Les lobbys agricoles toujours aussi influents dans la sphère publique

La présidente de la FNSEA Christiane Lambert, le ministre français de l'Agriculture Didier Guillaume, le président français Emmanuel Macron au salon de l'Agriculture de Paris en février 2020. [EPA-EFE/LUDOVIC MARIN / POOL MAXPPP OUT]

Selon une enquête d’Agra Presse, l’Agriculture serait, juste derrière la santé, le deuxième secteur le plus investi par les lobbyistes. Une influence qui atteint toutes les couches de la sphère publique.

Une semaine après sa prise de fonction, le nouveau ministre de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire Marc Fesneau doit faire face aux accusations qui visent son ex-cheffe de cabinet lorsqu’il était ministre délégué chargé des Relations avec le Parlement.

Ce qui est reproché à Eléonore Leprettre ? Son départ du service public pour rejoindre Phytéis, le principal lobby des entreprises agrochimiques.

Un retournement qui inquiète entre autres les écologistes. « Ça interroge » a fait savoir Barabara Pompili, l’ancienne ministre de la Transition écologique, vendredi 27 mai sur France info. « On aurait un lobby avec une porte d’entrée extrêmement proche du ministre en exercice » s’est-elle agacée.

7014 activités de lobbying depuis 2017

L’influence des lobbies agro-alimentaires sur la politique française a fait l’objet d’une récente étude de la part du média spécialisé Agra presse. Selon elle, « l’Agriculture serait juste derrière la santé le deuxième secteur le plus fréquemment déclaré par les lobbyistes français »

L’enquête a été menée à partir des données de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Cette instance publique fondée en 2016 impose, à toute personne tentant d’influencer les politiques publiques, de se déclarer.

D’après l’autorité, plus de 7014 activités de lobbying ont été réalisées depuis 2017 en France, comprenant toutes sortes de communications à l’attention d’un décideur public, dans l’objectif de peser sur ses décisions.

Ces actions cibleraient « en priorité les parlementaires » – 500 activités en 2021 menées exclusivement auprès du Sénat ou de l’Assemblée nationale – mais aussi le gouvernement, en particulier le ministère de l’Agriculture.

Le pouvoir des syndicats

D’une manière générale, les actions de lobbying émanent le plus souvent des syndicats. En 2021, 43 % des 1 500 activités recensées dans le secteur agricole sont l’œuvre de la FNSEA, qui y consacre un budget annuel de 600 000 euros. Les antennes locales du syndicat et celles des Jeunes Agriculteurs déboursent pas moins 820 000 et 680 000 euros respectivement.

Il faut également compter toutes les associations spécialisées qui gravitent autour de ces syndicats comme l’AGPB (céréaliers) ou la CGB (betteraviers). Mais également les cabinets de conseil à l’instar de Rivington, qui œuvre notamment pour Phyteis, le fabriquant de pesticides que vient de rejoindre Eléonore Leprettre.

D’après Agra Press, le cabinet Rivington mobiliserait chaque année environ 140 000 euros et deux lobbyistes pour mener ses actions.

Marc Fesneau, nouveau ministre de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire

Marc Fesneau, 51 ans remplace Julien Denormandie dans un ministère nouvellement baptisé ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire.

Qu’en est-il des promoteurs du bio ?

Il y a quelques jours, une étude, publiée par l’ONG Pesticide Action Network, démontrait que la quantité de pesticides au sein des fruits et légumes avait augmenté depuis dix ans.

Ces résultats spectaculaires – 29 % des fruits contenant des pesticides jugés les plus à risques – furent très commentés et abondement relayées par les défenseurs de l’agriculture bio.

Une contre-offensive n’a pas tardé à se lancer contre la puissance du lobby bio. Sauf que, si l’étude d’Agra Presse ne nie pas son existence, son poids reste selon elle dérisoire par rapport à celui de la FNSEA.

« À eux trois, Biocoop (distributeur), la Fnab (producteur) et le Synabio (industriels et distributeurs) totalisent environ 125 000 euros de moyens annuels, finançant environ huit postes de lobbyistes, pour six actions en moyenne » est-il écrit.

De même que les associations et les fondations responsables de campagnes parfois virales, et même spectaculaires dans les médias, ne sont à l’origine que de 11 % des activités de lobbying.

Pesticides et dossiers européens

Dans les semaines, les mois qui viennent de gros dossiers attendent le ministre Marc Fesneau, comme la mise en œuvre du plan Ecophyto II + qui prévoit notamment la réduction de moitié des produits « phytopharmaceutiques » d’ici à 2025.

Or, ce qui inquiète certaines associations, mais aussi de nombreux écologistes, c’est la possible ingérence du fabriquant Phytéis qui possède maintenant une porte d’entrée au ministère.

Comme le montre l’étude d’Agra Presse, le dossier pesticide est le plus concerné par les actions de lobbying. « Dans le secteur, le recours aux cabinets de lobbying serait la norme » précise d’étude.

A l’échelle Européenne, les lobbys – en particulier la COPA COGECA, qui défend les mêmes intérêts que la FNSEA – pèsent considérablement dans les négociations de la PAC. Cela fut notamment le cas lors des votes de la nouvelle PAC au Conseil et au Parlement européen en 2020. L’ONG Corporate Europe Observatory (CEO) avait montré comment les lobbys tentaient d’empêcher la mise en conformité de la politique avec la stratégie « de la ferme à la fourchette » (baisse des pesticides, des engrais, augmentation du bio etc.)

Interrogé par Agra Presse, Fred Guillo, directeur Affaires Publiques chez Edelman et cofondateur de Smart Lobbying, une entreprise proposant des outils d’analyse de la base HATVP, explique que la défense des intérêts agricoles dans l’élaboration des politiques européennes est devenue au fil du temps « très structurée ».

Une « cogestion » pas prêt de s’arrêter

Outre le cas Eléonore Leprettre, qu’un haut fonctionnaire offre ses services au privé est devenue monnaie courante. Nous évoquions par exemple celui d’Audrey Bourolleau qui s’était associée avec l’entrepreneur Xavier Niel pour fonder Hectar, le plus grand campus agricole du monde, et ce après avoir été conseillère d’Emmanuel Macron.

Afin de protéger le service public, et d’éviter tout potentiel conflit d’intérêts, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique interdit désormais à un agent public parti dans le privé d’intervenir auprès de son ancienne administration et de ses anciens collègues.

Mais selon l’étude, ce phénomène de « cogestion » des affaires publiques n’est pas prêt de s’arrêter. Il « s’est même amplifié depuis que la réduction de la taille des cabinets ministériels limite le nombre de conseillers agricoles en dehors de la rue de Varenne [Ministère de l’Agriculture, NDLR] » Autre facteur : « l’effacement » du ministère de la Transition écologique devant celui de l’agriculture qui empêche de faire contre-poids.

Pour le lobbyiste Pierre Degonde (Euralia), devant la « légitimité » et à « l’expertise » de la FNSEA sur les sujets agricoles, « il n’y a pas lieu de contester son poids dans la décision publique ». Le syndicat majoritaire parle lui d’« une reconnaissance de l’expertise de la maison ».

Convention citoyenne pour le climat versus lobbys : un combat inégal

Très critiqué sur le sort qui a été réservé aux propositions de la Convention citoyenne pour le climat, le président Emmanuel Macron n’a pas réussi à convaincre de sa bonne foi et l’exercice démocratique a aujourd’hui un goût amer. Alors que le projet de loi reprenant le travail des 150 citoyens sera présenté en conseil des ministres mercredi (10 février),  un rapport dévoile comment les lobbys ont réussi à saper leurs propositions.

Supporter

Measure co-financed by the European Union

Le contenu du présent rapport ou de la présente publication reflète uniquement la position de l'auteur et relève de sa seule responsabilité. La Commission européenne n’assume aucune responsabilité quant à l’usage qui pourrait être fait des informations qu’il/qu’elle contient.

From Twitter

Subscribe to our newsletters

Subscribe