raison de la guerre en Ukraine, mais la Commission européenne ne veut pas jouer le jeu.
La proposition, qui a été présentée par la délégation autrichienne, prévoit que l’UE élabore une stratégie européenne en matière de protéines afin de réduire sa dépendance à l’égard des importations de protéines.
Cette stratégie devrait être centrée sur l’amélioration de la production européenne et sur les chaînes d’approvisionnement locales, tout en soutenant la recherche et l’innovation dans la culture des protéagineux, en particulier sur les terres en jachère, a expliqué la ministre autrichienne de l’Agriculture, Elisabeth Köstinger, lors d’une réunion des ministres de l’Agriculture lundi 21 mars.
Cette stratégie européenne viendrait renforcer l’engagement déjà existant de l’exécutif européen qui, dans un rapport de 2018, a appelé au développement des protéines végétales dans l’UE et a encouragé les États membres à proposer leurs propres stratégies nationales en matière de protéines végétales.
Soulignant la nécessité de développer les cultures protéiques locales, Köstinger a fait remarquer qu’il n’y a « aucun domaine de l’agriculture où nous sommes aussi manifestement dépendants des importations. »
« Et la demande va continuer à croître à la fois dans l’UE et en dehors », a-t-elle prévenu, ajoutant qu’une stratégie unifiée de l’UE est nécessaire « maintenant plus que jamais » en raison de la guerre en Ukraine.
Bonne source d’acides aminés pour le bétail, les protéines végétales, qui comprennent le plus souvent le soja, les légumineuses et les oléagineux, sont un composant essentiel de l’alimentation animale. Elles sont également de plus en plus consommées dans l’alimentation humaine, avec un taux de croissance annuel de près de 7 % au niveau mondial.
Cependant, l’UE présente un déficit important en protéines végétales, et dépend largement des importations d’autres pays pour satisfaire ses besoins en protéines.
Par exemple, plus de 90 % du soja nécessaire à l’alimentation animale de l’UE est importé. Par ailleurs, sa production a été critiquée à plusieurs reprises pour ses incidences environnementales et sociales, telles que la déforestation à grande échelle.
Déjà signalée par les principales parties prenantes au cours des dernières années, la vulnérabilité aiguë de l’UE en raison de sa dépendance à l’égard des importations est devenue flagrante dans le contexte de la guerre en Ukraine, qui a vu les prix des denrées alimentaires monter en flèche et provoqué une pénurie d’aliments pour animaux.
L’inquiétude croissante suscitée par les conséquences de la guerre a même conduit à l’inclusion, dans la récente déclaration du Conseil de l’UE à Versailles, d’un engagement visant à améliorer la sécurité alimentaire en réduisant la dépendance de l’UE à l’égard des principaux produits et intrants agricoles importés.
Ce n’est pas la première fois que la délégation autrichienne avance une telle proposition.
En décembre 2021, le ministre autrichien avait signé, avec le ministre français de l’Agriculture, une déclaration commune visant à renforcer la production de protéines végétales telles que le soja, les légumineuses et les oléagineux dans l’UE et à accroître l’autosuffisance de l’Union.
Toutefois, cette fois-ci, dans le contexte de l’agression de la Russie en Ukraine, presque tous les autres États membres se sont ralliés à cette idée.
« Une stratégie européenne pour les protéagineux est essentielle pour renforcer la résilience du secteur agricole en Europe et garantir l’approvisionnement en denrées alimentaires et en aliments pour animaux », a déclaré la secrétaire d’État allemande Silvia Bender, soulignant qu’il est important d’y parvenir en privilégiant l’agriculture traditionnelle et biologique et en évitant les cultures génétiquement modifiées.
Pendant ce temps, le ministre néerlandais de l’Agriculture Henk Staghouwer a qualifié la création d’une stratégie européenne en matière de protéines d’« étape logique » après le rapport 2018 de la Commission, tandis que le ministre tchèque Zdeněk Nekula a déclaré qu’il « accueillerait favorablement tout ce qui pourrait soutenir le développement de ce secteur en Europe dans le cadre de la PAC et une éventuelle coordination au niveau européen ».
Toutefois, si le commissaire européen à l’agriculture Janusz Wojciechowski a déclaré qu’il saluait l’initiative, il a indiqué que l’exécutif européen ne prévoyait « pas d’adopter une stratégie européenne sur les protéines » à ce stade.
Au lieu de cela, la Commission se concentrera sur l’évaluation des différents outils prévus par les États membres dans les plans stratégiques de la politique agricole commune (PAC) et encouragera les États membres à utiliser pleinement les possibilités déjà existantes dont ils disposent pour développer la production de protéines dans leur pays.
Le commissaire a également confirmé cette semaine qu’il autorisera la culture de plantes telles que les fixateurs d’azote, sur les terres en jachère, conformément aux obligations en matière de diversification des cultures et de zones d’intérêt écologique.
Ces dérogations sont conçues pour contribuer à stimuler la production de protéines végétales dans l’UE, a expliqué le commissaire.
Cette décision sera une bonne nouvelle pour la communauté agricole de l’UE, qui a fait pression pour obtenir une dérogation à ces règles, mais elle pourrait inquiéter les défenseurs de l’environnement, qui ont mis en garde contre les conséquences négatives de l’utilisation des terres mises en jachère à des fins écologiques.


