Les nouvelles dérogations pour la pêche de l’anguille inquiètent les ONG

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Pour l'association Ethic Ocean, les « dérogations viennent considérablement réduire la portée" de l'interdiction de 6 mois imposée par l'UE. [Maksym Fesenko / Shutterstock]

En 2024, les anguilles pourront être pêchées dans les eaux européennes avec six mois d’interdiction au moment des migrations afin de reconstituer les stocks, précise le récent règlement sur les possibilités de pêche de l’UE. Les associations écologistes déplorent toutefois certaines dérogations qui réduisent considérablement la portée de cette interdiction.

La pêche de l’anguille et son alevin la civelle sera de nouveau autorisée en 2024, mais avec une période d’interdiction de six mois pour protéger l’espèce lors des périodes sensibles de migration entre les rivières européennes et la mer des Sargasses (au large des Bahamas).

En octobre 2022, la Commission européenne s’était pourtant dite favorable à une interdiction totale de cette pêche en Atlantique et Méditerranée, avant de faire marche arrière quelques mois plus tard et donner son accord pour l’année 2023.

Si une période de fermeture de six mois avait déjà été imposée l’année dernière, cette fois l’arrêt des captures doit avoir lieu impérativement pendant les périodes de migrations — d’octobre à mars —, moment où les anguilles sont les plus abondantes, mais aussi les plus vulnérables.

Le règlement de 2024 établissant les possibilités de pêche pour l’UE jusqu’en 2026, publié le 10 janvier dernier, attend des États qu’ils déclarent à la Commission les périodes d’arrêt de la pêche avant le 1er mars 2024.

La mesure concerne aussi bien la civelle entrant dans les rivières que l’anguille argentée (mature), repartant en mer pour se reproduire. Par ailleurs, le règlement interdit toute pêche récréative de l’anguille.

Pour le président du Comité national des pêches Olivier le Nezet, interrogé dans Ouest-France, « les restrictions de pêche sont extrêmement restrictives et illégitimes » car « [elles] n’ont pas été évaluées scientifiquement ». Avec les Pays-Bas, la France est le principal pêcheur d’anguille en Europe.

En 2023, une étude du CIEM (Conseil international pour l’exploration de la mer), sur laquelle s’était appuyée la Commission en 2022 dans sa volonté d’interdire la pêche, avait préconisé « zéro capture dans tous les habitats en 2023 » étant donné l’état des ressources.

En 2018, l’Union internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) a classé le poisson parmi les espèces « en danger critique d’extinction ».

Dérogations

Toutefois, « compte tenu des conséquences socio-économiques potentiellement graves » de l’arrêt de la pêche pendant les périodes de migration, les États membres pourront tout de même continuer leur activité « pendant 30 jours au cours de ces périodes ».

De même, pendant les périodes de migration, la pêche à la civelle pourra se poursuivre à des fins de « repeuplement » pendant 50 jours. Cela consiste à prélever des civelles pour les réintroduire dans les rivières en amont, que ce soit en France ou dans d’autres pays européens. À cause des pollutions, mais surtout des barrages et de la discontinuité des cours d’eau, ces dernières peinent en effet à remonter ces milieux d’eau douce pour se développer.

Le règlement de 2007 sur la protection des anguilles impose aux pays de l’UE, de réserver 60 % de leurs productions à des fins de repeuplement dans les eaux européennes, afin de reconstituer les populations d’anguille argentée d’au moins 40 %.

Pour l’association Ethic Ocean, ces « dérogations viennent considérablement réduire la portée de cette décision ». « Au final, la civelle peut donc être pêchée pendant 80 jours… quasiment trois mois sur les six où elle est censée être protégée ! »

L’ONG internationale Oceana, se dit également déçue que l’UE a donné son « feu vert à une surpêche irresponsable d’espèces sensibles » comme l’anguille « mettant ainsi leur avenir en danger ».

En septembre dernier, plusieurs associations ont appelé l’UE, à tenir compte de l’avis scientifique le plus récent du CIEM pour les autorisations de 2024, à savoir « de ne pas capturer d’anguilles à tous les stades de leur vie et dans tous les habitats, y compris les anguilles utilisées pour le repeuplement et l’aquaculture ».

Le repeuplement en question

De plus, pour l’association Ethic Ocean le repeuplement, est loin d’avoir fait ses preuves, et peut même « compromettre encore un peu plus la survie de cette espèce au bord de l’extinction ».

« Selon les scientifiques du CIEM, il est impossible de mesurer les bénéfices nets sur le stock d’anguilles. Pire encore : aucune traçabilité ne permet de garantir que les civelles expédiées dans les pays européens finissent bien dans les rivières », avance l’ONG dans un communiqué.

Elle soupçonne en effet des fermes aquacoles de les faire « grossir » pour ensuite les commercialiser.

Un récent rapport de la Commission de la Pêche du Parlement européen concède que bien qu’il puisse y avoir des effets positifs à des niveaux locaux, « la contribution du repeuplement à la reconstitution des stocks au niveau international ne peut être établie avec certitude ».

Une thèse contestée par l’Association pour le Repeuplement de l’Anguille en France (ARA France), regroupant plusieurs associations de pêche professionnelles, pour qui le repeuplement est « une mesure d’urgence » efficace, en attendant de régler les problèmes de fond comme la pollution des eaux.

Une étude récemment menée par le Muséum national d’Histoire naturelle et ARA France conclut que « le programme français de repeuplement permettrait un gain substantiel de production en anguilles argentées, pouvant contribuer de 5 à 10 % aux flux migratoires ».

Du fait de ces incertitudes, et en attendant des évaluations plus précises, le CIEM avait ainsi recommandé à la Commission d’interdire les captures destinées au repeuplement.

« On peut déplorer par ailleurs que les questions de la qualité de l’eau et des autres mortalités anthropiques ne soient toujours pas abordées ! », souligne l’association Ethic Ocean.

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