La promotion de la consommation de viande par l’UE est bien malavisée, M. Hogan

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Phil Hogan

Depuis sa prise de fonctions, le Commissaire à l’agriculture Phil Hogan promeut les intérêts du secteur de l’élevage, sans tenir compte des problèmes de santé et environnementaux que pose la surconsommation de viande, écrit Olga Kikou.

Olga Kikou est chargée d’affaires européennes de Compassion in World Farming, une ONG internationale qui œuvre pour le bien-être des animaux d’élevage et pour une agriculture et une alimentation durable.

Dans une récente allocution prononcée au Sommet de l’Élevage organisé chaque année à Clermont-Ferrand, le commissaire européen à l’agriculture Phil Hogan s’est engagé à relancer la consommation de viande par des mesures visant à promouvoir la consommation de bœuf dans l’Union européenne. Il a annoncé que 15 millions d’euros seraient consacrés au marché intérieur européen, en s’insurgeant contre la mauvaise presse dont fait l’objet la viande, contestant notamment la souffrance animale et les dommages causés par la viande sur la santé humaine.

Phil Hogan a une conception bien étroite de ses fonctions : servir les intérêts du secteur de la viande tout en ignorant les recommandations scientifiques et les préoccupations des citoyens. Après les mesures visant à augmenter la production, à ouvrir de nouveaux marchés et encourager l’export, il veut à présent faire progresser la consommation de viande en Europe. Il s’agit là de sa dernière initiative en date pour soutenir un secteur qui, d’après la FAO, est l’un des principaux responsables d’une série de problèmes environnementaux incluant les émissions de gaz à effet de serre, le changement climatique, la déforestation, la perte de biodiversité, la rareté de l’eau et sa pollution, et la dégradation des sols. Tant de précieuses ressources naturelles sont épuisées ou gaspillées en raison de politiques prises pour satisfaire l’industrie de l’élevage. Autant de problèmes qui ne seront jamais résolus si la Commission poursuit le modèle actuel.

L’élevage industriel, qui rend aujourd’hui possible de consommer de telles quantités de viande, menace la sécurité alimentaire avec son utilisation intensive des ressources naturelles, l’occupation de terres arables de plus en plus vastes, le changement d’affectation des terres et une consommation excessive d’eau, d’engrais et de fourrage. La production d’alimentation animale constitue une forme de gaspillage alors que les récoltes qui pourraient être utilisées pour nourrir les populations, en particulier dans les pays en développement, servent à engraisser des animaux. Cette utilisation peu efficiente (pour 100 calories de récolte, on récupère entre 17 et 30 calories sous forme de viande) des terres arables accentue la pauvreté. L’agriculture européenne est dépendante de cette alimentation animale.

La consommation excessive de protéines animales accroît le risque de maladies liées à l’alimentation, et peut entraîner obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires et cancers chez l’homme. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a récemment classé la viande transformée comme cancérogène et la viande rouge comme probablement cancérogène. Par ailleurs, l’administration massive d’antibiotiques aux animaux participe au développement de l’antibiorésistance. L’élevage est le premier consommateur mondial d’antibiotiques. Les chiffres qu’a récemment publiés l’Agence européenne des médicaments montrent que la plupart des pays européens ne parviennent pas à mettre fin à l’abus d’antibiotiques dans les élevages. En Europe, les animaux continuent d’ingérer deux fois plus d’antibiotiques que les humains.

Notre surconsommation de viande a par ailleurs des conséquences néfastes pour les animaux. L’élevage industriel nuit au bien-être des animaux d’élevage. Chaque année sont élevés des dizaines de milliards d’animaux terrestres destinés à l’alimentation humaine, dont près de 8 milliards dans l’Union européenne. Alors que le traité de Lisbonne sur le fonctionnement de l’Union européenne (2009) reconnaît aux animaux une valeur intrinsèque, dans les faits, les animaux d’élevage sont encore traités comme de simples marchandises.

Bien que l’UE interdise certaines formes de cruauté, la législation européenne est encore loin d’avoir fait entrer l’élevage dans le XXIe siècle. Beaucoup d’animaux d’élevage ne bénéficient pas de réglementations spécifiques, et de graves problèmes découlant de certaines pratiques ainsi que du transport et de l’abattage des animaux persistent dans les différents États membres. Alors que la souffrance des animaux d’élevage est une réalité en Europe, la Commission s’est toujours montrée très réticente à faire pleinement appliquer la législation en vigueur. Depuis le début du mandat en cours, on constate même un désintérêt pour des propositions de loi qu’il serait pourtant urgent d’adopter, et une stagnation de la question du bien-être animal.

Les lourdes conséquences de la surproduction et de la surconsommation de produits animaux sont pourtant reconnues par la communauté scientifique. Les investisseurs ont, eux aussi, bien compris la situation. Plusieurs publications, telles que l’initiative FAIRR, préconisent la diversification des sources de protéines et vantent les mérites des protéines végétales. Certains parlent déjà d’un « effet boule de neige ». Le dernier exemple en date remonte à quelques jours, lorsque Tyson Foods, premier producteur et distributeur mondial de viande de poulet, de bœuf et de porc, a annoncé son investissement dans l’alimentation végétale. Le « secteur en forte croissance des protéines végétales » suscite déjà l’intérêt de nombreux entrepreneurs comme Bill Gates ou Biz Stone et Evan Williams (les fondateurs de Twitter) et de sociétés de capital-risque de la Silicon Valley ou d’ailleurs, qui investissent dans le développement de substituts à la viande, pour lesquels on prévoit une demande en forte hausse dans les prochaines années.

Il est clair que l’avenir de l’alimentation et de l’agriculture n’est pas à chercher derrière les murs de la Commission et de sa Direction générale de l’Agriculture et du Développement rural. Son avenir est entre les mains des acteurs qui œuvrent pour une alimentation durable, la coalition d’association de défense de l’environnement, du bien-être animal, de la santé publique, d’agriculteurs et de consommateurs qui demandent une réforme radicale et urgente de la politique agricole commune, politique qui représente près de 40 % du budget de l’UE. L’avenir de l’agriculture se situe dans les entreprises qui comprennent et suivent les tendances et étudient les nombreuses possibilités qui s’offrent à elles, s’éloignant des politiques européennes encourageant la surproduction et la surconsommation de viande. Son avenir est assuré par le regard positif que les citoyens portent sur les animaux, et par leur évolution vers des choix de consommation plus durables et plus humains. Son avenir repose sur les consommateurs qui, avec leur pouvoir d’achat, peuvent et vont exiger une transition vers une alimentation plus équilibrée et de meilleure qualité pour eux-mêmes et pour leurs familles.

Utiliser l’argent public pour soutenir un secteur qui cause tant de dommages dans tant de domaines relève d’un raisonnement dangereux et court-termiste. La Commission doit à présent tenir compte des preuves indiscutables et des recommandations scientifiques qui vont dans le sens d’une réduction drastique de la consommation de viande. Elle doit saisir cette occasion pour orienter sa politique vers une agriculture plus durable, en encourageant agriculteurs et consommateurs à faire des choix plus sains et plus responsables.

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