« Les indications géographiques doivent intégrer l’atténuation du changement climatique », selon le chercheur Jean-Marc Touzard

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Jean-Marc Touzard, directeur de recherche à l’INRAE (Institut National de Recherche Agronomique), revient pour EURACTIV sur les perspectives d’évolution des indications géographiques et appelle à intégrer au cahier des charges des stratégies d’atténuation des perturbations climatiques.

Les IG sont conçues pour protéger les produits spécifiques qui mettent en valeur des caractéristiques particulières, liées à leur origine géographique et à un savoir-faire ancré dans la région. C’est le cas des certifications européennes AOP (Appellation d’origine protégée) ou IGP (Indication géographique protégée) pour les denrées alimentaires et le vin. Ces certifications sont considérées comme un véritable succès dans l’UE. Elles occupent un marché de 74,76 milliards d’euros, et représentent 15,5 % du total des exportations agroalimentaires de l’union.

Du 5 au 8 juillet, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Centre de Coopération Internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) réunissent à Montpellier chercheurs, décideurs politiques et praticiens pour questionner l’avenir des IG, le tout dans un contexte d’apparition de nouveaux enjeux, tels que l’évolution rapide et l’instabilité des marchés, les innovations techniques. Et le réchauffement climatique dont Jean-Marc Touzard présentera une synthèse des impacts à partir de ses récents travaux sur le vin et la viticulture.

EURACTIV : Quel est l’impact du réchauffement climatique sur les indications géographiques ?

Jean-Marc Touzard : Le réchauffement du climat est en train de modifier rapidement et radicalement les conditions de production agricole, en particulier pour les produits dont la qualité est liée à l‘origine. Les sécheresses accrues affectent par exemple les rendements de vins, en particulier sur les coteaux méditerranéens. Pour retrouver des températures optimales, des viticulteurs plantent des vignes plus haut en altitude, comme c’est le cas dans la vallée du Rhône ou dans les coteaux du Languedoc. Ce phénomène perturbe ainsi les zonages et les aires d’appellation.

Les effets se retrouvent aussi sur la qualité des produits. Les caractéristiques intrinsèques des vins, reconnues à la fois dans le cahier des charges des appellations et par les consommateurs, sont en train d’évoluer : les arômes et les couleurs changent, l’acidité baisse, la teneur en alcool augmente – en Languedoc nous sommes passés de 11,5 °C dans les années 1980 à près de 14°C depuis 2015… Le réchauffement du climat bouleverse les relations entre la qualité des produits et les conditions de production inscrites dans leurs territoires d’origine.

Quelles sont les solutions pour protéger les IG ?

Ne rien faire conduirait à un effondrement des productions sous IG, très impactées par le changement climatique ; mais vouloir innover en changeant de variétés et de pratiques, en pratiquant l’irrigation, en protégeant mieux les récoltes ou en transformant davantage le produit, risque de mener à une artificialisation de la production, la coupant de ses liens au terroir et de son identité.

Je préconise une troisième voie. Il faut sortir de cette vision d’une qualité et des pratiques qui seraient gravées dans le marbre pour aller vers une gestion adaptative des IG. Il s’agit d’une stratégie ouverte à l’innovation, mais qui maintient des relations fortes au territoire de production, en préservant et valorisant ses ressources. Les produits sous indications géographiques doivent reposer selon moi sur un collectif de producteurs qui s’engage à respecter le milieu, tienne compte des spécificités locales pour distinguer ses produits, le tout dans une logique de développement durable incluant l’atténuation du changement climatique.

C’est-à-dire ?

Les indications géographiques pourraient inclure dans leur cahier des charges des engagements plus importants pour préserver la biodiversité, les paysages, l’eau, les sols… Mais aussi pour l’atténuation du changement climatique : capter le carbone dans le sol, favoriser le reboisement, limiter les émissions de CO2 liées à la logistique… Ce qui est peu présent aujourd’hui ou se fait sur la base du volontariat. Diagnostiquer, mesurer les impacts sur le milieu, mettre en place des projets d’atténuation, cette dynamique fera en plus émerger de nouvelles compétences. En sortira ce que j’appelle une nouvelle ingénierie du terroir.

Mais il y a une condition à cela : que le changement climatique se stabilise à +1,5 ou +2 (objectif de la COP 21), ce qui laisse des marges de manœuvre pour l’adaptation, pour construire de nouveaux cahiers des charges, pour valoriser des produits de qualité. Dans le cas contraire, si l’on atteint les +2,5 +3 degrés comme cela semble se profiler, il y aura trop d’instabilité avec le risque de rompre définitivement les liens entre les conditions d’origine, les pratiques et la qualité du produit. Dans un tel scénario catastrophe, l’origine n’est plus un signe de qualité et les producteurs perdent le contrôle sur leurs filières.

Le changement climatique va-t-il modifier la « carte des vins » à l’échelle de l’Europe ?

Il ouvre en effet une nouvelle carte des vignobles. Des territoires deviendront propices à de nouvelles productions de qualité, avec redéfinition de produits typiques. Cela pourrait être le cas de la Bretagne, où une trentaine de producteurs de vin ont déjà formé une association pour revendiquer une toute première IGP dans cette région.

Les Pays-Bas, le Danemark ou la Pologne pourraient faire de même dans les 10-20 ans à venir. Mais cette redéfinition prendra du temps. Il faut de nombreux investissements, la construction de liens avec d’autres acteurs locaux liés à la restauration ou encore au tourisme. Sans oublier la reconnaissance des marchés avec des consommateurs prêts à payer un peu plus cher pour cette nouvelle qualité territoriale. Mais même dans ces pays les interrogations sont grandes concernant leur avenir climatique. Si l’instabilité s’installe avec des vagues de froid, de chaleur, des événements extrêmes, l’existence même des Indications géographiques dans les anciens, comme dans les nouveaux territoires viticoles, serait alors remise en cause.

Révision du cadre des indications géographiques en vue de modifier les normes minimales dans l'UE

La dernière révision de la politique de l’UE en matière d’indications géographiques (IG) a été qualifiée d’« étape » sans changements substantiels, mais elle a tout de même froissé les producteurs et certains États membres.

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