L’incroyable modernité de la nouvelle ruralité, une chance de croissance pour la France

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Alors que les critiques à l’encontre de notre modèle de développement et d’aménagement du territoire se renforcent, il est plus que jamais temps d’affirmer l’incroyable modernité de la ruralité. Un texte paru dans les colonnes de notre partenaire La Tribune.

Jean-Christophe Gallien est politologue, professeur associé à l’Université de Paris 1-Panthéon Sorbonne, président de j c g a et membre de la SEAP, Society of European Affairs Professionals.

C’était le dernier week-end de la grande fête annuelle de l’agriculture, Porte de Versailles. Au-delà des concours et de leurs médailles, du feuilleton politique quotidien et de cette formidable rencontre entre la France rurale et les populations urbaines et les autres aussi, c’est l’occasion de revenir sur le destin d’une France que très nombreux disent maltraitée, voire abandonnée, et surtout en grande souffrance : la ruralité.

Au cœur d’une rupture, peu discutable, à la fois territoriale, institutionnelle et politique mais aussi économique, les terres et les populations de la ruralité sont un objet paradoxal de convoitises électorales, venues de tous bords se positionner sur cette part sensible et indispensable du marché politique avec ses millions d’électeurs. On parle évidemment des prochaines élections municipales mais aussi des régionales et départementales de 2021 et surtout de la star de nos élections : la présidentielle de 2022.

La ruralité, laboratoire d’un avenir individuel et collectif équilibré

Alors que bruisse partout des critiques de plus en plus fortes sur notre modèle de développement et d’aménagement du territoire. Alors que la triste affaire du coronavirus et ses effets sanitaires et économiques révèlent nos multiples dépendances mondialisées et délient les langues des opposants au toujours plus de global, au toujours plus de mobilité humaine, industrielle, technologique et commerciale. C’est plus que jamais le moment d’affirmer l’incroyable modernité de la ruralité. Une ruralité qui peut, et j’oserais, doit devenir le laboratoire d’un avenir individuel et collectif équilibré, durable, de progrès riche et intense au cœur des promesses d’un espace naturel protégé et valorisé. Si l’on en saisit et que l’on valorise ses atouts, tout autant que les métropoles urbaines, on pourrait même risquer à dire que la terre rurale est une alliée et une certitude de réussite pour notre futur collectif.

La nouvelle ruralité offre un carrefour de progrès salvateur

Au croisement du rapport de l’homme à la nature, une relation trop souvent conflictuelle, la ruralité offre un carrefour de progrès salvateur qui doit, comme la ré-industrialisation et les souverainetés technologique et numérique, et l’éducation, devenir l’une des grandes causes stratégiques de notre pays. Et disons-le, Mesdames et Messieurs les commissaires, parlementaires et chefs d’États ou de gouvernements, Il faut qu’elle soit aussi une priorité centrale de la nouvelle mandature européenne.

Une nouvelle ruralité, c’est une alternative humaine, durable et naturelle à la construction dominante de sociétés urbaines de plus en plus agressives. Avec des rythmes privilégiant la vitesse et qui créent une pression sans limite sur les êtres et sur l’environnement. Et malgré toutes les initiatives et les engagements internationaux multipliés à l’envie… moins d’attention pour le cadre de vie, la santé, l’éducation, les gens …

La ruralité, pierre angulaire de la croissance des pays en développement

Les millions de jeunes qui entreront à l’avenir dans le monde du travail des pays en développement ne devront pas quitter les zones rurales pour échapper à la pauvreté, selon un rapport de la FAO.

Se libérer de l’« économie coloniale »

Priorité stratégique, la nouvelle ruralité doit se libérer de ce que j’appellerais l’« économie coloniale », celle dans laquelle elle crée des matières premières qui sont valorisées ailleurs. Il s’agit d’inventer une véritable économie rurale.

L’agriculture est le noyau central de cette nouvelle économie. Une agriculture repensée dans une stratégie de qualité, de diversification, de proximité des marchés en orientant et en s’appuyant notamment sur les moyens de la prochaine politique européenne. Une agriculture qui doit surtout être valorisée et protégée dans des identités fortes et affirmées par elle-même et par les territoires et leurs collectivités locales souvent trop timides en la matière. Les produits de la transformation agroalimentaire et le patrimoine alimentaire sont ce que la ruralité peut offrir au reste du monde tant dans la dimension création de valeur économique qu’en termes de plateforme de séduction et d’attractivité. Les produits sont porteurs de revenus et d’emplois mais aussi de saveur, d’identité et de bonheur. Quand on met un territoire en bouche, on a envie de le découvrir, de le visiter et parfois de s’y installer. C’est un lien universel, un marqueur d’exigence et de qualité sans équivalent.

Le tourisme est un autre or, bleu, blanc ou vert, de la nouvelle ruralité. C’est un gisement énorme de croissance, un atout qui va grossir encore dans les prochaines années. Il faut l’anticiper et l’accompagner dans une dynamique nationale. Les touristes viennent chercher ici ce qu’ils ne trouvent pas ou plus ailleurs. Dans la foulée, c’est de plus en plus souvent un véritable pont aussi pour une future installation de nouveaux habitants et de nouveaux talents ou investissements. Il s’agit d’inventer de véritables pôles de compétitivité ruraux autour des modernisations intégrées de l’agriculture et du tourisme.

Nouveau mix énergétique, high-tech, culture, sécurité…

Au-delà, la nouvelle conquête rurale doit s’appuyer sur une diversification ambitieuse des secteurs d’activités. La France doit notamment faire pousser les « emplois verts ». Je pense aux mobilités et aux transports, à la forêt, et évidemment à l’énergie…

La France doit inventer et déployer de manière systématique un nouveau mix énergétique visant à conquérir progressivement l’autonomie locale. Un mix combinant photovoltaïque, micro-éolien, micro-hydraulique, cogénération, méthanisation, transports publiques électriques… et innover, encore innover. C’est un formidable gisement de valeur et de compétitivité qui doit impliquer directement les gouvernements locaux, et qui doit permettre de faire baisser le coût de l’énergie et de d’assurer la sécurisation énergétique.

C’est aussi la haute technologie qui permettra la valorisation future de la terre et des activités de ses habitants. Doter la ruralité d’infrastructures de communication numérique de très haut niveau pour assurer ce que l’on doit qualifier de continuité territoriale digitale est un enjeu central. Poussons des usages qui fabriquent de nouveaux destins économiques.

La qualité de l’enseignement est déjà souvent une réussite. L’enjeu est, là encore, décisif. Le niveau de l’offre d’éducation du primaire et du secondaire est essentiel dans un contexte général de tendance à la baisse de la qualité. C’est l’un des fondamentaux d’une nouvelle expérience rurale. Moyens revisités, sécurité affirmée, cadre de travail préservé… le tout croise une demande sociétale déjà très forte. Demain, elle pourrait être un sanctuaire pour une partie de l’enseignement supérieur. La ruralité sera l’endroit idéal pour bien faire grandir les jeunes talents.

Au cœur de la nouvelle ruralité, il y a l’importance du culturel. La culture n’est pas et ne doit pas être la propriété de l’urbain. L’accès démultiplié à une expression culturelle de qualité est un enjeu éducationnel et social. C’est aussi un élément essentiel pour l’attractivité et le développement économique local. Le chemin parcouru est magnifique, mais il faut pousser plus loin les efforts et investissements.

La sécurité des personnes et des biens est une carte maîtresse de cette ruralité en devenir. Il s’agit d’une des forces les plus discriminantes d’aujourd’hui et encore davantage pour l’avenir face aux évolutions prévisibles de nos sociétés.

Inventer une nouvelle organisation de l’action publique

On doit regretter et stopper le détricotage de la maille publique dans le rural mais il nous faut aussi inventer et nous projeter dans des formes nouvelles d’organisation de l’action publique. Oui, il y a besoin d’un État central et national, mais il s’agit aussi de simplifier encore la relation entre les différentes strates de collectivités de la décentralisation. Je pense que la ruralité doit trouver davantage d’alliés au sein des assemblées et des services des grandes Régions. Au-delà des financements, il faut une vision, une compréhension des atouts, de la confiance aussi, de la continuité dans les engagements et un peu de protection aussi ! Par exemple, la construction et le développement d’un mix innovant de réseaux de mobilité routier, ferroviaire… assurant une véritable fluidité territoriale est essentiel. C’est aussi un enjeu national et européen que la nouvelle Commission devrait penser et accompagner avec les Régions et l’État.

La nouvelle ruralité est une vraie chance de croissance pour notre pays. Amplifions encore les réussites de vie existantes des ruraux et offrons plus de réponses aux envies, aux attentes et aux rêves d’une partie de la population urbaine déjà en quête d’une vie nouvelle, différente. Ni alternative de rupture aux incertitudes des pôles métropolitains, ni sanctuaire replié et anorexique, la nouvelle ruralité est une ambition forte et légitime pour la France intégrée et conquérante.

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