Qualité de l’air : les biocarburants remis en question

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Lorsque la Commission a commencé à faire pression pour une augmentation importante de l'utilisation des biocarburants dans les transports et l'énergie il y a plusieurs années, cette initiative était considérée comme avantageuse pour tous : les fermiers auraient pu en tirer profit, la sécurité énergétique aurait été assurée, les émissions de gaz à effet de serre réduites et la qualité de l'air meilleure. Mais même ce dernier espoir n'est plus d'actualité.
 

La directive de 2003 sur les biocarburants et la législation de 2009 sur les énergies renouvelables prévoyaient le passage progressif à des carburants d'origine végétale, encourageant ainsi l'Europe à jouer un rôle de premier plan en matière de réduction de la consommation de carburants fossiles et de lutte contre le changement climatique.

Ces politiques se sont toutefois heurtées à des critiques virulentes, dans la mesure où les biocarburants ne s'avèrent pas aussi efficaces que prévu pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, et où leurs cultures pourraient porter atteinte à l'écologie des pays en développement, premiers exportateurs de carburants végétaux.

De nouvelles critiques contre les carburants destinés aux transports

L'association britannique des gouvernements locaux a, par exemple, remis en cause les objectifs nationaux d'utilisation de biodiesel pour le réseau des transports, en arguant que le niveau d'émission de particules fines était plus élevé qu'avec le diesel traditionnel.

Un rapport présenté cette année par le ministère britannique de l'environnement révèle des résultats mitigés quant aux effets du biodiesel et du bioéthanol sur la qualité de l'air.

Selon une autre étude, la production de biocarburants et ses effets (le défrichement, les cultures, l'utilisation d'engrais et le transport) annuleraient complètement les avantages que les biocarburants apportent au secteur du transport en matière de réduction du smog et des gaz à effet de serre.

Dans une récente étude, les chercheurs de l'université de Leicester ont examiné des plantations de palmiers à huile en Asie du Sud-Est et ont fait valoir que les produits finis pourraient être encore plus nocifs pour la planète que les carburants traditionnels destinés au transport.

Les conclusions de cette étude montrent que l'huile de palme, l'une des sources principales du biodiésel, émet autant de carbone que l'essence, avec une augmentation de 60 % des émissions liées à l'affectation des sols en raison de la culture de la forêt tropicale.

Cette étude devrait attirer l'attention des décideurs européens, estime Susan Page, la directrice du département de géographie physique à Leicester, et l'auteur principal de l'étude.

« Je veux dire qu'il faut conserver une vue d'ensemble », a déclaré Mme Page.

« Dans ce cas-ci, nous avons probablement pris de mauvaises décisions en Europe, au cours de ces dernières années, en adoptant un point de vue général sur les biocarburants sans chercher à examiner la situation au cas par cas. Dans le cas de l'huile de palme, par exemple, cette approche mène à une situation où nous pourrions presque tout aussi bien consommer de l'essence ou du diesel plutôt que des biocarburants, car les émissions de gaz à effet de serre restent inchangées. »

Les chercheurs britanniques ont toutefois reconnu que la portée de leur étude était relativement limitée, dans la mesure où elle se concentrait sur l'huile de palme produite dans des tourbières tropicales en Indonésie et en Malaisie.

Dans ce type de climats, la tourbe humide absorbe le dioxyde de carbone et d'autres gaz, créant ainsi un tampon naturel contre le réchauffement climatique. Quand ces tourbières humides sont défrichées, vidées et cultivées pour l'huile de palme, le dioxyde de carbone se libère, ainsi que d'autres gaz appauvrissant la couche d'ozone, comme l'oxyde d'azote.

La mauvaise qualité de l'air

La culture de palmiers à huile a également d'autres conséquences dans des pays comme l'Indonésie, qui arrive à la 20e place en termes déforestation et à la 21e place en matière de pollution urbaine, selon l'Index 2011 de développement humain de l'ONU, qui prend en compte 187 pays.

Ce qui se passe en Indonésie et dans d'autres pays tropicaux producteurs de carburants végétaux a des conséquences à l'échelle mondiale ont déclaré à EURACTIV certains scientifiques :

  • Le défrichement et le drainage des tourbières libèrent des poussières et des toxines dans l'atmosphère, créant des panaches de poussière qui affectent la qualité de l'air au niveau local et au niveau mondial.
  • Les feux saisonniers et les feux de forêt intentionnels pour défricher les terres représentent un problème endémique en Indonésie, qui a des effets néfastes sur la qualité de l'air ambiant. Lors de l'un des incidents les plus graves en 1997, plus de 40 000 habitants d'Asie du Sud-Est sont tombés malades suite à l'arrivée de brumes en provenance d'Indonésie, selon les chiffres de l'ONU.
  • La majorité de l'huile de palme, et de plus en plus de copeaux de bois et d'autres biomasses sont envoyés des pays de l'Asie du Sud-Est et de l'Amérique latine vers les marchés européens. Le transport de ces produits accentue l'empreinte écologique.

Ces conséquences n'ont peut-être pas un effet direct sur l'air que les Européens respirent, mais elles aggravent l'empreinte écologique des carburants consommés sur les marchés européens, et poussent les groupes de défense de l'environnement à faire pression sur la Commission européenne pour qu'elle prenne ces facteurs en compte dans le cadre de ses politiques pour les pays en développement.

Dans son rapport du 22 septembre sur les biocarburants, Oxfam a exhorté l'UE à abandonner ses objectifs pour les biocarburants et à instaurer des normes de durabilité afin de s'assurer que la production n'ait aucun « effet négatif » sur la qualité de l'air, de l'eau, des sols et des denrées alimentaires à l'échelle mondiale.

Mme Page de l'Université de Leicester soutient que les décideurs européens devraient prendre en compte les répercussions générales de leurs politiques énergétiques et de lutte contre la pollution.

« Je ne dis pas que passer des carburants fossiles aux biocarburants est une erreur en soi », a-t-elle déclaré. « Ce serait un discours naïf. Je dis simplement que si nous allons dans ce sens, nous devons prendre en compte tous les aspects des émissions de gaz à effet de serre. »

Les cheminées sont mauvaises pour l'homme

Dans le même temps, les inquiétudes quant à la qualité de l'air vont au-delà des biocarburants. Le bois utilisé pour le chauffage domestique pose également problème.

Certains experts de santé ont mis en garde contre l'impact des bioénergies sur la qualité de l'air, en particulier en Europe Centrale et du Nord, où le bois et les produits dérivés destinés au chauffage domestique connaissent un essor fulgurant.

Des représentants de l'Agence européenne pour l'environnement ont averti le 9 novembre que l'utilisation croissante de biomasses pour le chauffage domestique représentait une menace pour la qualité de l'air. La fumée des feux de bois contient des particules fines et des toxines telles que l'azote et l'oxyde de soufre, le monoxyde de carbone et les dioxines, qui ont des effets sur l'air intérieur comme extérieur.

Même si elles partent d'un bon sentiment, les politiques et les tendances tournées vers la consommation de biocarburants ne tiennent pas compte des conséquences sur la santé, affirme un expert de santé finlandais.

Selon Juha Pekkanen, un physicien et professeur de recherche à l'Institut de santé publique finlandais, la popularité des poêles à bois dans son pays et dans d'autres Etats européens représente un risque pour la santé publique.

« Nous effectuons un retour en arrière, au temps où les populations se chauffaient par leurs propres moyens. Nous sommes sur le point de revivre la pollution de ces anciens temps », a expliqué M. Pekkanen au téléphone.

Chris Malins, de l'International Council on Clean Transportation a déclaré dans un communiqué : « la dégradation des tourbières à cause de l'huile de palme est une source majeure d'émissions, dans le cadre de la production de biocarburants.  En reconnaissant que le niveau d'émissions est plus élevé que prévu, les régulateurs comme l'Agence américaine pour la protection de l'environnement (EPA), la Commission européenne et l'agence du California Air Resources Board (CARB) pourront identifier la marche à suivre pour que les biocarburants mènent à des réductions durables d'émissions de gaz à effet de serre. »

Ross Morrison, du département de géographie de l'Université de Leicester, a déclaré : « Bien que l'impact sur l'environnement de la production d'huile de palme dans les tourbières tropicales soit de plus en plus reconnu, cette étude démontre que les estimations concernant les émissions ont été tirées d'un nombre très limité d'études scientifiques, qui ont pour la plupart sous-estimé l'ampleur réelle des émissions liées à l'huile de palme.  Ces résultats montrent que les biocarburants responsables du développement de la culture de palmiers sur les tourbes tropicales augmenteront en fait les émissions liées aux hydrocarbures.  Avec ce mode de production, les biocarburants ne représentent pas une source durable. »

L'objectif initial de l'UE pour l'utilisation de biocarburants était de 2 % du marché des combustibles fossiles pour 2005 et de 5,75 % pour fin 2010. L'objectif actuel pour l'utilisation d'énergie renouvelable dans les transports est établi à 10 % d'ici 2020.

L'utilisation de biocarburant est en croissance constante à travers l'UE, qui est à mi-chemin de son objectif de 10 % de biocarburants d'ici 2020. La Slovaquie est sur le point d'atteindre cet objectif, suivie de l'Autriche et de la France.

L'European Biodiesel Board, un groupe chargé de la promotion du secteur, affirme que les carburants d'origine végétale améliorent la qualité de l'air, réduisent les gaz à effet de serre et soutiennent les agriculteurs.

L'organisation argue que le biodiesel a une faible teneur en soufre, et permet une réduction des émissions de carbone de 65 à 90 % par rapport au diesel traditionnel. Elle assure également que le biodiesel produit beaucoup moins d'émissions de particules qui affectent l'air que les populations respirent. En outre, contrairement aux combustibles fossiles, le biodiesel est biodégradable.

Suite aux critiques sur le fait que les biodiesels importés des pays en développement affectent les sols et l'eau et détournent l'attention portée aux cultures vivrières au profit des cultures destinées aux carburants, les politiques européennes encouragent l'utilisation de sources plus durables, comme les résidus d'huile végétale issus de la restauration ou de la production industrielle.

Il s'agit d'un débat ouvert sur les bénéfices des biocarburants pour l'environnement. Alors qu'ils permettent de réduire les émissions de carbone dans les transports, les biocarburants utilisés pour le chauffage domestique contribuent largement aux émissions de dioxyde de soufre, responsable en grande partie de la mauvaise qualité de l'air au sein de l'UE, selon le dernier rapport sur la qualité de l'air de l'Agence européenne pour l'environnement.

La croissance du secteur dans le marché européen repose principalement sur l'importation d'huiles végétales qui devraient augmenter de 21 % en 2011, soit un record de 2,42 millions de tonnes métriques. L'Argentine fournit la grande majorité de ces importations, suivie de l'Indonésie.

 

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