Les manifestations d’agriculteurs, une réaction à la « crise de l’agriculture mondialisée »

Natalia Mamonova, sociologue en politique rurale de l’Institut norvégien pour la recherche rurale et régionale Ruralis. [Angelo di Mambro]

Le mouvement de protestation agricole qui gagne peu à peu toute l’UE est le reflet des difficultés des agriculteurs européens qui font face aux contradictions du système de production et de consommation actuel, a expliqué Natalia Mamonova, sociologue en politique rurale, à Euractiv lors d’un entretien.

Depuis novembre, les agriculteurs ont pris d’assaut les rues de nombreux pays européens pour faire entendre leur colère. Des manifestations d’envergure ont eu lieu en France, en Allemagne, en Pologne ou encore en Belgique.

Ce jeudi (1er février), ils étaient nombreux à occuper Bruxelles, haut lieu des institutions européennes où se tenait également un sommet européen extraordinaire axé sur l’aide à l’Ukraine mais où la fronde des agriculteurs a fait une incursion.

Les agriculteurs européens partagent, hors facteurs purement nationaux, à peu près tous les mêmes motifs de mécontentement : un revenu trop faible qui ne couvre parfois même pas leurs coûts de production, une surcharge administrative insoutenable, des législations trop complexes, mais également des importations déloyales (accord UE-Mercosur par exemple).

Parmi les facteurs nationaux, l’on peut citer l’exemple de l’Allemagne avec les taxes sur les carburants agricoles, mais également celui de la Pologne avec l’afflux de produits agricoles en provenance d’Ukraine.

En Europe, les agriculteurs s’invitent sur la scène politique et font pression sur les gouvernements

Un vent de protestation souffle parmi les agriculteurs d’Europe, qui descendent dans les rues de France, de Pologne ou encore d’Allemagne. Les gouvernements craignent que cette colère grandissante ne fasse l’objet d’une récupération politique de la part de l’extrême droite.

« Nous ne devrions pas perdre de vue la situation dans son ensemble, à savoir une crise systémique de l’agriculture », a expliqué Mme Mamonova à Euractiv.

Selon la sociologue de l’Institut norvégien pour la recherche rurale et régionale Ruralis, dans les campagnes européennes mais également au niveau mondial, « les agriculteurs sont parmi ceux qui souffrent le plus de la crise du capitalisme néolibéral mondialisé » qui enferme les agriculteurs dans un cercle vicieux.

La chercheuse estime que le modèle économique actuel « a poussé les agriculteurs à devenir des entrepreneurs capitalistes, les incitant à se développer constamment et à produire plus que ce dont ils ont besoin pour pouvoir répondre aux besoins du marché, à investir davantage et, enfin, à dépendre des emprunts ».

En France, par exemple, le niveau d’endettement moyen des exploitations agricoles s’élève à 201 000 euros. Ce chiffre avoisine les 450 000 euros pour les élevages porcins et 370 000 euros pour les élevages, selon des données gouvernementales datant de 2020.

Il s’agit d’un « cercle vicieux », a affirmé Mme Momonova, car l’agriculteur peut « soit continuer à s’endetter, à contracter des prêts pour acheter des équipements plus modernes et obtenir plus de terres, soit il fait faillite ».

Fossé Est-Ouest et souveraineté alimentaire

Dans cette logique, la Politique agricole commune (PAC), le programme de subventions agricoles de l’UE, « n’a pas pris en compte les spécificités des États membres socialistes [du Pacte de Varsovie qui ont rejoint l’UE] », a noté Mme Momonova.

Ces pays ont subi d’importantes transformations politiques et économiques au cours de leur transition d’une économie socialiste à une économie de marché. Leurs secteurs agricoles présentaient donc des structures, des niveaux de développement et des défis différents de ceux des systèmes agricoles établis des États membres de l’UE d’Europe de l’Ouest.

« Les agriculteurs d’Europe de l’Est ont l’impression d’être traités de manière injuste », a-t-elle poursuivi, ajoutant que cela était « assez paradoxal » étant donné les avantages du soutien de la PAC aux zones rurales, plus nombreuses dans ces pays.

Le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) a ajouté de nouvelles difficultés pour les agriculteurs. Règles trop strictes, rythme impossible à suivre ou encore charge administrative trop lourde, les griefs sont légion parmi les agriculteurs.

Avec cette initiative, la Commission européenne de Ursula von der Leyen « a tenté d’introduire des objectifs environnementaux à travers la même logique de marché », et « encore une fois, ce sont souvent les agriculteurs qui portent le fardeau le plus lourd pour la transition écologique », précise la chercheuse.

Selon elle, pour sortir du « cercle vicieux » dans lequel sont pris les agriculteurs, il faut se tourner vers l’agroécologie et les mouvements en faveur de la « souveraineté alimentaire ».

Ce dernier concept, introduit dans les années 1990 par l’organisation paysanne européenne Via Campesina, fait référence au pouvoir des agriculteurs dans le contrôle de ce qu’ils produisent et distribuent, en mettant l’accent sur les aliments locaux et la production durable.

Pour Mme Mamonova, ces mouvements « s’appuient sur les principes de l’agroécologie et pourraient représenter une solution, car ils tentent de ne pas mettre en œuvre la transition écologiste dans cette logique capitaliste verte, mais plutôt d’instaurer un système totalement différent ».

Récupération politique par l’extrême droite

Mme Mamonova, qui a dirigé des recherches sur le populisme de droite dans l’Europe rurale, pense qu’il est difficile d’étiqueter politiquement le mouvement des agriculteurs.

Il est certain que « je ne qualifierais pas les agriculteurs qui manifestent de mouvement d’extrême droite », a-t-elle toutefois affirmé.

Les différents mouvements de manifestation sont « très souvent repris et exploités par l’extrême droite », a déclaré Mme Mamonova.

Cependant, « les populistes proposent aux agriculteurs des solutions aussi simples que fausses : ils ne leur offrent pas de réelles alternatives pour être plus indépendants, ils dirigent simplement [la colère des agriculteurs] contre de nouveaux ennemis comme l’élite des citoyens des villes ou les gouvernements centraux de gauche », a conclu Mme Mamonova.

L’UE doit accorder plus d’attention stratégique à l’agriculture, selon un expert en géopolitique

Les manifestations d’agriculteurs qui ont lieu en ce moment même peuvent être en partie attribuées au manque de considération de la société et des législateurs de l’UE pour l’agriculture en général et en termes géopolitiques, a expliqué à Euractiv Sébastien Abis, expert en géopolitique.

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