«30 millions de jeunes arrivent sur le marché du travail en Afrique tous les ans»

L'agriculture représente toujours le principal vecteur d'emploi en Afrique. Mais les jeunes n'y viennent pas par choix. [Peter Titmuss / Shutterstock.com]

La démographie fait de l’emploi des jeunes un enjeu de masse en Afrique. Si l’entrepreneuriat offre des pistes, l’agriculture demeure le principal débouché pour les jeunes africains.

Céline Gratadour est chef de projet « éducation et formation professionnelle » à l’Agence française de développement. Elle a participé à l’organisation de la conférence « L’emploi de demain en Afrique continentale : quelles opportunités pour la jeunesse ? » qui s’est tenue les 25 et 26 avril.

L’Afrique est la région avec la plus forte proportion de jeunes au monde. Quelle est la situation en termes d’emploi pour la nouvelle génération ?  

Le chômage n’existe pas en Afrique, où l’on parle davantage de « NEET », ces jeunes qui ne sont ni étudiant, ni employé, ni stagiaire et sont  vraiment découragés. Il s’agit du taux le plus important et le plus représentatif du chômage des jeunes en Afrique, notamment en Afrique du Nord, ou les jeunes ont le plus investi dans les études supérieures.

Il y a d’ailleurs une forte distinction à faire entre la région du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. Au Maghreb, la prévalence du chômage des jeunes est très élevée, puisque plus d’un tiers de la jeunesse est sans emploi. En revanche, en Afrique subsaharienne, c’est la prévalence de la pauvreté qui atteint des sommets, car 70% des jeunes vivent avec moins de 3,1 dollars par jour. Mais tous les jeunes travaillent pour soutenir la famille. Le problème principal relève celui de la qualité de l’emploi et du niveau de rémunération.

En Afrique, l’emploi des jeunes est un enjeu de masse. Il y a environ 30 millions de jeunes qui arrivent sur le marché du travail chaque année. Donc il faut accompagner la création d’emploi à un niveau sans précédent. Les enjeux économiques et sociaux sont immenses et les jeunes de 15 à 29 ans n’ont jamais été plus éduqués et plus connectés. Cela représente une vraie opportunité.

En Afrique, quelles sont les difficultés spécifiques auxquelles les jeunes femmes font face pour accéder à l’emploi?

Même si les femmes ont aujourd’hui beaucoup plus accès à l’éducation en Afrique, elles se heurtent, toujours à des  difficultés fortes pour accéder à l’emploi, et surtout s’y maintenir après une grossesse.

Lorsqu’elles veulent créer leur boite, on leur dit qu’elles ne peuvent pas. Elles vont avoir plus de difficultés à lever des fonds, avoir accès aux réseaux indispensables pour monter une entreprise. En milieu rural, les femmes font aussi face à un frein majeur qui est l’accès au foncier.  Il y a aussi le poids de la perception de la famille vis-à-vis des rôles très genrés entre femmes et hommes, même si cela évolue positivement.

La démographie africaine va continuer de croître rapidement. Les systèmes d’éducations existants sont-ils à la hauteur du défi ?

On ne pourra rien faire en termes d’emploi si les personnes ne savent ni lire ni écrire, ne sont pas formées et n’ont pas de compétences.

Aujourd’hui, le pari de l’accès massif à l’éducation en Afrique est plutôt réussi, avec un taux d’accès à l’école primaire très élevé. Mais les grands enjeux de demain concernent davantage le collège, où il y a eu beaucoup moins d’investissement de la part des donateurs internationaux. Enfin, de nombreuses questions demeurent sur la qualité de l’enseignement et la formation des enseignements.

Il y a également de vrais enjeux concernant l’éducation supérieure et la formation professionnelle en Afrique, car beaucoup de programmes sont déconnectés des besoins des entreprises et de la réalité du monde du travail. Par exemple, au Nigéria, il y a des besoins très forts dans le secteur de l’électricité, puisque le secteur a été privatisé.  Mais le système de formation professionnel, lui est resté public et n’a pas suivi l’évolution des besoins du secteur. Les professeurs n’ont pas d’expérience en entreprises, les élèves n’ont pas d’ateliers pratiques, etc. Ce qui mène à une déconnexion totale entre la formation et les futurs employeurs.

Aujourd’hui, les aspirations des jeunes en Afrique sont-elles en adéquation avec les emplois que le continent a à  offrir ?

On a une déconnexion totale entre les aspirations des jeunes, la perception et les attentes des familles et la réalité du marché du travail. Il y a aussi un problème de corrélation  entre les compétences acquises et les besoins du marché du travail. Et en réalité, il y a très peu d’emplois formels.

Par exemple au Maghreb, beaucoup de jeunes veulent entrer dans la fonction publique, et les familles investissent en espérant qu’ils obtiendront de bons postes dans l’administration. Mais il y a de moins en moins d’emploi de fonctionnaires. L’absence de débouché produit une énorme déception. Autre conséquence, cela freine l’innovation. En effet, le Maghreb est la  région africaine avec le taux de création d’entreprises. Ce système est mauvais, car il tue la confiance en soi des jeunes et tue les rêves.

Comment expliquer cette décorrélation ?

Les jeunes ne sont pas bien informés des réalités de l’emploi. Les services publics d’information sur l’emploi et la formation sont eux-mêmes en déconnexion avec le secteur privé, et sont donc peu efficaces en Afrique.

En Côte d’Ivoire,  où l’Agence française de développement (AFD) accompagne la réforme de l’agence emploi jeune. Un des volets porte sur la refonte du système d’information. On s’est rendu compte que le site proposait un nombre très faible de CV et d’offres d’emploi, environ 80.  Mais parallèlement, nous avons rencontré une start-up qui a réussi en quelques semaines à recueillir 18 000  CV et offres d’emploi pour tester sa plateforme.

Ce jeune entrepreneur a été reçu par Barack Obama à Davos, mais dans son propre pays il n’arrive même pas à être en lien avec la puissance publique. L’AFD essaye de faire se rencontrer ces deux mondes.

Une majorité de jeunes vivent encore en milieu rural en Afrique. Mais l’agriculture semble peu attirer les jeunes. Quels sont les leviers d’action ?

Le constat est clair, l’emploi en agriculture, l’emploi en milieu rural est la plus grosse source d’emploi pour les années à venir en Afrique. Mais aujourd’hui, les jeunes reviennent vers l’agriculture après avoir échoué dans d’autres projets en milieu urbain. Cela a plusieurs conséquences. Les jeunes ne reviennent pas par choix, mais par dépit, ils sont donc peu motivés.  Comme ce sont aussi les familles qui poussent les jeunes hors des exploitations dans l’espoir d’une vie meilleure, c’est aussi une déception pour l’entourage pour l’entourage.

Il y a également un problème de formation agricole pour que les jeunes apprennent à exploiter au mieux la terre et à diversifier les exploitations. Enfin, il faut mieux informer les jeunes et leur famille sur les difficultés et les opportunités du métier, et travailler sur la perception de ce métier d’agriculteur.

L’entrepreneuriat est souvent présenté comme un des leviers pour lutter contre le chômage des jeunes en Afrique. Est-ce une réalité ?

Tous les jeunes sont entrepreneurs en Afrique, personne ne peut pas se permettre de ne pas travailler. Tout le monde a sa petite échoppe, où sont vendus légumes et cartes SIM. Mais il y a une différence entre entrepreneuriat de subsistance et entrepreneuriat d’entreprise, qui a vocation à créer de l’emploi.

Souvent on dit que l’entrepreneuriat va sauver l’Afrique. C’est faux, tout le monde n’est pas entrepreneur. L’entrepreneuriat représente des opportunités, mais ça ne peut pas être la seule solution. Aujourd’hui, il y a aussi tout un écosystème entrepreneurial qu’il faut développer. Le secteur bancaire par exemple n’est pas forcément très développé.

Cette interview est publiée en partenariat avec le blog de réflexion sur le développement ID4D.