Les sols, laissés pour compte de la stratégie de l’UE pour le climat

Le changement climatique provoque des dégâts sur l’agriculture, et l’utilisation des terres contribue au réchauffement de la planète. Pourtant, les sols attirent peu l’attention des décideurs politiques dans leur stratégie sur le climat.

« Les sols sont complètement sous-estimés lorsque nous parlons de changement climatique ». Lors d’une conférence  organisée par la Commission européenne, les 10 et 11 juillet, Andrea Kohl, directeur de programme chez WWF, a tiré la sonnette d’alarme.

« Le sol est essentiel dans le débat sur la manière de lutter contre le changement climatique », a-t-elle rappelé au public, soulignant que « la libération d’une petite fraction seulement du stock de carbone du sol peut compenser les économies réalisées ailleurs ».

La conférence à l’Université de Bruxelles s’est concentrée sur le rôle des ressources naturelles dans le cadre de la stratégie européenne de réduction des émissions à long terme.

La Commission européenne travaille actuellement à l’élaboration d’une stratégie à long terme sur le changement climatique, qui comportera plusieurs pistes jusqu’en 2050, dont l’une où l’UE parviendra à la neutralité carbone d’ici le milieu du siècle.

La stratégie 2050 sera publiée en novembre, juste avant la conférence annuelle des Nations Unies sur le climat qui se tiendra à Katowice, en Pologne, du 3 au 14 décembre. Le Conseil européen a chargé la Commission de présenter une stratégie climatique pour 2050 lors d’un sommet européen en mars.

Les 28 veulent une feuille de route rapide sur le climat

Les dirigeants de l’UE ont demandé à la Commission de présenter une stratégie climatique pour 2050 « d’ici le premier trimestre 2019 », mettant fin aux spéculations sur le calendrier de la proposition.

La feuille de route de l’UE pour une économie à faible émission de carbone en 2050 a été publiée en 2011, avant que le bloc ne signe l’Accord de Paris, qui engage ses signataires à maintenir le réchauffement climatique « bien en dessous de 2°C » et visant « pas plus de 1,5°C ».

Lors de son discours d’ouverture le mercredi 10 juillet, Miguel Arias Cañete, commissaire européen chargé de l’action climatique et de l’énergie, a déclaré que la Commission avait déjà commencé à travailler sur les aspects économiques, sociaux et environnementaux de la stratégie.

La question de l’utilisation des terres

« Le sol peut agir comme un puits de carbone, et donc contribuer de manière significative à l’atténuation du changement climatique, mais il peut aussi contribuer au réchauffement de la planète à cause de l’utilisation des terres », a déclaré Hartmut Stalb, de l’Initiative de programmation conjointe sur l’agriculture, la sécurité alimentaire et le changement climatique (FACCE-JPI).

Le sol fournit les nutriments nécessaires à la croissance des plantes. Il régule également le cycle de l’eau et stocke le carbone, ce qui en fait le deuxième plus grand réservoir de carbone après les océans. Mais l’utilisation des terres – prairies, terres cultivées, forêts – peut entraîner des libérations de carbone du sol, ce qui peut finalement entraîner la dégradation du sol et la perte de matière organique du sol, a expliqué Hartmut Stalb.

La Commission européenne est bien consciente du dilemme environnemental causé par l’agriculture. Il y a des années, elle a déposé une proposition de directive sur les sols, soutenant que la pression sur les sols était « exacerbée par l’activité humaine, comme les pratiques agricoles et forestières inappropriées, les activités industrielles, le tourisme ou le développement urbain ».

Selon la Commission, la dégradation des sols « a de fortes répercussions sur d’autres domaines d’intérêt commun à l’UE, tels que l’eau, la santé, le changement climatique, la protection de la nature et de la biodiversité et la sécurité alimentaire ».

La directive s’est toutefois heurtée à l’opposition du Conseil des ministres. La proposition a finalement été retirée en avril 2014.

Manque d’incitatifs

Pourtant le débat n’a pas disparu et les responsables de la Commission sont prêts à le raviver.

« L’agriculture est un secteur qui peut éliminer du CO2 mais c’est aussi un secteur sous pression – on s’attend à ce qu’il nourrisse le monde », a déclaré Artur Runge-Metzger, directeur du département Action pour le climat de la Commission, qui a animé la session.

Mais l’agriculture est également affectée par la hausse des températures, a-t-il poursuivi. « En termes de température, 2050 sera très différent. Les étés européens sont déjà plus secs et les hivers sont plus humides », a-t-il fait remarquer.

Pekka Pesonen, secrétaire général du Copa-Cogeca, une organisation d’agriculteurs européens, a observé que les conditions météorologiques variaient déjà énormément d’une année à l’autre et d’une région à l’autre.

Jean-François Soussana, vice-président de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) a rappelé qu’il y a deux ans, en France, le changement de température a entraîné une baisse de 30 % des rendements du blé. « Il faut remonter aux années 1980 pour voir cela. »

Pour le représentant des agriculteurs, les nouvelles technologies offrent des solutions pour que l’agriculture s’adapte aux changements climatiques. « L’Europe doit veiller à ce qu’elles soient mises à la disposition des agriculteurs et à ce qu’elle soit à la pointe », a déclaré Pekka Pesonen.

L’agriculture intelligente traque les émissions d’ammoniac

En modifiant ses technologies et pratiques, le secteur agricole pourrait réduire son empreinte carbone et ses émissions d’ammoniac.

Jean-François Soussana souligne toutefois que les agriculteurs sont encore réticents pour utiliser les nouvelles technologies. « Ces technologies ont le potentiel de diviser les coûts par trois. Donc pourquoi les agriculteurs ne s’y mettent pas ? À cause de leur aversion pour le risque. Nous devons comprendre pourquoi les agriculteurs continuent d’utiliser les produits chimiques à outrance. »

Pour Andrea Kohl, les agriculteurs seraient plus efficaces s’ils réagissaient collectivement au changement climatique. « Nous sommes loin de ce que nous devons faire. Pourtant, nous sommes face à un défi sans précédent avec le changement climatique. Quelque chose que nous n’avons jamais vu plane au-dessus de nous et nous ne sommes pas prêts », prévient-elle.

Pekka Pesonen rappelle quant à lui que personne ne pourra forcer personne à changer ses pratiques à conditions que ce soit intéressant économiquement. Un commentaire qui a poussé Hartmut Stalb à observer que pour le moment, les agriculteurs n’ont pas assez d’incitatifs financiers pour changer leurs pratiques. Et qu’il n’y a pas de valeur marchande pour la production durable.

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