Les manifestations d’agriculteurs qui ont lieu en ce moment même peuvent être en partie attribuées au manque de considération de la société et des législateurs de l’UE pour l’agriculture en général et en termes géopolitiques, a expliqué à Euractiv Sébastien Abis, directeur du groupe agricole Club Demeter et chercheur du groupe de réflexion IRIS en France.
Ces derniers mois, les agriculteurs de France, d’Allemagne, de Belgique, de Roumanie, de République tchèque et de Pologne sont descendus dans la rue pour protester et demander de meilleures décisions politiques.
M. Abis a expliqué à Euractiv qu’« au moment où le [reste du] monde s’équipe en termes d’agriculture et d’alimentation, l’UE a cru qu’elle pouvait réduire l’effort productif dans l’agriculture », qualifiant cette décision d’« erreur géopolitique ».
Tout en soulignant que les dirigeants politiques européens n’ont jamais oublié les agriculteurs, il estime qu’ils n’ont pas accordé suffisamment d’attention stratégique à ce secteur.
« Les agriculteurs reviennent à la charge parce que les questions alimentaires sont intemporelles, la production de bioénergie devient essentielle, et toute la bioéconomie est en mouvement », a expliqué l’expert à Euractiv
La colère des agriculteurs provient selon lui du fait que la société leur demande beaucoup sans nécessairement leur fournir le soutien nécessaire pour répondre à toutes nos attentes en tant que consommateur.
Il a comparé la mission de nourrir le monde, à la conquête du mont Everest, et a déclaré que les agriculteurs étaient les principaux acteurs de cette entreprise titanesque.
« Pendant trop longtemps, les Européens ont considéré l’approvisionnement alimentaire comme acquis, ils sont devenus amnésiques. Sans agriculteurs, il n’y a pas de sécurité alimentaire. »
La sécurité alimentaire, c’est-à-dire la nécessité de produire suffisamment de nourriture à des prix abordables, est souvent utilisée comme argument contre l’écologisation de l’agriculture, car elle impliquerait une production moindre, avec les pertes de revenus qui en découlent.
Il s’agit là d’une position minoritaire, a insisté M. Abis. « Comme dans la société en général, il y a des agriculteurs qui refusent de s’engager pleinement dans les transitions écologiques », a-t-il expliqué, ajoutant qu’ils sont toutefois « minoritaires en Europe ».
En revanche, « de plus en plus d’agriculteurs cherchent à réaliser ces transitions sans y perdre sur le plan économique », car ils « veulent pouvoir investir dans des innovations et trouver de nouvelles méthodes et de nouveaux outils pour produire mieux ».
Et « ils rejettent l’idée de produire moins » car « ils refusent l’idée de devenir des entrepreneurs de la décroissance ».
Il ne s’agit pas seulement de produire plus, étant donné que « le changement climatique risque de rendre plus difficile l’augmentation des rendements », le « défi de ce siècle est de produire autant tout en réduisant notre empreinte environnementale et en augmentant la sécurité collective », a affirmé M. Abis.
Sécurité et ouverture
Au sein du mouvement agricole et avec les partis d’extrême droite qui tentent de faire de la récupération politique, comme cela s’est produit en Allemagne et en Autriche par exemple, certains demandent également une exception agricole pour protéger les aliments « Made in Europe », à l’instar de ce qui se fait pour le commerce des produits culturels.
Selon M. Abis cependant, cela n’est pas réaliste.
L’UE « ne doit pas se renfermer » car elle est « dépendante » des importations et « reste exportatrice dans de nombreux secteurs ».
Dans le même temps, « nous ne devons pas nous laisser envahir par des puissances agricoles qui introduisent des produits économiquement compétitifs sur les marchés de l’UE, mais qui sont socialement injustes et écologiquement déplorables », a ajouté le chercheur.
« L’UE doit défendre ses valeurs et ses intérêts dans le monde [et être] consciente que tout le monde ne veut pas être comme elle, ne la suivra pas et ne placera pas la moralité au cœur de ses pratiques internationales », a souligné M. Abis.
En ce qui concerne l’agriculture et l’alimentation, « cela signifie que l’agriculture ne peut plus être une monnaie d’échange dans les accords commerciaux de l’UE. Au contraire, elle doit être notre force, notre bouclier, notre différenciation ».
Les citoyens et les consommateurs, doivent jouer leur rôle à cet égard, a insisté l’expert.
« Les consommateurs européens doivent être logiques : soutenir l’agriculture européenne, c’est aussi consommer des produits européens et accepter d’en payer le juste prix. »
[Édité Anne-Sophie Gayet]



