Néonicotinoïdes : la ré-autorisation d’insecticides « tueurs d’abeilles » au cœur des clivages

Grâce à sa production commerciale de semences, la Croatie est devenue l’un des principaux pays de l’UE en matière d’agriculture biologique. Mais, aujourd’hui, les exploitants bio craignent que l’introduction d’une nouvelle loi relative aux semences ne menace leur filière. [Pavlo Baliukh/Shutterstock]

Les ministres de l’Agriculture et de l’Alimentation ainsi que de la Transition écologique ont à nouveau autorisé l’emploi de néonicotinoïdes dans la filière des betteraves. Une décision contestée qui soulève à nouveau la question des alternatives à ces produits dans le long terme. Décryptage.

Nouvel acte dans l’affaire des néonicotinoïdes : sept organisations (France Nature Environnement, Générations Futures, Pollinis, Terre d’abeilles, Justice Pesticides, Alerte Médecins Pesticide et le Syndicat National d’Apiculture) ont déposé vendredi des recours contre l’arrêté du 5 février en vue d’annuler celui-ci. L’arrêté en question autorise, pour une durée de 120 jours, « l’emploi de semences de betteraves sucrières traitées avec des produits phytopharmaceutiques contenant les substances actives imidaclopride ou thiamethoxam ». En d’autres termes, des insecticides, plus connu du public sous le terme « tueurs d’abeilles ».

Ces insecticides font partie du groupe des néonicotinoïdes, des substances qui enrobent les semences, se propagent dans l’ensemble de la plante et agissent sur le système nerveux central des insectes. Critiqués pour leur effet délétère sur les pollinisateurs, ils sont officiellement interdits en France et dans l’Union européenne depuis 2018.

Or, la crise de la jaunisse, virus transmis par les pucerons verts et qui a ravagé la filière de la betterave sucrière l’an dernier, a déclenché un revirement phénoménal. Le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, Julien Denormandie, avait annoncé au mois d’août un « plan de soutien gouvernemental à la filière betterave-sucre ». Celui-ci s’est manifesté, après des mois de débats, dans la loi du 14 décembre 2020.

A travers cette loi, l’État français a ouvert la voie aux dérogations à l’interdiction des néonicotinoïdes « dans les conditions prévues à l’article 53 du règlement (CE) n° 1107/2009 du Parlement européen ». Celui-ci autorise la mise sur le marché des insecticides « dans des circonstances particulières », pour un « usage limité et contrôlé » et « lorsqu’une telle mesure s’impose en raison d’un danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables », le tout « pour une période n’excédant pas cent vingt jours ».

Néonicotinoïdes : les ONG environnementales ont boycotté leur rentrée

Lors de sa réunion de rentrée, mardi 1er septembre, le Conseil national de la transition écologique a abordé la question de la réintroduction des néonicotinoïdes. Une thématique qui attise les mécontentements en France mais aussi outre-Rhin.

Une dérogation contestée dans un cadre d’« impasse technique »

Pour les organisations dépositaires des recours, ces conditions ne sont pas remplies. Elles « critiquent l’absence de motivation de l’arrêté » qui « ne donne aucune précision sur ces circonstances particulières qui justifieraient son édiction ». Elles dénoncent en outre « une autorisation trop large, sans distinction selon les régions » des insecticides, « alors même que la jaunisse n’a pas eu le même impact sur l’ensemble du territoire ».

Enfin, elles pointent la violation de la directive européenne 2009/128 « instaurant un cadre d’action communautaire pour parvenir à une utilisation des pesticides compatible avec le développement durable ». Celle-ci préconise de « prendre les mesures appropriées de gestions des risques et d’envisager, en premier lieu, des pesticides à faible risque, ainsi que des mesures de lutte biologique ».

Contacté par EURACTIV pour réagir à ces propos, le ministère de la Transition écologique n’as pas donné de réponse. Du côté du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, un porte-parole a avancé que le processus de validation de cet arrêté « a été très rigoureux » et en conformité avec la loi du 14 décembre.

La France a échoué dans sa stratégie de réduction de pesticides, selon la Fondation Nicolas Hulot

La France a vu le recours aux produits phytosanitaires monter en flèche les 10 dernières années. Dans un rapport publié ce mardi (9 février), la Fondation Nicolas Hulot dresse le bilan d’un échec.

Une explication plus complète est avancée par l’Institut technique de la Betterave (ITB) qui avait, lui, déposé la demande de dérogation pour l’utilisation de produits à base de néonicotinoïdes dans le traitement de semences de betteraves : « Nous n’avons pas de moyen aujourd’hui pour contrôler et prévenir la multiplication des pucerons », a expliqué Vincent Laudinat, directeur général de l’ITB, à EURACTIV.

L’an dernier, les conditions climatiques auraient été très favorable aux pucerons verts, ces porteurs du virus de la jaunisse qui aura coûté, selon les régions jusqu’à 70 % de la récolte de betteraves en 2020, pour une perte nationale de 30 %.

Les pucerons se multiplient à certains stades sans sexualité, explique Vincent Laudinat, un puceron engendrant trois à quatre congénères par jour – une reproduction exponentielle « qu’on n’arrivait pas à contrôler l’an dernier avec les produits dont on disposait ». A titre d’exemple, les coccinelles, ennemis naturels des pucerons, ne seraient arrivées sur les champs que cinq semaines après les premiers pucerons – beaucoup trop tard pour endiguer les vagues de multiplication des pucerons.

Cette année encore, le climat s’annoncerait favorable au retour des pucerons, selon le directeur général de l’ITB. En même temps, l’ « impasse technique » face à ce défi perdure. Les produits alternatifs aux néonicotinoïdes, pulvérisés sur les plantes, ne protègeraient les plantes que pendant quelques jours.

Ainsi, le Teppeki, un insecticide systémique, serait le seul produit actuellement autorisé à montrer une efficacité pour le contrôles des pucerons – mais il ne protègerait les plantes que pour une durée de 10 à 15 jours, selon Vincent Laudinat. Or, il faut protéger la betterave pendant 80 à 85 jours, explique-t-il, ce que les néonicotinoïdes garantiraient avec une durée d’efficacité de 90 jours. En attendant une sortie de cette impasse, la dérogation à leur interdiction pour l’année 2021 serait donc bien justifiée.

Dans un communiqué publié le 5 février – après une rencontre avec les représentants de la filière betterave-sucre – Julien Denormandie explique qu’il avait « promis aux betteraviers que je ne les laisserais pas tomber ». « C’est chose faite », poursuit-il : « ils pourront poursuivre leur culture en limitant au maximum l’impact sur les insectes pollinisateurs. C’était un défi pour notre souveraineté que nous avons relevé car 2021 aurait pu être une année dévastatrice pour la filière ».

Propos également défendu par la Confédération Générale des planteurs de Betteraves (CGB). « Une suspension de l’arrêté poserait d’énormes difficultés pour les semis 2021 et serait catastrophique pour l’ensemble de la filière », a fait savoir Nicolas Rialland, directeur des affaires publiques de la CGB, à Euractiv, exprimant sa « confiance dans le bien-fondé de cet arrêté ».

Néonicotinoïdes : « La Commission européenne doit faire preuve de clarté »

Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture, et Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, ont présenté un projet de loi en Conseil des ministres jeudi 3 septembre visant à autoriser des dérogations à l’interdiction des néonicotinoïdes. Une décision que dénonce Martin Häusling, porte-parole des Verts/ALE pour l’agriculture au Parlement européen et membre de la commission de l’environnement.

La ré-autorisation des néonicotinoïdes – une décision « anachronique » ?

Mais les esprits se divisent encore sur un autre point soulevé par l’arrêté : celui-ci inclut des conditions, limitant notamment les cultures qui pourront être plantées sur un même terrain par la suite de betteraves traitées par des néonicotinoïdes. Cette condition aura été introduite dans le but de protéger les insectes pollinisateurs, les oiseaux et mammifères sauvages, l’eau et l’environnement de leurs effets néfastes dans le long terme.

Ces mesures « d’atténuation des risques » auraient été prises, selon le ministre de l’Agriculture, en concordance avec un avis de l’ANSES du 23 décembre 2020 qui les avait recommandées afin de « réduire l’exposition des oiseaux et des insectes pollinisateurs » aux néonicotinoïdes.

La CGB dit regretter les « fortes restrictions » que cela implique, fustigeant un avis « scientifiquement insuffisament étayé » qui engendrait le risque « de conduire à un appauvrissement de la rotation des cultures ».

De leur côté, les organisations de protection de l’environnement et de la santé déplorent au contraire des mesures « insuffisamment protectrices pour permettre de limiter les effets néfastes des néonicotinoïdes sur les pollinisateurs et plus généralement sur la biodiversité ». Pour elles, « il parait tout à fait contradictoire – voire anachronique – de laisser revenir sur le marché ces substances très nocives » alors même que « se discute en ce moment le futur référendum voulu par Emmanuel Macron lui-même visant à garantir dans la Constitution « la préservation de la biodiversité et de l’environnement » ».

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Quelles alternatives aux néonicotinoïdes ?

Enfin, au-delà de ces clivages qui apparaissent pour le moment insurmontables, reste cette interrogation, déjà au cœur des débats l’an dernier : quid des alternatives aux néonicotinoïdes dans le moyen et long terme ?

Selon une porte-parole de Bayer, l’une des deux entreprises produisant les néonicotinoïdes autorisés par l’arrêté du 5 février, l’entreprise investirait chaque année « deux milliards d’euros en recherche et développement pour sa division agricole », dont « 65 % environ dans les alternatives » aux néonicotinoïdes, comme des produits de biocontrôle (des produits de protection des plantes fondés sur des mécanismes naturels, comme des insectes prédateurs des insectes nuisibles), de semences plus tolérantes aux maladies ou encore d’autres produits de synthèse.

Ce n’est vraisemblablement pas suffisant : « il existe à ce jour de nombreuses situations dans lesquelles l’interdiction des néonicotinoïdes laisse les agriculteurs sans solution dans le court terme », selon la porte-parole de la multinationale.

Confrontée à la crise de la jaunisse l’an dernier, la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili avait justifié sur BMFTV la réautorisation des néonicotinoïdes en notant que « la recherche n’a pas avancé suffisamment ». Mais elle soulignait aussi que « les filières vont devoir travailler très vite à trouver des alternatives » à ces produits, la période ouverte aux réautorisations des néonicotinoïdes prenant fin au 1er juillet 2023.

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L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a présenté ses premiers projets vers la création d’un cadre intégré d’étude d’incidence pour les abeilles domestiques, qui vise à contribuer à l’élaboration des futures évaluations environnementales.

 

Dans son communiqué du 5 février, Julien Denormandie a rappelé dans ce sens les mesures annoncées en septembre dernier dans le cadre d’un plan de prévention. Parmi elles, le plan national de recherche et d’innovation, présenté par l’Inrae (l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et l’ITB. Leur but : trouver des alternatives opérationnelles aux néonicotinoïdes.

« Nous travaillons sur toute la gamme potentielle d’action », affirme Vincent Laudinat. « C’est un énorme protocole », étalé sur trois ans et financé à hauteur de 20 millions d’euros. Tout d’abord, le travail porterait sur la « connaissance parfaite des maladies », des virus transmis par les pucerons et des conditions favorisant leur propagation. Parallèlement, les chercheurs examineraient toutes les approches possibles pour y remédier.

Par exemple, il se pourrait qu’un changement de la teinte du vert des plantes à travers une sélection génétique pourrait les rendre moins attractives aux pucerons. Une autre possibilité pourrait être d’augmenter les réactions auto-immunitaires des betteraves. Ou encore de travailler sur la question du biocontrôle… « Nous avons un tas de pistes », selon Vincent Laudinat, mais il faut du temps pour les explorer – d’où la demande de dérogation pour la période de semis 2021. Le directeur général de l’ITB se donne pour autant optimiste. « Nous avons besoin d’une refonte totale de notre manière de penser », admet-il, « mais on va y arriver ».

Par la loi du 14 décembre a par ailleurs été créé un « conseil de surveillance chargé du suivi et du contrôle de la recherche et de la mise en œuvre d’alternatives aux produits phytopharmaceutiques contenant une ou des substances actives de la famille des néonicotinoïdes ». Membre de ce comité, Angèle Préville, sénatrice pour le groupe socialiste, écologiste et républicain, note cependant que pour le moment, seule une réunion préparatoire a eu lieu. « Rien n’est décidé pour l’instant » avoue-t-elle, « mais on a eu l’assurance que ce sera du très concret », avec notamment des « visites sur le terrain où se feront les expérimentations » en vue de trouver des alternatives aux néonicotinoïdes.

En attendant, la demande d’annulation de l’arrêté exigée par les sept organisations militantes doit maintenant être examinée par les tribunaux administratifs de Lyon et de Toulouse, où siègent les deux entreprises produisant les néonicotinoïdes autorisées, Bayer et Syngenta. Une chose est sûre : l’affaire des néonicotinoïdes est loin d’être terminée.

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