Bernhard Url :« l’EFSA doit suivre l’innovation pour pouvoir l’évaluer au mieux»

Bernhard Url, le directeur exécutif de l’Agence européenne pour la sécurité alimentaire (EFSA). [EFSA]

Se doter des bonnes méthodes pour évaluer l’évolution rapide de l’innovation dans l’industrie agroalimentaire constituera un défi majeur pour l’Agence européenne pour la sécurité alimentaire (EFSA), affirme son chef, Bernhard Url.

Bernhard Url est le directeur exécutif de l’Agence européenne pour la sécurité alimentaire (EFSA).

Quel rôle l’EFSA sera-t-elle appelée à jouer dans le cadre du Green Deal ?

En ce qui concerne le Green Deal, l’EFSA n’est évidemment concernée que pour la partie agroalimentaire, qui vise à garantir la durabilité de la ferme à la table. L’objectif politique est de rendre l’agriculture et le système agroalimentaire durables, ce qui touche à de nombreuses thématiques telles que les déchets alimentaires, le régime alimentaire, la nutrition ou la quantité de protéines animales. Mais les pratiques agricoles sont également en cause, notamment avec l’utilisation de produits agrochimiques. L’EFSA peut et va soutenir la Commission européenne afin de réduire l’utilisation des pesticides et des risques qui leur sont liés. Nous travaillons déjà sur la manière dont ces produits affectent la santé humaine.

Mais, à mon sens, c’est la question de l’évaluation des risques environnementaux qui prévaut. Des propositions ont été faites par le mécanisme de consultation scientifique (SAM) ou par la commission spéciale sur la procédure d’autorisation des pesticides (PEST) du Parlement européen sur la manière d’améliorer le système sans modifier le cadre juridique. L’EFSA peut aider la Commission à mener, avec les États membres, une évaluation des risques environnementaux plus ciblée.

Ainsi, les pesticides pourront être utilisés de manière plus ciblée dans le cadre de ce que nous pourrions appeler « l’utilisation durable des pesticides ». Les pesticides à haut risque seraient alors remplacés par des pesticides à faible risque. Il faudrait recourir à des systèmes de surveillance de l’environnement afin d’évaluer l’impact de ces produits sur la biodiversité, le sol et l’eau.

On peut dire que dans le cadre du Green Deal, l’EFSA est en quelque sorte l’un des conseillers scientifiques de la Commission européenne et du Parlement.

Générations Futures dénonce les carences de l’UE dans l'évaluation des pesticides

Dans un rapport publié ce mardi 10 septembre, Générations Futures affirme que la dangerosité réelle des pesticides est sous-estimée en Europe. Les décideurs ne tiendraient pas compte de toutes les études scientifiques disponibles. Un article de notre partenaire Ouest-France. 

À propos des pesticides, quels sont les autres moyens de réduire leur utilisation ?

Je pense qu’il n’y a pas de solution unique, mais s’il en existe une, elle passe par la lutte intégrée contre les ravageurs. Celle-ci recourt à d’autres moyens que les pesticides chimiques ou les molécules chimiques pour combattre les parasites, tels que la rotation des cultures, la prise en compte de la fertilité des sols ou l’utilisation de cultivars résistants à certains nuisibles.

On peut également compter sur les services agricoles qui surveillent la croissance des agents pathogènes et indiquent exactement quel est le bon moment pour appliquer un pesticide. Il s’agit essentiellement de services de surveillance et de contrôle que les États membres mettent en œuvre. Ils permettent d’examiner les conditions météorologiques et le climat, l’état de floraison des plantes et la pression exercée par les parasites… Ce n’est que lorsque toutes ces informations sont disponibles qu’ils sont en mesure de dire quand il faut utiliser des pesticides. La Cour des comptes européenne a récemment déclaré que l’Europe pouvait faire plus en la matière. La lutte intégrée contre les parasites constitue clairement un moyen de contribuer à cet objectif.

Quelle est votre implication dans le débat sur les nouvelles techniques controversées de sélection végétales ? La décision rendue par la Cour de Justice de l’UE sur ce sujet a beaucoup fait parler d’elle.

Nous procédons à l’évaluation scientifique des organismes génétiquement modifiés (OGM) selon les cadres juridiques existants. Comme vous le soulignez, la Cour a décidé que le cadre législatif existant devait également être appliqué à l’édition génétique.

Nous évaluons actuellement si nos outils d’évaluation des risques sont également adaptés aux nouvelles techniques telles que l’édition du génome, la biologie synthétique et le forçage génétique. Nous avons été mandatés par la Commission européenne pour voir si notre méthodologie peut également s’appliquer à ces nouvelles techniques.

La consultation publique sur le forçage génétique a été ouverte à la mi-février. D’autres sur la biologie synthétique et l’édition du génome ont suivi peu après. À propos de la modification du cadre juridique, c’est bien sûr une question qui concerne les législateurs. Je pense que le Conseil a déjà demandé à la Commission de présenter une étude sur ce sujet

La durabilité consiste à sauver la biodiversité de la planète. Si, conformément aux prévisions, la Terre compte plus ou moins 10 milliards d’habitants en 2050, et si l’on veut qu’ils puissent tous manger, il va falloir préserver la biodiversité et réduire les gaz à effet de serre.

L'UE fait cavalier seul sur les nouveaux-OGM

La majorité des pays préfèrent garder les mains libres avec la technique des organismes modifiés par mutagenèse. L’UE fait figure d’exception en l’assimilant aux OGM classiques.

Pour réussir à combiner tout cela — plus de calories, pas d’utilisation accrue des sols et réduction des gaz à effet de serre — il faudra faire largement appel à l’innovation. Elle constitue un facteur clé pour résoudre cette équation. Et grâce à elle, de nouveaux produits, de nouveaux procédés, de nouveaux aliments, de nouveaux produits agrochimiques et de nouvelles technologies de sélection végétale verront le jour. Et lorsque cela se produira, l’EFSA devra être en mesure de les évaluer. Nous aurons donc besoin de technologie, de connaissances et de données afin d’évaluer les risques, voire les avantages de ces nouveaux éléments.

Quoi qu’il en soit, je trouve qu’il est « naïf » de penser que les techniques de sélection génomique des cultures pourraient résoudre le problème de la faim dans le monde. Elles pourraient néanmoins constituer l’une des 20 à 25 mesures qui permettront d’atteindre un équilibre entre la quantité d’aliments disponibles et la demande de la population mondiale d’ici à 2050.

Oui, mais la technologie évolue rapidement et un nouveau cadre juridique pourrait voir le jour dans huit ans seulement. Pensez-vous qu’il faille accélérer les négociations ?

Ce n’est pas à moi de dire aux législateurs d’accélérer. La nanotechnologie, par exemple, est utilisée depuis des années dans l’industrie des cosmétiques, des pesticides et des médicaments. Mais les législateurs tentent encore de s’accorder sur une définition du terme « nanomatériau »… Nous n’employons pas la bonne méthodologie, le processus n’est pas assez rapide.

Mais ce n’est pas qu’une histoire de cadre juridique. L’EFSA peine aussi à développer des méthodologies d’évaluation — ce n’est pas notre métier. L’un des principaux défis pour notre agence réside dans l’innovation constante de l’industrie. Pour pouvoir évaluer adéquatement l’innovation, nous devons parvenir à suivre la cadence.

Où en sommes-nous en ce qui concerne le glyphosate ?

Comme vous le savez peut-être, les demandeurs qui souhaitent renouveler une autorisation pour un produit doivent le faire trois ans avant l’échéance de celle-ci. L’autorisation du glyphosate échoit en décembre 2022, la demande de reconduction devait donc être déposée d’ici au 15 décembre 2019. L’EFSA a reçu la requête du groupe industriel en janvier. Nous avons jugé qu’elle était admissible. Le groupe a désormais six mois pour compléter son dossier avec des études circonstanciées.

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Ces études seront par la suite présentées à un consortium de quatre États membres rapporteurs — la France, la Suède, la Hongrie et les Pays-Bas —, qui évaluera le dossier et rédigera une ébauche de rapport d’évaluation. Une consultation publique sera ensuite menée et nous remettrons ensuite nos conclusions finales, afin que les législateurs européens puissent prendre une décision à l’automne 2022.

Quelles sont les chances de voir cette nouvelle demande aboutir ? Considérant que la France, opposée à une prolongation de l’autorisation, fait partie des États rapporteurs, les émotions joueront-elles un rôle dans le processus ?

La science n’est ni une question d’estimations, ni une question de sentiments. Nous allons examiner les données et adopter une approche purement scientifique. S’il y a de nouvelles preuves, il faut examiner les données, un point c’est tout. L’EFSA n’est pas le seul acteur concernant l’évaluation du glyphosate au sein de l’UE. L’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) est responsable de la classification des produits chimiques. Elle demandera donc très certainement que le glyphosate soit reclassifié lors du processus de renouvellement de son autorisation, et effectuera une évaluation des risques en parallèle.

Voilà qui diverge du dernier processus de réévaluation du glyphosate : l’ECHA avait alors publié sa classification un an et demi après que l’EFSA avait présenté son examen collégial.

En effet. La dernière fois, nous avions proposé une classification provisoire, ensuite approuvée par l’ECHA, parce qu’il n’y en avait encore aucune. Mais cette fois-ci, le processus se déroulera différemment. L’ECHA établira sa classification, qui déterminera si le glyphosate est cancérogène ou non. Puis, sur la base du classement, nous réaliserons une évaluation des risques sanitaires posés par ce pesticide sur les humains, l’environnement et la biodiversité.

*EURACTIV publie aujourd’hui la première partie de l’interview. La deuxième partie sera publiée ultérieurement.

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