« Un éleveur qui disparait c’est pour toujours » : le cri du cœur d’une famille d’éleveurs français

Alain Chiron et son fils Florent, éleveurs en Vendée. [Florent Chiron]

EURACTIV a rencontré Loïc, Alain et son fils Florent, trois éleveurs, deux générations, dans leur ferme familiale, en Vendée. Comme de nombreux éleveurs français, ils semblent osciller entre colère et désespoir.

L’exploitation de la famille Chiron se repère de loin. À quelques kilomètres à vol d’oiseau des plages vendéennes, sur la commune de L’Aiguillon-sur-Vie, la silo tour, où sont stockés les grains, se dresse au milieu du marais. À son pied, une vaste porcherie. Tout autour, des cultures céréalières se frottent aux grandes étendues d’herbes vertes où paissent des troupeaux de vaches charolaises et autant de brebis.

Reconnaissables à leur toison blanche et leur peau grise, ces ovidés de la race « moutons vendéens » font la fierté de la ferme. Au dernier Salon de l’Agriculture, deux béliers ont décroché six premiers prix au Concours général des animaux. Cela fait 50 ans que la famille monte à Paris pour défendre ses bêtes, réputées pour leur capacité d’adaptation et leur viande abondante.

Le département de la Vendée, à l’ouest de la France, est une terre d’élevage, l’une des plus productives de France, en ce qui concerne la viande bovine, porcine ou la volaille. Il domine également sur le marché du lait de chèvre et dans une moindre mesure celui du lait de vache. Selon la Chambre d’Agriculture régionale, 78 % de la valeur générée par l’agriculture vendéenne provient de l’élevage.

Malgré ce dynamisme certain, ce territoire agricole n’est pas épargné par les profondes difficultés économiques, démographiques devenues structurelles dans l’agriculture française. Entre 2010 et 2020, l’Hexagone a vu ainsi disparaître une exploitation sur cinq. Dans la même période, en Vendée, 21 % ont mis la clé sous la porte. Ne survivent que les grosses structures. Aujourd’hui près de la moitié des fermes du département dépassent les 100 hectares. La ferme des Chiron en fait plus de 400.

La Commission hésite encore à venir en aide aux éleveurs de porcs en détresse

L’exécutif européen a déclaré qu’il ne comptait pas encore intervenir directement dans ce qui est l’une des pires crises qu’aient connues les éleveurs de porcs européens.

La cause de ce déclin ? La fermeture des élevages liée à des revenus trop faibles, une vie harassante « en décalage » avec le reste de la population. Les prix : voilà ce qui met en colère Alain Chiron, son fils Florent et son cousin Loïc. Les coûts de production augmentent, alors que le prix de leur viande reste, selon eux, beaucoup trop bas. Une tendance qui s’observe particulièrement pour la filière porcine à l’échelle européenne.

« Les prix sont bas, et même s’ils ne sont pas les plus bas jamais enregistrés, le coût de production est quant à lui le plus élevé jamais enregistré », confiait en janvier dernier à EURACTIV Antonio Tavares, président du groupe de travail sur le porc du lobby des agriculteurs de l’UE, la Copa-Cogeca. Il ajoutait que même les exploitations les plus performantes perdaient plus de 40 € par porc.

Produire plus pour gagner moins. Très peu pour la famille vendéenne.

Pour diversifier, accroître les revenus, l’exploitation a opté en 2015 pour une unité de méthanisation. Un procédé de transformation des « déchets » organiques (lisier, fumier, mais aussi cultures) en biogaz par fermentation. Ici, ce gaz est ensuite transformé en électricité revendue à EDF (Electricité de France). Ce procédé potentiellement lucratif est encadré en France, les exploitations ne peuvent consacrer que 15 % de leur surface à la production de déchets verts. En Allemagne, par exemple, le modèle est différent : des fermes entières cultivent du maïs ou des céréales à cette seule fin.

Autre préoccupation de la famille Chiron : le renouvellement des générations. En Vendée, l’âge moyen des chefs d’exploitation est de 48 ans, la moitié d’entre eux ayant plus de 50 ans et 30 % plus de 55 ans. En France dans dix ans, un agriculteur sur deux partira à la retraite. Alain, 54 ans, et Loïc, 58 ans, se montrent plus que pessimistes. « Il faut 10 ans pour faire un agriculteur. C’est long ! Donc c’est déjà trop tard » se résigne Alain. Leur ferme, elle, devrait survivre, d’autant que la relève semble assurée par Florent, 23 ans, qui se projette plus volontiers que ses ainés.

Juste avant de démarrer la journée par les semis de maïs, à la base de la nourriture des porcs, Florent Chiron, son père et son cousin reviennent pour EURACTIV sur les difficultés qu’ils rencontrent dans l’exercice de leur métier, partagent leur vision de la politique agricole française, européenne et leur avenir. Comme de nombreux éleveurs français et vendéens, ils semblent osciller entre colère et désespoir.

 

La politique agricole commune (PAC) fait beaucoup parler d’elle cette année. Une nouvelle version devrait voir le jour l’année prochaine, les crises successives remettent en causes certains aspects, notamment les ambitions environnementales. Quel regard portez-vous sur cette politique agricole européenne ?

-Florent : En ce qui nous concerne, la PAC offre simplement un complément de revenu. Mais aujourd’hui elle fait vivre beaucoup d’agriculteurs en France. S’ils n’avaient pas les aides, beaucoup n’auraient aucune trésorerie. C’est aberrant ! Je préfèrerais qu’il y ait des prix rémunérateurs comme dans tous métiers. Qu’on n’ait pas besoin d’attendre tous les ans que la prime soit versée pour pouvoir investir, voire rembourser les factures.

-Alain : La PAC a surtout été bénéfique pour les prestataires de services et pour le consommateur en bout de chaîne. Il y a 40 ans, 40% des revenu du consommateur étaient consacrés à l’alimentation, il en consacre 12 à 15 % aujourd’hui. Et cela se comprend : travailler dur juste pour pouvoir se payer à manger n’est pas très gratifiant. Sauf qu’aujourd’hui la réalité nous rattrape. Le système qui existe depuis 30 ans en Europe va s’écrouler.

Pourquoi ?

-Alain : Dans les années 80, l’Europe a fait le choix d’une société de bien-être des individus au détriment de la production. Jusqu’à maintenant c’était facile : « allo le Brésil, allo l’Inde, allo le Canada ! » Sauf qu’aujourd’hui, avec les différentes crises, c’est terminé.

Nos fruits et légumes viennent de plus en plus de l’étranger. L’autre jour, dans un gros supermarché du coin, il n’y avait qu’une seule botte de carottes françaises. Le reste, c’étaient des carottes italiennes. Pour les cerises, c’est pareil.

Car de notre côté la situation ne fait qu’empirer. Bien que nous ayons doublé nos volumes de production, nous n’avons pas gagné davantage, si ce n’est moins. Et ce sans tenir compte des contraintes supplémentaires : l’Europe nous impose toujours plus de restrictions, et la France en rajoute.

Résultat, la production de masse disparait. En raison de la disparition du monde agricole.

Qu’est ce qui pourrait, selon vous, endiguer ce déclin ?

-Loïc : Tout d’abord, des prix rémunérateurs. Prenons l’exemple du cours du porc. Lorsque nous sommes installés en 1992, nous étions sur une base 100. Aujourd’hui, alors que le prix de la viande fraiche à la consommation est montée à 140, il a chuté à 80 ou 85 pour le producteur… Autrement dit, le prix a été multiplié 1,4 pour le consommateur, tout en baissant de 20%.

Il faut une vraie révolution agricole ! Le gouvernement a introduit une base de coût de production [loi EGALIM votée en 2018, NDLR]. C’est très bien car le marché ne doit pas tout réguler, sinon il n’y a pas d’entreprise pérenne. Mais les prix doivent évidemment être calqués sur l’inflation. S’il y a une hausse du prix du carreau, l’artisan carreleur la répercute sur ses tarifs. Nous, nous ne pouvons pas le faire…

On parle beaucoup de bien-être animal. Est-ce une donnée que vous prenez en compte dans votre élevage ?

-Alain : Il faut toujours un coupable : voilà comment le monde agricole perçoit cette question. On parle du bien-être animal… et celui de l’éleveur ? Un producteur de lait, c’est un esclave moderne. Il tire ses vaches 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours par an. Tout ça pour gagner une misère. Pour que Lactalis (le géant franças de l’industrie du lait, NDLR) fasse des milliards d’euros de profits.

Tant qu’on entassera les gens dans les villes, on entassera les animaux dans des bâtiments. Cela va avec. 2% de la population travaille pour nourrir les autres. Le local, la petite structure, c’est très bien, mais pour les gens qui habitent dans les zones rurales. Comment voulez-vous nourrir « localement » 250 000 habitants concentrés dans une ville comme Nantes ? Il faut produire en masse pour nourrir une masse.

L'abattage des animaux : la boîte noire de l’élevage industriel

Depuis 2016 l’association L214 dévoile des vidéos insoutenables. Des vaches qui agonisent, des moutons qui souffrent dans leur sang, des porcs frappés… 

Vous avez ouvert une unité de méthanisation en 2015. Quels bénéfices en tirez-vous ?

-Florent : Cette électricité que nous vendons peut rapporter beaucoup. Pour vous donner un ordre d’idée, cela rapporte trois fois plus que d’élever des vaches. Ce n’est pas normal. Nous produisons du courant, c’est très bien, mais on ne nourrit personne avec ça. En plus, comme nous avons beaucoup d’herbe, trop pour nos vaches, une partie (20%) nous sert à produire du gaz. Ce qui grille de la surface agricole, une surface qui pourrait être utilisée autrement.

Mais la méthanisation coûte aussi beaucoup d’argent. Ce sont des millions d’euros d’investissement, de l’entretien, et quand il y a de la casse c’est également très cher.

Aussi, à l’époque, les riverains ont vivement protesté contre l’installation. Comme les usines viennent également nous livrer toutes sortes de déchets organiques, cela génère parfois des odeurs désagréables. Mais tout comme le fumier ou le lisier, qui existaient avant la méthanisation ! Certes l’odeur accroche un peu plus pendant l’épandage, mais ça ne dure vraiment pas longtemps.

Il semblerait d’après les études d’opinion que l’agriculteur, surtout depuis la crise Covid, jouisse d’une très bonne image auprès des Français… Comment évoluent votre métier et votre place dans la société ?

-Alain : Nous sommes heureux de faire ce métier même si nous n’avons pas la même vie que ceux qui nous entourent. Je suis le seul agriculteur parmi tous mes amis. Nos modes de vie sont encore trop décalés. Pas de misérabilisme, mais on nous demande toujours plus… sans que les revenus suivent. Et nous devons être multi-casquettes : plombier, électricien, mécanicien, céréalier, éleveur, vétérinaire, père de famille, époux, plein de choses ! Au bout d’un moment, tu satures. Je garde un bon souvenir des années 80. Quel bonheur ! Nous vivions dans une consommation limitée, on se contentait de pas grand-chose. Et on vivait bien.

-Loïc : Il faut reconnaître que nos conditions de travail se sont un peu améliorées. Le samedi après-midi, par exemple, on ne fait rien. Avant le samedi était comme autre jour. Mais nous sommes encore déconnectés du reste de la population. Un artisan fait peut-être autant d’heures que nous. Mais quand il ferme sa boutique, c’est terminé. Alors qu’un agriculteur doit toujours être présent dans sa ferme. Bref, ça restera difficile tant que nous n’aurons pas de prix rémunérateurs et un allègement des réglementations aussi. On passe un temps fou à remplir des papiers, à se justifier en permanence, vous n’imaginez pas.

Dans dix ans, un agriculteur sur deux partira à la retraite. C’est une tendance que vous constatez autour de vous ? 

-Loïc : Aujourd’hui beaucoup quittent l’élevage. Les fermiers vendent leurs vaches pour acheter un tracteur et faire des céréales. Après c’est impossible faire marche arrière. Un éleveur qui disparait, c’est pour toujours. Sur la commune d’à côté, trois fermes ont ainsi changé d’activité depuis 4-5 ans. Ils ont arrêté le lait. Ils se sont mis à maintenir quelques prairies naturelles, à élever quelques génisses avant de les vendre.

-Alain : Il faut 10 ans pour faire un agriculteur. C’est long ! Donc c’est déjà trop tard… Et puis il y a un problème d’enseignement aussi. Ceux qui forment sont déjà dépassés. Ils transmettent une agriculture qui a déjà cessé d’exister. Heureusement les jeunes n’ont pas la même vision que nous, comme nous n’avons pas la même vision que nos parents.

-Florent : Je pense aussi que c’est déjà trop tard. Difficile pour une personne lambda d’être intéressée par notre métier aujourd’hui. Ce n’est pas rémunérateur, et il y a trop d’écart avec un travail classique. Preuve en est, dans ma formation, personne ne vient d’un autre milieu, de l’extérieur.

Florent comment voyez-vous l’avenir de la ferme. Êtes-vous aussi pessimiste que vos ainés ?

-Florent : Je ne suis pas aussi pessimiste qu’eux. Ce métier me passionne depuis tout petit. Et ce que je vois de positif pour nous, c’est qu’il y aura de moins en moins d’éleveurs, donc une baisse de l’offre. Notre activité restera donc rémunératrice malgré tout. Je sais que j’ai de l’avenir personnellement. Après, tant que les prix de vente n’augmenteront pas, la situation ne s’améliorera pas pour les éleveurs en général.

Concernant la ferme familiale, je suis aussi confiant. On développe beaucoup le Label Rouge pour nos vaches. Il y a deux ans, on en faisait une sur trois, maintenant c’est deux sur trois. Et puis, je compte beaucoup sur mon cousin qui travaille déjà chez nous pour prendre la relève avec moi. Et sur mon petit frère, mécanicien agricole dans une autre exploitation, qui reviendra probablement un jour. Quoi qu’il arrive, je ne me vois pas faire un autre métier que celui-là.

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