Les jeunes agriculteurs allemands à la merci de la spéculation foncière

Une manifestation de jeunes agriculteurs, en Allemagne. Dans le Brandenburg, le prix à l'hectare est passé de 2500 à 11.000 euros en quelques années. Photo das Kooperativ

Une manifestation de jeunes agriculteurs, en Allemagne. Dans le Brandenburg, le prix à l'hectare est passé de 2500 à 11.000 euros en quelques années. Photo das Kooperativ [das kooperativ E.v.]

Cet article fait partie de l'édition spéciale Le renouvellement des générations dans l’agriculture.

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Dans l’est de l’Allemagne, les jeunes agriculteurs peinent à trouver des terres. Les anciennes coopératives de RDA en cours de privatisation attisent les convoitises.

Les agriculteurs de la ferme Bienenwerder à Berlin-Est cultivent des légumes sur une terre de qualité médiocre. En cause, le sol sablonneux du Brandebourg oriental et la sécheresse qui a marqué les étés 2018 et 2019.

Pourtant, Julia Bar-Tal est fière du travail qu’elle a accompli sur ce domaine, en compagnie de son collectif agricole. Ils cultivent désormais des légumes bio sur 45,5 hectares et vendent plus de 40 produits différents à des magasins berlinois.

Le travail ne manque pas à la ferme biologique, où les agriculteurs ont recours aux chevaux et aux poneys plutôt qu’aux tracteurs, afin de préserver le sol.

C’est à ses aïeux que Julia Bar-Tal doit de posséder 45 hectares de terrain. Sa grand-mère, propriétaire de terres dans le nord-ouest du Brandebourg, avait été expropriée sous le régime communiste mis en place par la RDA.

Sa petite-fille a bénéficié d’un droit de premier refus (un droit de préférence), qui lui a permis d’acquérir la plupart de ces terres arables à un prix préférentiel.

« C’était un coup de chance, lié à l’histoire familiale. Beaucoup d’autres jeunes agriculteurs n’ont aucune possibilité d’obtenir des terres, quel que soit leur niveau d’instruction », explique Julia Bar-Tal.

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En cause, l’explosion du prix des terrains au cours des 15 dernières années. Selon les chiffres officiels du gouvernement du Land, le coût d’un hectare de terrain dans le Brandebourg s’élevait en moyenne à 2 500 euros en 2004.

En 2017, ce chiffre était passé à plus de 11 000 euros, en raison d’une spirale des prix qui s’est mise en place quelques années après la réunification allemande.

Terrains onéreux

Après la chute de la RDA, les grandes coopératives publiques de production agricole ont été démantelées et privatisées petit à petit. C’est la Bodenverwertungs- und Verwaltungs-GmbH (BVVG), l’entreprise allemande de traitement et d’administration des terres, qui en a été chargée.

La vente de vastes étendues de terres a rapidement attiré des investisseurs suprarégionaux, dont certains n’ont pas de liens avec le milieu agricole mais spéculent sur la hausse du prix des terres.

Celui-ci atteint désormais des sommes astronomiques. Un coup d’œil dans la base de données de la BVVG permet de constater que des terrains ont été achetés à plus de 26 000 euros l’hectare dans la région où se trouve la ferme Bienenwerder.

« Ici, il existe une distorsion de plus en plus marquée entre le prix des terres et les revenus qui peuvent être générés par l’agriculture », déplore Julia Bar-Tal.

Les exploitations agricoles finissent donc par fermer leurs portes, les unes après les autres. Les terres deviennent alors disponibles pour des investisseurs qui ne s’intéressent pas à l’agriculture. « On assiste à une augmentation virtuelle de la valeur des terrains, qui ne correspond plus à la réalité », ajoute-t-elle.

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Immédiatement après la réunification, les terres pouvaient encore être louées à des prix abordables, et les grandes coopératives agricoles en ont tiré parti.

Les périodes de bail sont désormais plus courtes, et l’établissement d’une exploitation agricole nécessite un apport de capitaux très important.

La terre étant la base de tout investissement pour l’avenir, la création d’une exploitation agricole représente un risque énorme si elle n’est pas sécurisée à long terme.

« Si vous voulez lancer une exploitation agricole, vous devez être disposé à prendre de gros risques, et être animé par un idéalisme fou », souligne Julia Bar-Tal.

Le problème des marchés publics

Les agriculteurs biologiques sont  préoccupés par les méthodes d’attribution des terres de la BVVG, car les parcelles sont octroyées dans le cadre d’appels d’offres publics où chacun peut soumettre une seule offre. Et personne ne sait qui d’autre enchérit, ou ne connaît la valeur des autres offres.

« S’il s’agit de terres dont dépend votre gagne-pain, et que vous ne savez pas qui d’autre est en lice, alors, bien sûr, vous allez faire une offre élevée », relève-t-elle.

Selon la BVVG, le système est aussi transparent que possible. Si les offres étaient rendues publiques, les prix augmenteraient encore plus, estime la structure.

En outre, il existe des appels d’offres dits limités, qui s’adressent explicitement aux jeunes agriculteurs ou aux agriculteurs biologiques afin de les aider. Et 80 % des terres attribuées par la BVVG sont destinées aux agriculteurs de la région.

Mais les gros investisseurs n’acquièrent pas directement les terrains. Ils achètent des coopératives agricoles et deviennent ainsi légalement des agriculteurs régionaux autorisés à participer aux appels d’offres.

Benjamin Meise a fait l’expérience de l’inutilité des appels d’offres limités, destinés aux jeunes agriculteurs. Il dirige une exploitation agricole conventionnelle près de la ferme Bienenwerder, et sur un total de 3 500 hectares, 1 500 hectares sont loués à la BVVG.

Lorsque 350 hectares jusque-là rattachés à son exploitation ont fait l’objet d’un appel d’offres limité, il a voulu soumissionner, mais le prix minimum indiqué était beaucoup trop élevé. Comme la terre était excellente, l’agriculteur en a tout de même conservé 70 hectares à des prix qu’il qualifie de « suprarégionaux ».

Sécheresse, Brexit et paiements directs réduits de l’UE

« Mais en conséquence, nous avons dû nous séparer de certains de nos employés et vendre des machines. » Avec la sécheresse, le Brexit et la perspective d’une baisse des paiements directs de l’UE, Benjamin Meise s’attend à voir le prix des terres redescendre. « Ils ont atteint leur apogée », ajoute-t-il.

Parce qu’ils ne veulent pas attendre les bras croisés que le prix du foncier reparte à la baisse, les apprentis et les jeunes agriculteurs de la région s’organisent depuis plusieurs années au sein de la « Bündnis Junge Landwirtschaft ».

Leurs protestations pourraient attirer l’attention du public sur l’accaparement des terres par de grands investisseurs, et imposer un changement dans la pratique actuelle d’attribution. Julia Bar-Tal fait partie de l’organisation.

Elle aimerait au moins qu’une discussion ait lieu pour déterminer s’il est opportun de vendre les terres du Brandebourg. Et estime que la mise en place de garde-fous tels que le plafonnement des montants d’achat et de location, qui existe en France, doit aussi être envisagée.

« L’opération deviendrait alors beaucoup moins attrayante pour les investisseurs », conclut-elle.

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