Les États membres continuent la pêche de fond dans les aires marines protégées, malgré les recommandations de l’UE

Le rapport, publié mardi par plusieurs ONG, analyse la pratique de la pêche de fond, à plusieurs centaines de mètres de profondeur, dans les aires marines protégées européennes (AMP). [jan kranendonk / Shutterstock]

Alors que les États membres devaient publier une feuille de route pour protéger les aires marines protégées avant le 31 mars, les ONG constatent que la pêche de fond y est toujours abondamment pratiquée, selon un rapport publié mardi (16 avril).

Un rapport des ONG Seas At Risk et Oceana, publié mardi, analyse la pratique de la pêche de fond, à plusieurs centaines de mètres de profondeur, dans les aires marines protégées européennes (AMP).

« L’analyse d’aujourd’hui révèle une tragédie silencieuse qui dure depuis une décennie et qui frappe les mers et les pêcheurs de l’UE — la plupart des pays ignorent les lois européennes sur la nature, en toute impunité, en autorisant les pratiques de pêche les plus destructrices en Europe », dénonce dans un communiqué Nicolas Fournier, directeur de campagne pour la protection marine chez Oceana en Europe.

La pêche mobile de fond, et en particulier le chalutage de fond qui consiste à trainer de lourds chaluts au fond de l’océan, est accusée de détruire les écosystèmes, de libérer le carbone piégé dans les sols marins et de prélever d’énormes quantités de poissons de manière non sélective.

92 % de tous les rejets de poisson de l’UE proviennent de captures par chaluts de fond, selon les ONG.

Encore pratiquée dans 90 % des AMP

Depuis plusieurs années, les ONG demandent une cessation de ces activités dans les aires marines protégées (AMP), dont une grande partie appartient au réseau « Natura 2000 ». Ces aires recouvrent 12 % des eaux européennes aujourd’hui.

Créées en 1992 au titre de la directive « Habitats » de l’UE, les zones Natura 2000 imposent aux États membres de prendre les mesures appropriées pour éviter la détérioration des habitats naturels et des espèces qui y vivent, mais n’interdisent pas pour autant les activités humaines comme la pêche.

« Très peu de sites disposent en réalité des plans de gestion ou des mesures nécessaires pour offrir une protection réelle aux habitats et aux espèces qui en ont désespérément besoin, et que les États membres ont la responsabilité légale d’assurer », déplore le rapport.

Fin février 2023, la Commission européenne a présenté un Plan d’action marin de l’UE visant notamment à « éliminer progressivement » la pêche mobile de fond dans les aires maritimes protégées d’ici 2030, en commençant par les zones Natura 2000.

Les pays devaient ainsi soumettre des feuilles de route nationales présentant la manière dont ils entendent éliminer progressivement le chalutage de fond dans ces zones, et ce avant le 31 mars 2024.

Alors que ces feuilles de route n’ont toujours pas été rendues publiques, les ONG déplorent que le chalutage de fond soit toujours pratiqué dans 90 % des zones marines protégées Natura 2000 au large des côtes de l’UE.

À partir des données du Global Fishing Watch (GFW) et de ses suivis des navires par satellite, les ONG ont constaté un manque d’action dans la plupart des pays, et notamment dans les 7 États membres analysés — le Danemark, l’Allemagne, l’Irlande, les Pays-Bas, le Portugal, l’Espagne et la Suède.

Ces pays ont réalisé l’équivalent de 4,4 millions d’heures de chalutage de fond entre 2015 et 2023, soit l’équivalent de 500 ans de chalutage, précisent les organisations.

La palme revient aux Pays-Bas, dont les bateaux ont traîné leurs filets sur près de 9400 kilomètres carrés de zones protégées (71 % des zones Natura 2000), et pratiquant la moitié du temps de pêche de fond en Europe (2,1 millions d’heures). Ils sont suivis par les navires allemands, danois et espagnols.

Le chalutage de fond contribue de manière significative au changement climatique, selon une étude

Le chalutage de fond est responsable de l’émission de 370 millions de tonnes de CO2 par an, selon une nouvelle étude qui incite les législateurs de l’UE à envisager une règlementation de ce secteur.

Règles déjà strictes pour le secteur

Les ONG demandent à l’UE de faire plus que seulement encourager les États membres à bannir la pêche mobile de fond d’ici à 2030, et de l’interdire dans toutes les AMP et à toutes les profondeurs.

L’Union européenne interdit depuis 2016 le chalutage en dessous de 800 mètres de profondeur. Depuis 2022, tout type de pêche de fond est interdit en dessous de 400 mètres dans les zones les plus sensibles (1,6 % des eaux communautaires), qu’elle soit « mobile » comme le chalut ou « statique » comme les palangres ou les casiers.

Pour l’Alliance européenne de la pêche de fond (EBFA) qui représente plus de 20 000 pêcheurs et 7 000 navires européens, les règles européennes déjà en vigueur sont déjà très restrictives et parfois « injustifiées ».

Le secteur de la pêche dénonce un « manque de données scientifiques de qualité » dans l’identification de ces écosystèmes protégés, et une concurrence déloyale entre pays européens qui ne se livrent pas aux mêmes pratiques. Il demande par ailleurs un droit de pêche pour les engins statiques sous 400 mètres.

Lundi, le Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM), qui coordonne et promeut la recherche marine sur l’océanographie, a publié un avis montrant qu’il est possible de réduire l’empreinte du chalutage de fond à un coût économique minimum.

Selon l’organisme, fermer 30 % des eaux européennes à la pêche de fond entraînerait une réduction minime des débarquements, de 0,1 % à 6,6 % par an, du fait de la concentration des zones de pêche.

Mais pour Nicolas Fournier, « si elle veut atteindre ses objectifs en matière de biodiversité marine d’ici 2030, la prochaine Commission européenne n’a pas d’autre choix que d’imposer une fois pour toutes une interdiction du chalutage de fond dans les AMP de l’UE ».

LEAK : l'UE va interdire la pêche au chalut de fond dans les aires protégées

Les États membres de l’UE devront réduire les impacts néfastes de la pêche sur les espèces sensibles et leurs habitats, selon un projet de plan européen pour la biodiversité vu par EURACTIV.

[Édité par Anna Martino]

Inscrivez-vous à notre newsletter

S'inscrire